‹ Magasin théâtralChapitre 518 sur 1377 · SCÈNE XXIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XXIII

PAOLO; LUIGI, qui prend un flambeau pour se retirer. PAOLO.

Luigi !...

LUIGI

Que veux-tu, frère?

PAOLO

Un dernier entretien.

LUIGI

Crois-moi; pour mon repos autant que pour le tien, Il vaut mieux l'ajourner.

PAOLO

Non , car je le redoute.

LUIGI

Tu me pardonneras un refus qui me coûte : Je ne dois sur mon lit me jeter qu'un instant ; A minuit je me lève, et c'est en méditant Que j'attendrai le jour.

PAOLO

Pourquoi?

LUIGI

De te l'apprendre Le temps n'est pas venu.

PAOLO

Reste ; un mot peut me rendre La paix dont j'ai hesoin pour que du haut des cieux Le sommeil qui me fuit descende sur mes yeux. Si ce mot consolant expire dans ta bouche, Passer toute une nuit si voisin de ta couche, Je ne le puis ; j'ai peur d'y faire un rêve affreux : Je sortirai d'ici; j'y serais...

LUIGI

Malheureux?

Peux-tu l'être avec nous?

PAOLO

Bien malheureux, sans doute, Désespéré, Luigi.

LUIGI

Ta main est froide.

PAOLO

Ecoute!...

N'as-tu rien entendu ?

LUICI.

Rien qui m'alanne.

PAOLO

Eh quoi !

Aucun avis du ciel n'est venu jusqu'à toi?

LUIGI

J'entends les vents gémir dans la cime des hêtres;

La pluie à coups pressés bat contre les fenêtres ; Un orage en passant trouble la paix des nuits.

Rien d'étrange pour toi ne se mêle à ces bruits? Mais les vents , quand leur souffle, autour des sépul-

[ tures, Prête à l'arbre des morts de si tristes murmures, La fouilre, quand ses feux, en sillonnant les airs, Blanchissent les tombeaux de leurs pâles éclairs; Non , la foudre et les vents, dans l'horreur des téné-

[bres, Sans un ordre de Dieu, n'ont pas ces voix funèbres.

LUIGI

Rappelle ta raison.

PAOLO

Ma raison ! devant lui Qui peut mettre sa force en un si frêle appui? La foi nous soutient seule; et tu trahis la tienne. Mais ce mot où j'aspire, il faut que je l'obtienne ; Je veux te l'arracher : dis-moi, tu le diras, Que sous l'œil irrité de ce Dieu dont le bras , En suspens pour frapper, choisit déjà la place, Tu sens s'évanouir ta sacrilège audace.

LUIGI

Ce serait t'abuser.

PAOLO

Réponds, jure qu'au moins Ce jour où du forfait les cieux seraient témoins, Ce jour, déjà mortel même avant qu'il arrive, Qui soulève mon sein d'une horreur convulsive, Décolore mon front, fait fléchir mes genoux , Ce jour de désespoir est encor loin de nous.

LUIGI

Il est prochain.

Qu'il n'ait ni lendemain, ni veille ; Qu'il ne soit pas, ce jour ! Si sa clarté m'éveille, Ce sera pour gémir, pour te pleurer absent. O mon bien-aimé frère ! ô mon ami ! mon sang ! Toi, frappé sur l'autel ! par qui? c'est impossible ! Repens-toi ; tu le veux !... Il le veut ; Dieu terrible , iNe le condamnez pas. Faut-il, pour l'attendrir, A ton cou suspendu, de mes pleurs te couvrir? Repens-toi ; tu les sens inonder ta poitrine; Faut-il, pour amollir ton orgueil qui s'obstine, Que, navré de douleur, que, palpitant d'effroi, Je me traîne à tes pieds? M'y voici : repens-toi, Repens-toi ; n'attends pas que Dieu, qui te menace, Marque ton front maudit du sceau que rien n'efface, Et, laissant choir le coup que sa pitié retient , Dise à l'éternité : Prends ce qui t'appartient ! Ah ! repens-toi , Luigi.

LUIGI

Ton espoir n'est qu'un songe; Dois-je, en le confirmant, m'abaisser au mensonge? Je n'y descendrai pas.

PAOLO

Tu te perds.

LUIGI

Mon erreur, Je la désavouerai sans remords, sans terreur...

UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER

l'AOI.O.

Mais tu te perds, te dis-je !

LUICI.

Et ce grand sacrifice ,

Qu'impose à ma raison la céleste justice, Que ne peut retarder aucun effort humain...

PAOI.O.

Tais-toi.

LUIGI

Je l'offrirai.

PAOLO

Ne dis pas quand !

LUIGI

Demain.

PAOLO , tombant sur un sic^e.

C'est demain !

LUIGI

Tu sais tout. S'il est vrai que tu m'aimes , Après l'acte accompli, nous resterons les mêmes : Si je te fais horreur, j'aimerai seul, et Dieu Jugera qui de nous suit son précepte. Adieu, (Revenant sur ses pas pour lui serrer la ni.iin.) Ou plutôt à revoir !

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