CLARA, LÉON
LÉON , à Cla a , qui veut sortir. Oh ! de
;;i,ice !
CLARA'. Monsieur, ceci est d'une témérité. ..
Ilov Oh ! oui, madame, je le sens..
J'ai connu trop lard ma folie ; mais il n'est jamais trop tard pour réparer une faute . c'est pour cela que je suis venu.
CLARA. La réparer en y mettant le comble!
LÉo\. Voilà quinze jours que je vous cherche , madame.
CLVH\. Mais c'est abominable, monsieur !
LÉON. Je viens (le l'hôtel de AI. de Venpré. On madit qu'il habitait Saint-.Mandé. J'ai espéié.. . je suis venu... je le devais... le remords...
cura. Sortez, monsieur, sortez, je vous en supplie.
LÉON , avec prière et sollicitation. Non , madame , non ; je ne peux sortir ava.nçque vous m'ayez entendu... il y va de mes jours!
Clara , vv$ç dépit. Eh bien!... au fait.., oui, monsieur, je resterai, je vous écouterai, je vous répondrai ; car enfin les choses ne peuvent pas durer comme cela.
LÉON. C'est vrai , madame ; il faut que je sache enfin à quoi m'en tenir; il faut que je sache si je dois mourir ou vivre!
CLARV. Vous devez vivre , monsieur, mais plus raisonnablement que vous né faites.
LÉON. Plus raisonnablement, madame?
et le puis-je , lorsque j'ai perdu ma raison.
CLARA. Tous la retrouverez, si vous voulez.
LÉON. Oh ! pour cela, madame, il faudrait vous oublier, 'i^'
CLARA. Bh bien! oubliez-moi ; mettez-y un peu de bonne volonté. -
LÉON. J'y en ai mis, -madame ; j'ai cherché à me distraire de cet amour par les plaisirs , par la culture des arts qui \ dit-on, consolent de tout.,. J'ai voulu reprendre les pinceaux, continuer un tableau
commencé... tiert ne m'a réussi ; j'ai fait tout ce que j'ai pu.
Clara, (wee ironie. Oui, sans doute , en ne passant pas un seul jour sans me suivre eu sans me chercher.
LÉON. Eh! madame, qu'aurais-je fait du jour, de l'heure, du moment où j'étais occupé de vous , à qui je pense sans cesse ? qu'aurais-je fait de cette idée fixe, de celte constante émotion qui m'agite le cœur... de votre image qui me poursuit partout? CLARA. Vous le rendez bien, Dieu merci, à l'original !
LÉON. Si j'avais voulu combattre ce violent amour , il m'aurait tué, madame...
En lui laissant la liberté , il me semblait que je lui laissais un peu d'espérance , €t voilà ce qui vous explique mes poursuites, mes assiduités, mes importunués... Ehi vous ne savez pas tout, madame! une nuit j'ai osé... mais non, vous ne le saurez pas. CLARA. C'est bien assez de ce je que connais.
SERA CHINE, apportant ckfs et flambeau.
Voici les clefs des caves.
LÉON. C'est très-bien !... mais plus tard.-. Je demandé à madame quelques renseigneniens... je vous avertirai.
SÉRAPIIINE , éteignant la flambeau. Bien , monsieur.
(Elle sort.)
CLARA. Si votre cœur, monsieur, est dans l'état que vous dites, c'est un malheur qui de ma part mérite quelques ménagemens.
LÉON, charmé. Ah ! madame.
CLARA'. Oh ! n'aliez pas vous exalter pour un mot. Voici toute ma pensée : Je veux dire, monsieur, qu'il n'y a pour une femme qu'une manière de congédier un étourdi qui feint un amour qu'il n'éprouve pas.
LÉON. Vous me chassez, madame?
CLARA, Pour vous , monsieur , qui me paraissez un importun de bonne loi , je dois m'y prendre d'autre façon.
LÉON. Mats toujours pour me congédier?
Clara. Pour vous prier, monsieur,' de borner à celle d'aujourd'hui vos indiscrètes démarches... surtout, monsieur, gardez* vous de m'écrire encore.
LÉON. Mais, madame...
CLARA. Une lettre, monsieur, quelque délicatement qu'elle soit tournée, est toujours l'expression d'une espérance ; et lorsqu'une espérance n'est point fondée , vous savez comment cela s'appelle ?
*.ÉON. Oh! croyez, madame, que le respect le plus passionné. ..
ÙN -MlOCfei CRIMINEL. P
Clara. Lé respect, monsieur, est ordinairement beaucoup pins calme.
LÉON, animé. Plus calme? Oui, ma-, daim: , lorsqu'il est un hommage de la Ironie raison... mais lorsqu'il a pour objet
femme qui n'unit en elle toutes les qualités qui séduisent lès. Veux,', l'esprit et le cœur; quand son regard est si doux, sa voix si touchante , sa grâce incomparable , eh! alors, madame, le respect devient de l'amour, de la passion, ou délire!... c'est celui-là que vous inspirez!
CLARA, à part. Il n'y a pas moyen de se fâcher [Haut.) monsieur, je crois que vous feriez mieux d'aller visiter les...
LÉON. Pourquoi faire, madame? est-ce que ie veux acheter la maison? est-ce que je suis venu pour cela :
CLARA , étourdimetit. Tenez , monsieur Léon...
LÉON, trrs-ricenieni. Léon, avez-vous dit? oh! vous avez eu la bonté de lire mes lettres?
CLAR\ , se pi/içant la AV/v. J'ai ouvert la dernière, monsieur., et ne vous flattez pas. car c'est le comble du dépit et de la colère qui a pu seul m'y déterminer. J'ai enfin voulu connaître votre nom, car c'est là tout ce que j'en ai lu, pour connaître celui de votre père, et savoir à qui faire porter mes plaintes contre un étourdi.
(Elle sourit h put.)
. LÉON. Quoi! vous vonliez...
CLARA. J'ai trouvé Léon tout court....
et c'est encore du respect à votre manière, de penser qu'il suffit de quatre pages de folies, terminées par un nom de baptême, pour séduire l'objet de son respectueux amour.
LEO\ , embarrassé. Oui , c'est vrai , madame, je n'avais signé que Léon... Je n avais pas réfléchi... cela se fait partout... Âh! j'ai eu tort sans doute, ipais» nnm nom , le nom de nia famille, je m'en vais vous le dire.
CLARA , vivement. Inutile maintenant, monsieur, puisque je peux directement vous prier...
LÉON , rapidement. Je me nomme Léon de MouMgny ; je suis le fils d'un colon d'Amérique; il y a trois ans j'ai perdu tous mes païens ; je suis orphelin.
Clara, à pai t. Pauvre jeune homme!
léon. J'ai quarante nulle livres de rentes; j'ai réalisé mes plantations... J'aurais pu être plus riche encore, je n'avais qu'à vendre nies nègres. Ils étaient esclaves de par la loi ; mais je me suis souvenu que ce sont des hommes, et de par Dieu etmaconscience,jeleurai rendu la liberté.
LK MAGASIN THKaTHaI..
CLAnA , à part. Noble cœur !
LEON. Il en est même quelques-uns qui sont venus en France, à Paris, qui sont heureux de leur travail, et qui me disent, quand ils ma rencontrent, qu'ils donneraient leur vie pour moi.
CLAn\ , à pari. Bon jeune homme!
(Haut.) C'est très-bien, monsieur, d'avoir rendu la liberté à des esclaves ; mais, après cela, il serait bien aussi de ne pas être le persécuteur d'une personne libre, surtout lorsque c'est une femme...
LÉON. Ah ! madame!
CLARA. Monsieur de Montigny, pour couper court à vos poursuites, e'est le mot, je pourrais vous dire deux choses : d'abord, que je ne saurais jamais aimer un homme aussi léger que vous, et ensuite que je suis engagée... je ne vous dirai que la dernière.
LÉON , arec douleur et éclat. Vous êtes mariée, madame?
CLAnA. Je vais me marier.
LÉON, un peu soulagé. Ah!.. Mais, lui, l'homme que vous avez choisi , vous aimera-t-il comme je vous aime?
CLARA. J'ai lieu de m'élonner, monsieur, qu'après vous avoir dit que je suis à la veille de me marier, vous trouviez en vous assezde... persévérance pour prolonger cet entretien.
(Elle«alue.y
LÉON. Vous me quittez, vous me laissez le désespoir dans l'aine ?
CLARA, très-sérieuse. Monsieur, je n'ai rien à dissimuler dans ma conduite; mais il est d'honorables susceptibilités que je dois ménager. Si M. de Ghampenau vous retrouve ici et se doute de la nature de votre visite, je le connais, il est homme à me rendre la parole que je lui ai donnée.
LÉON, heureux. Quoi! madame... Oh!
je reste , je reste !
Clara. Encore un mot, monsieur: Si vous restez, ce que j'ai dit arrivera; et si cela arrive, perdue dans l'opinion du monde, déshéritée de l'affection de mon père, privée de l'estime de celui qui lui a rendu les plus grands services, et à qui j'ai donné mon cœur et promis ma maiu , je vous le dis, monsieur, j'en mourrai ! j'en mourrai!
LÉON , résolu. Mourir ! oh ! il vaut mieux que ce soit moi , madame. Je sors à l'instant... personne au monde ne connaît mon secret... je l'emporterai avec moi.
(Il fait un pas.)
CLARA , à part. Il va se tuer! ( Haut. ) Ah ! monsieur, monsieur ! ce serait bien à
vous de vivre, et d'accepter mon estime et mon amitié.
i.éon , raoi. Oh ! j'accepte , j'accepte , madame ! et je tacherai de n'en pas être indigne, en ne m'exposant plus à compromettre votre bonheur, je vous en fais le serment.
(Il sort.)
CLAnA, seule. Kh bien! il est plus docile que je n'aurais cru .. Après tout, je ne peux pas lui en vouloir, moi , à ce pauvre jeune homme... ce n'est pas sa faute s'il m'aime... Enfin, me voilà tranquille... maintenant, au moins, je pourrai sortir sans avoir l'air d'un débiteur... je suis libre !
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