SCENE III
GLOCESTER, TYRREL.
GLOCESTER
C'est Tyrrel qu'on vous nomme?
TYRREL.
Jame Tyrrel , milord.
GLOCESTER
Vous êtes gentilhomme?
TYRREL.
D'assez bonne maison ; c'est là mon beau coté : Car des biens paternels mon nom seul m'est reste'.
Vous avez dévoré plus d'un riche héritage?
TYRREL.
Quatre.
GLOCESTER
Vous en auriez dissipé davantage.
TYRREL.
Je le présume aussi ; mais , pour m'en assurer, Je n'ai plus par malheur de parens à pleurer.
GLOCESTER
Vous auriez mis , dit-on , seigneur de haut lignage , Pour cent livres sterling tous vos aïeux en gage.
TYRREL.
C'est une calomnie et milord le sent bien ;
Vu que sur des aïenx nn juif ne prête lieu.
GLOCESTER
Voilà votre raison ?
TYRREL.
Elle est bonne-
GLOCLS1LU.
Vous êtes Décrié pour vos mœurs , écrasé sous vos dettes , Sans principes, sans frein...
TYRREL.
Ajoutez sans crédit , Et, cela fait, milord, vous n'aurez p;ts tout dit.
JoueurJ
TYRREL.
Qui ne l'est pas?
GLOCESTER
Joueur déraisonnable !
TYRREL.
Si j'avais ma raison , je serais pins coupable.
GLOCESTER
Le vin, en vous l'ùtant , vous rendit querelleur...
TYRREL.
11 eut donc tous les torts; je n'eus que du malheur.
GLOCESTER
Furieux.
TYRREL.
C'est sa faute.
GLOCESTER
Et meurtrier par suite.
tyrrel, froidement.
C'est pourtant là , milord , que mène l'inconduite.
GLOCESTER
A Tyburn,
Où j'attends qu'un bond précipité Me lance dans l'espace et dans l'éternité.
GLOCESTER
Le terme du voyage est fort triste.
TYRREL.
Sans doute ; Mais je me suis du moins amusé sur la route.
GLOCESTER
Je vois que les cachots ne vous ont pas change'.
TYRREL.
Tant que je n'aurai rien je serai corrige'.
GLOCESTER
Mais si l'on vous pardonne ?
TYRREL.
On perdra sa clémence.
GLOCESTER
Et si l'on vous rend tout , Tyrrel ?
TYRREL.
Je recommence.
A l'âge respectable où je snis parvenu , Hors la vertu , milord , rien ne m'est inconnu. Mais à mourir demain je me soumets d'avance, S'il faut pour me sauver faire sa connaissance.
LES KM ANS II I.DOllAIW).
Moi comme nn apostat , renier mes beaux jours! Jamais. Grands airs, grand train, daels, folles amours,
J'avais tous les défauts qu'un gentilhomme affiche , Et des amis... jugez : je fus quatre fois riche. .Nous étions beaux à vair autour d'un bol en feu , Buvant sa flamme , en proie aux bourrasques du jeu, Quand il faisait rouler sons nos mains forcenées, Le flux et le reflux des piles de gninées. Quelles nuits , beau joueur et plus heureux amant , J'eus un fils , bien a moi : je ne sais pas comment : Maisje f idolâtrais. Il était adorable, Lorsqu'au milieu des dés qui parcouraient la table , Il trépignait sur l'or par ses pieds dispersé ; Je le prêchais d'exemple; il m'aurait surpassé , l^t déjà son enfance, en malices féconde , Promettait le démon le plus charmant du monde... Ce n'est qu'un auge, hélas! Dieu me l'a retiré. Je l'ai pleuré, ce fils; ah ! je l'ai bien pleuré. J'étais mort à la joie, et j'ai voulu renaître ; Jetant trésors, contrats, regrets, par la fenêtre, J'y jetai ma raison : il fallait oublier. Du désordre opulent qui m'était familier, Je descendis plus bas ; je bus jusqu'à la lie , De la taverne enfin la grossière folie , Et d'excès en excès je tombai , je roulai Jusqu'au fond de l'abîme , ou , de plaisirs brûlé , Mais trop pauvre d'argent pour mourir dans l'ivresse, En m'éveiîlantà jeun, je connus ma détresse. Vous parlez de Tyburn ; me voilà : je suis prêt. N'ayant pas un schelling , je n'ai pas un regret. Que le néant , le ciel ou l'enfer me réclame , Mon corps est arrivé : bon voyage à mon ame :
Convenez-en , Tyrrel , vous seriez homme encor A la vendre au démon , s'il vous offrait de l'or.
Je ne marchande pas , quelque prix qu'il y mette ; Mais il l'aura pour rien , je doute qu'il l'achète.
Et s'il fait le marché ?
TYRIIEL.
C'est une dupe.
GLOCESTER
Veux-tu la vendre ?
TYRREL.
A qui?
GLOCESTER
Je l'achète.
TYRREL.
Eh bien !
Combien ?
Je te rends tout.
Après !
Ta liberté.
TYRREL.
Voyons !
GLOCESTER
D'abord ton innocence.
TYRREL.
C'est mieux.
GLOCESTER
Ton opulence.
tyrrel. vivement.
C'est assez.
GLOCESTER
Tour Tyrrel j mais stipulons pour moi.
TYRREL.
Que vous faut-if, milord?
GLOCESTKR.
I n plein pouvoir sur toi,
TYRREL.
Vous l'aurez.
GLOCESTER
Aujourd'hui?
TYRREL.
Sur l'heure.
GLOCESTER
r i An premier signe,
Comprends-moi. b '
J ai des yeux.
GLOCESTER
Frappe qui je désigne.
TYRREL.
Mon bras n'est que trop sûr.
GLOCESTER
Sans consulter le rang.
TYRREL.
Hors le prix convenu , tout m'est indifférent.
GLOCESTER
Mon ami, si je veux :
TYRREL.
Ef le mien s'il vous gène.
GLOCESTER
A l'œuvre !
TYRREL.
Commandez, milord, je suis en veine.
GLOCESTER
Du comte d'Hcreford délivre-moi ce soir.
TYRREL.
Je ne le connais pas.
Bientôt tu vas le voir.
TYRREL.
Où l'attendre?
GLOCESTER
A Whit-Hall.
TYRREL.
II est mort s'il y passe.
GLOCESTER
Je l'y ferai passer.
Lequel?
TYRREL.
Bien.
GLOCESTER
Un point m'embarrassci
TTRREL.
MAGASIN TI1KATBAL.
dlOCBSTBH.
Peut on encor te connaître à la cour? TV II H KL.
J'v parus h vingt ans et n'y restai qu'un jour.
GLOCESTER
Pourquoi ?
TYRREL.
Je m'ennuyai , milord , de l'étiquette.
GLOCESTER
Que sir Jame Tyrrcl aujourd'hui s'y soumette.
tyrrel , avec importance.
Il le fera pour vous.
GLOCESTER
C'est bien : levez les yeux ; Sur votre front hautain portez tous vos aïeux. Allons , mon gentilhomme , une superbe audace ! Un train de roi ! cet air qui dit , faites-moi place! Des vices de bon goût ! de splendides repas ! "Vos salons, dès demain , ne désempliront pas; Et nul n'ira chercher , s'il s'amuse à vos fêtes , Qui vous étiez , sir Jame , en voyant qui vous êtes. Tout vous convient-il ?
TYRREL.
Tout.
GLOCESTER
C'est donc lui?
|TYRREL.
Je conclus.
GLOCESTER
Moi, je paie ; à présent tu ne t'appartiens plus.
TYKREL.
Jamais on n'eut sur moi de droit si légitime : "Vous m'avez acheté' plus que je ne m'estime.
glocester, en lui montrant une des portes latérales.
Pendant qu'il s'éloigne.
On vient; sors. — Par saint George! on ne l'a pas Il me réconcilie avec Thumauité. [flatté :