‹ Magasin théâtralChapitre 488 sur 1377 · CRITIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE

après avoir tracé la division des actes et la distribution des scènes, il avait esquissé en prose le dialogue de ses différais personnages , il avouait que sa tragédie était terminée. Les vers , il est vrai , lui restaient à faire; mais de beaux vers pour Racine étaient la moindre partie de sa tâche. Son seul embarras eût été d'en faire de médiocres ou de mauvais. Aussi , depuis Andromaque , la liste des tragédies de ce grand poète ne se compose que de chefs-d'œuvre. L'imagination n'y impose aucun sacrifice à la raison ; la réflexion et la lecture confirment et justifient l'illusion qu'elles ont produite au théâtre; depuis plus d'un siècle et demi , lues sans cesse, sans cesse représentées, elles semblent toujours briller de l'éclat de la jeunesse, de la fraîcheur de la nouveauté, et la mémoire, qui se les retrace , croit les recueillir pour la première fois.

Voltaire produisait plus facilement; unctragé die lui coûta souvent moins d'un mois de travail ; mais aussi quelle infériorité dans la correction des vers, dans la sagesse des plans, dans la vraisemblance des moyens , dans la régularité des compositions ! et, toutefois, malgré cette infériorité que l'on n'ose plus contester, le brillant de son coloris, la hardiesse de quelques-unes de ses conceptions, le grand ressort du pathétique , que nul autre n'a manié avec plus de force, l'originalité des mœurs qu'il a introduites sur la scène, et, plus que tout cela, les opinions qu'il a fait prédominer dans la société, après les avoir introduites et essayées sur le théâtre , lui ont conservé, parmi les poètes tragiques , une place si élevée , que l'ambition de ses successeurs s'est plutôt attachée à en approcher qu'à y atteindre. Mais son exemple a été contagieux; avec moins de génie, les auteurs qui sont venus après lui se sont permis toutes les licences que le génie seul peut excuser, parce qu'il est toujours assez riche pour en payer comptant la rançon. Lorsqu'on reprochait à ces faibles imitateurs les fautes de composition qui déshonoraient leurs ouvrages, ils répondaient par l'exemple de Voltaire, par le billet équivoque de Zaïre , par la lettre à double sens de Tancrède, par la fantasmagorie de Sémiramis , par les invraisemblances innombrables d'Alzire, et ils ne

•oyaient pas que ce n'était point par ces défauts jue les ouvrages dont ils s'autorisaient avaient >btenu les succès de la représentation et les suffrages des connaisseurs, et que, pour pécher impunément comme Voltaire, il fallait écrire, sentir et exprimer habituellement comme lui.

J'ai trouvé beaucoup à louer dans le style , beaucoup aussi à blâmer dans la conception générale de l'ouvrage. C'est indiquer que , d'après mon sentiment , le plan du Paria avait besoin d'excuse , et que le jeune auteur était sur la route du pardon; il serait digne d'un talent qui s'annonce sous de brillans auspices de ne point se mettre dans le cas de recourir à l'indulgence. Plus il avancera dans la carrière , plus cette indulgence se montrera difficile et rétive ; et compter, pour la réclamera l'avenir, sur les titres de Voltaire, c'est s'exposer à de cruelles, à d'irréparables méprises.

Au point où est parvenu le talent de M. Delavigne , il lui est plus facile de se perfectionner par la sagesse , que de se grandir en élévation. Écrira-t-il un jour mieux qu'il n'a écrit jusqu'à présent? sauf vérification ultérieure , il est permis d'en douter ; composera-t-il plus régulièrement ? il n'a qu'à le vouloir pour y réussir. Or une tragédie qui réunirait au mérite de la versification élégante, harmonieuse , énergique de M. Delavigne , le mérite d'un plan raisonnable , d'un plan conforme en tout aux règles de la poétique théâtrale, serait un ouvrage, sinon du premier ordre, au moins si voisin du premier , qu'il n'est pas d'ambition qui n'en dût être satisfaite : où trouverait-on alors les rivaux de M. Delavigne ?

Dans les reproches assez nombreux qui portent sur les diverses parties de l'invention, il en est un qu'on aura été surpris de ne pas rencontrer, et je dois en faire une mention expresse , parce qu'il a été à peu près général ; ce n'est pas pourtant dans l'intention de l'appuyer, c'est, au contraire, avec la ferme volonté de le combattre que je le rappelle. La prévention et l'erreur ont seules inspiré la critique que je me propose de réfuter.

Il s'agit du personnage de Zarès. Quel est ce père insensé et barbare, entendais-je répéter de tout côté, qui, couvert des haillons de l'indi-

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gence , vient troubler le bonheur d'un fils élevé au faite des grandeurs, et près de mettre le comble à sa félicité par son union avec une fille vertueuse et adorée ? Quel égoisme ! quelle dureté ! Quoi ! ce fils renoncera à son rang , à sa considération , à son amour ! Et pourquoi ? pour rentrer dans la fange , d'où son génie a su le relever; pour retourner dans un désert, s'exposer de nouveau au mépris et à la proscription , pour n'avoir d'autre consolation de son isolement que la société de son vieux père , auquel il offre de partager sa gloire et sa fortune, et d'habiter près de lui son superbe palais de Bénarès? Et c'est cependant sur ce vieillard que l'auteur a reporté tout l'intérêt de ses derniers actes; c'est sur lui qu'il appelle la pitié ; Idamore paraîtrait coupable, si, après la cérémonie de son hymen, il se refusait à le suivre avec sa nouvelle épouse ! Ne serait-il pas plus naturel que Zarès acceptât la proposition de son fils, puisque enfin il n'est pas connu pour un Paria , et que , couvert de la protection filiale du chef des guerriers, il doit plutôt aspirer à s'élever jusqu'à lui, que le condamner à redescendre à l'humiliation d'une tribu dégradée.

Voilà l'objection dans toute sa force. Ceux qui la font me paraissent avoir méconnu le but de la nouvelle tragédie, et ils ont prononcé d'après des préjugés vulgaires sur un caractère entièrement placé hors de la position sociale. M. Delavigne n'a voulu prouver qu'une chose, c'est qu'un Paria est un homme ; que l'infamie politique dont il est frappé est une grande infamie morale ; que dans cette caste rebutée il peut se trouver de grands caractères. Pour appuyer celte théorie par des exemples, il a mis en scène deux Parias, dont l'un, jeune, ardent, ambitieux, a triomphé de sa destinée , en se montrant digne des grands emplois auxquels il est parvenu ; dont l'autre , au contraire, a nourri pendant soixante ans, dans la solitude , la haine de ses oppresseurs et de longs ressentiraens contre les supériorités dont il est la victime. Façonné à son état et à ses privations, il ne doit voir qu'avec dédain et avec colère tout ce qui se rattache aux castes privilégiées. Il a en horreur leurs villes , leurs arts , leur opulence. Privé de ce fils • unique appui , dernière consola-

EXAMEN CRITIQUE

tiou de sa vieillesse, il le cherche au péril de sa vie ; il le retrouve : dansquel moment ! lorsque son union avec la fille du grand bramine va l'enchaîner pour jamais à une caste qu'il abhorre , et lui enlever tout espoir de le ramener dans sa solitude, et de pleurer avec lui sur les cendres de sa mère. II faut connaître bien mal le pœur humain pour n'avoir pas senti combien était dans la nature cet héroïsme dune misère stoïque , ce mélange de vengeance, de dédain et de grandeur d'âme. A-t-on oublié Lusignan retrouvant sa fille au moment où elle va épouser le successeur des califes, et lui défendant, au nom de la religion et de l'autorité paternelle, un mariage coupable? Mais Zaïre est la fille des rois de Jérusalem! Oui, sans doute, de rois détrônés, captifs, réduits à une condition plus cruelle que celle des plus misérables Parias. Mais elle est fille d'un chrétien , et elle a promis de devenir chrétienne! Croit -on que l'aversion inspirée par la différence de religion soit plus puissante que celle que Zarès doit ressentir contre des titres dont il est séparé par toute la distance que met l'orgueil entre la toute-puissance et l'esclavage, entre l'existence et le néant?

Je suis donc loin de blâmer les sentimens qui animent Zarès; il serait faible et pusillanime s'il en montrait d'autres; ce que je blâme, c'est l'imprévoyance incroyable d'Idamore , qui ne prend aucune précaution pour mettre son père à l'abri de ses propres imprudences, et qui, en le laissant s'égarer seul dans la forêt sacrée, s'enlève le moyen de lui apprendre sa résolution de partir avec Néala, pour l'accompagner dans ses déserts . dès qu'elle sera devenue son épouse.

Les beautés de style que l'on aime à reconnaître dans le Paria sont nombreuses; mais elles sont déparées par des fautes échappées à l'attention de M. Delavigne, et que je crois nécessaire de lui signaler.

Idamore dit en parlant d'Akébar :

11 se trouble 5 l'éclat de sa grandeur suprême ; 11 s'impose, il s'adore; il a foi dans lui-même.

L'éclat éblouit , mais ne trouble pas; puis est-il correct de dire qu'on se trouble à l'éclat .' Le second vers est une paraphrase de ce mol

si connu de M'"c de Staél, parlant de Buonaparte: il croit en lui. La précision du mot en fait tout le mérite. J'ai bien peur que M. Delavigne ne l'ait gâté en le délayant. Et puis, il s'impose présente-t-il une idée claire et précise?

Le même Idamore dit en parlant de lui-même :

Jeté farouche encore à travers ces entraves, Je gémis sous leur poids léger pour des escla* et.

On attache les entraves aux pieds, mais on n'est pas jeté à travers : l'image est fausse ; et d'ailleurs les entraves n'asservissent point par leur poids, mais par leur dureté et leur force. Le poëte emprunte au joug une métaphore qu'il transporte improprement â un objet auquel elle ne convient nullement.

Va, ces mortels si fiers qui nous ont rejetés De ce bonheur en vain nous croient déshérités.

Ici la faute de prosodie est palpable. La terminaison du mot croient ne peut entrer dans un vers que lorsqu'elle est masculine, comme dans les imparfaits de l'indicatif, ils aimaient, ils croyaient. Une faute toute semblable se retrouve dans le ! dernier des deux vers suivans :

Sans que ses premiers feux ni sa clarté mourante De mes sens éperdus aient calmé l'épouvante.

La règle de l'accord du participe est évidemment violée dans cet hémistiche; il s'agit de l'amitié :

Ces arbres l'ont vu naître

On doit écrire, vue.

Que d'orgueils révoltés!

C'est la première fois que j'ai vu le mot orgueil employé au pluriel, et je doute qu'il fût possible â M. Delavigne d'autoriser ce pluriel par quelques exemples.

J'ai marqué ces inadvertances grammaticales, non que j'y attache une importance pédantesque, mais parce qu'elles gâtent des pensées et des tirades où l'on ne désirerait qu'admirer.

Voici des observations d'un autre genre : on applaudit beaucoup les deux vers suivans , adressés par Idamore au grand bramine :

Soyez plus qu'un mortel , j*y consens , si nous sommes , Vous le dernier des dieux, moi le premier des hommes.

EXAMEJN

ignore si ceux qui les applaudissent ont le bonpur de les comprendre ; Idamore ne cesse de déamer contre la prééminence du grand prêtre sur

tribu des guerriers , et il établit les motifs de :s prétentions à la supériorité sur la caste des pâmes, dans ces vers singuliers, que, dans une litre circonstance, il adresse au peuple. Je Dinbattais , dit-il , je remportais la victoire ,

Quand ces brames si fiers que je courais défendre , Cachés au fond du temple et courbés sous la cendre, Implorant un appui qu'ils n'osaient vous offrir, Priaient , tremblaient pour vous, et vous laissaient périr.

! Le reproche assurément est bizarre , et l'on ne i^it pas trop ce qu'en tout pays livré aux horreurs e la guerre des prêtres ont de mieux à faire que e prier pour ses défenseurs. Quoi qu'il en soit , il ;sulte de cette allocution qu'Idamore entend bien rendre le pas sur le pontife , ce qui sera difficile 'après la concession qu'il lui fait; le premier es hommes, suivant toutes les règles de l'éti-

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