‹ Magasin théâtralChapitre 491 sur 1377 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LUIGI, assis près de la table, une bible ouverte devant lui ; THECLA , qui l'écoute en filant.

LUIGI

Bible, manne céleste , adorable parole, Livre, qu'on peut nommer le livre qui console, Olîuvre de vérité, dont chaque mot guérit Une douleur de l'ame , une erreur de l'esprit , Je jure d'accomplir tes préceptes austères, Et baise avec ardeur tes sacrés caractères !

THÉCLA

Bien ! Gloire à Dieu, Luigi ! Du moins mon premier- Suit l'exemple pieux qu'à deux fils j'ai donné, [né Puissè-je voir ton frère entrer dans cette voie, Et, comme Siméon , je mourrai de ma joie!

LUIGI

Cher Paolo !

THÉCLA

Rougis de son aveuglement.

LUIGI

J'en gémis.

THÉCLA

Il s'y plaît, s'attache obstinément A Rome, à ce cadavre , à cette chair impure Qu'un souffle de Luther a mise en pourriture.

Triste erreur !

THECLA.

Crime horrible envers le Dieu jaloux !

LUIGI

Ce Dieu repousse-t-il Montalte , votre époux, Mon père, qui, les yeux fermés à la lumière, Mourut dans les liens de votre foi première? Lui , si tendre , si bon !

THÉCLA

Mais catholique !

LUIGI

Aimé Du pauvre qu'il aimait.

THÉCLA

Catholique !

LUIGI

Estimé, Béni, pleuré de tous.

THÉCLA

Et digne qu'on le pleure , Que je regretterai jusqu'à ma dernière heure ; Mais catholique enfin !

LUIGI

Eh ! ne l'étiez-vous pas Quand un voyagé heureux porta vers vous ses pas ? Gentilhomme romain, dans cette métairie Il oublia pour vous sa brillante patrie. C'est tin piètre romain qui vous unit tous deux ; Une église d'Augsbourg fut témoin de vos nœuds.

!1NI<: FAMILLE AI TEMPS DE LUTHKIi.

THECLA.

Église alors, mon fils ; mais nos ardents hommages Au ciel , en holocauste , ont offert ses images, Ses marbres, ses tableaux , jusqu'à ce Raphaël Dont les lambeaux brûlants sont tombes sur l'autel.

LUIGI

Hélas !

THÉCLA

Point île soupir! Laissez à l'Italie D'un culte qui se meurt l'idolâtre folie. Le courroux des élus fit œuvre de raison Lorsqu'en brûlant un meuble il sauva la maison , Et sans votre séjour dans une autre Gomorrhe, Vous n'auriez pas, mon fils, pour des arts quej'ab- Des simulacres vains sans vie et sans pouvoir, [horre, Ces mollesses de cœur que j'ai honte à vous voir.

LUIGI

Il est vrai , j'admirai dans mon adolescence Et Rome , et son soleil , et sa magnificence : Par Montalte avec moi mon frère y fut conduit; Quel œil de ses splendeurs n'eut pas été séduit?

THÉCLA

Ce fut alors qu'au sein de son humble servante Descendit du Seigneur la parole vivante; Mais par vous aux faux dieux Paolo confié Ne suça point ce lait qui l'eût purifié.

LUIGI

Un prélat lui promit honneurs, crédit, richesse...

THÉCLA

Et, prélat qu'il était, ne tint pas sa promesse. L'Ecclésiaste a dit : «Tout n'est que vanité.» Paolo se crut riche, et pauvre il est resté.

LUIGI

Nous revînmes sans lui.

THÉCLA

Confiance imprudente !

lvjigi. [te,

Qui l'excuse du moins. Son humeur sombre , aiden- Ses désirs excités et jamais assouvis [vis:

S'irritaient, s'enflammaient au fond des saints par- Son cœur s'y consumait en extases mystiques, Comme les pales feux mourant sous leurs portiques, Et dans les flots d'encens de leurs solennités Vers les cieux s'exhalait, ivre de voluptés ; Mais quels attraits divins lui paraient son idole! Pompe auguste, rayons d'une triple auréole, Gloire morte et vivante, œuvres des arts, beaux

[jours...

Ah ! quand on les a vus , on en rêve toujours-

THÉCLA

Au moment d'abjurer la loi qu'on y professe, Vers sa fange, mon fils, quel regret vous rabaisse !

LUIGI

Non, de Rome pour moi craignez peu le poison ; Ce qui charme mes sens y blesse ma raison.

Et vous la détestez en secouant sa chaîne?

LUIGI

J'abjure sans regret , mais j'abjure sans haine.

THECLA.

De la robe «lu Chris! qui revêt la hlam L< m Doit haïr le péché.

i rjici.

Mais non pas l<- pécheur.

THÉCLA

Jusqu'au pécheur lui-même, alors qu'il persévère, Fût-ce un frère, le votre; oui, votre propre frère.

LUIGI

Paolo!

THÉCLA

De mon cœur je le chasse aujourd'hui.

LUIGI

Qui ? vous ?

THÉCLA

Je l'en arrache, et je ne vois en lui Qu'une ame par l'orgueil de lèpre dévorée, Qu'une impure brebis d'Israël séparée, Loin du bercail céleste errant à l'abandon , El pour qui je n'ai plus ni baisers ni pardon.

Une mère !

THÉCLA

Qui ? moi ! redevenir la sienne !

.limais !... et c'est ainsi qu'une mère est chrétienne.

LUIGI

Mais s ii vous tend les bras...

THÉCLA

Je ferai mon devoir :

Jamais !

LUIGI

Et cependant vous allez le revoir.

THÉCLA

Qu'entends-je? R cède enfin à vos longues prières?

LUIGI

De lui-même il revient.

THÉCLA

Pour fermer mes paupières.

LUIGI

Pour réjouir vos yeux.

THÉCLA

L'absent revient à nous!

Ta servante, 6 mon Dieu ! t'en rend grâce à genoux.

LUIGI

Ah ! je vous reconnais.

TnÉCLA.

Suis-je donc insensible?

Etouffer la nature est-ce un effort possible? Le voir après quinze ans ! Mon fils!... il m'est rendu ! Je puis mourir : le fils que je croyais perdu, De sa vieille Thécla suivra les funérailles ; Lui , dont le doux fardeau fit frémir mes entrailles, Lui , le sang de mon sang, le fruit de mes douleurs , Lui... je... Ma voix expire et s'éteint dans mes pleurs.

LUIGI

Les siens vont s'y mêler.

THÉCLA, d'un air de reproche.

Me le cacher!

LUIGI

Sans doute.

J'eus tort; mais...

UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTH II

Comment?

THECLA.

Il arrive ! et quand? par quille route?

C'est aujourd'hui que nous l'embrasserons.

Et peut-être, Luigi, nous le convertirons.

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