‹ Magasin théâtralChapitre 601 sur 1377 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

YENPRÉ, GRANTOIS.

grantois. Tabelle-sœur est charmante, ta femme aussi.

venpré, sombre. Oui, ma femme aussi.

grantois. Comme tu me dis cela, mon ami!., quel air sombre et préoccupé!..

Ah ça ! qu'as-tu donc depuis quelques jours?..

venpré. Moi? rien, je t'assure.

grantois. Ah! je comprends : tu regrettes de ne pas accompagner ta femme à Berlin. Le procès qui t'est survenu... Ah ! que tu es heureux , mon ami, d'avoir une femme digne de tes regrets !..

VENPRÉ, soucieux et ironique. Oui , c'est vrai, très-heureux !..

Grantois. Eh bien! à ton air, on ne dirait pas ça du tout.

venpré. Cependant, c'est ainsi : je suis heureux, je suis enchanté que ma femme aille se distraire, s'amuser...

grantois. Sans doute, des distractions, des amusemens innocens, pas comne ceux de Lodoïska!...

venpré. Ce qui cause ma mauvaise humeur, c'est d'avoir chez moi des domestiques infidèles!.. Cette Séraphine!.. qui s'en serait douté?., elle me vole!., un vin de champagne délicieux ! Le roi n'en boit pas de meilleur. . . il ne m'en restait que douze bouteilles que je gardais pour les grandes occasions... un vin dont je ne t'ai pas offert, parce qu'entre amis...

grantois. Oui, on ne se gêne pas...

mais je répugne à croire que Séraphine... Qu'aurait-elle pu faire de ces douze bouteilles?.. Les femmes ne boivent pas!..

venpré. On voit bien , mon ami , que tu as été long-tems absent de France! Depuis qu'on a fait, à l'usage des femmes, un code où tous leurs droits sont constatés, ces dames boivent du champagne comme de pe its hommes.

Grantois. Mais douze bouteilles dans une semaine!..

VENPRÉ , apercevant le verre de champagne laissé par Léon sur une caisse d'oranger.

Mon ami !.. mon ami !.. je m'en doutais :

c'est ici qu'on a bu mon vin de Champagne... regarde ce verre !

(Il chancelle.)

6RANT0IS , allant à lui. Ah ! mon Dieu!. qu'as -tu donc?..

VENPRÉ, lui prenant la main. Mon ami, je suis malheureux... aussi malheureux que toi.

GRANTOIS. Impossible... tu n'es qu'à ta seconde femme.

VENPRÉ , comiquement désolé. Tiens , il est trop pénible de renfermer dans son cœur un douloureux secret... Tu as eu confiance en moi; tu as épanché tes chagrins dans mon cœur; j'épancherai mes peines dans le tien.

GRANTOIS. Que veux-tu dire?.,

venpré. H y a une semaine que je souffre...

grantois. Tu es malade?..

venpré. J'ai des soupçons sur ma femme ! . . .

grantois. Rien que des soupçons?...

Que je te porte envie !...

venpré. Tel que tu me vois, mon ami, je suis naturellement jaloux; et si je ne laisse point paraître cette malheureuse infirmité du cœur, c'est que je sais que la plupart du tems l'importunité d'une jalousie sans motif finit par la rendre légitime. J'ai donc toujours surveillé la marquise sans qu'elle s'en doutât... Jusqu'ici, je n'avais eu qu'à me louer de sa conduite et de mon système, mais depuis une semaine...

grantois. Et sur quoi fondes«>tu tes soupçons ?

venpré. Sur un rêve d'abord.

grantois. Que tu as fait ?

venpré. Sur un rêve de ma femme.

grantois. Et que disait-elle dans ce rêve?...

venpré. Des choses qu'une femme ne dit jamais à son mari.

Grantois. Bah!... c'est peut-être de toi qu'elle rêvait , à toi qu'elle parlait.

venpré. Pas du tout , puisqu'elle disait: Cachez-vous, cachez-vous, voici mou mari !

grantois. C'est différent...

venpré. H y a six nuits que je ne dors pas, exprès pour surprendre un nom dans ses rêves.

GRANTOIS. A-t-elle nommé quelqu'un?

venpré, soupirant. Non, mon ami.

grantois. Au fait, qu'importe le nom , quand il y a la personne. Du reste, les rêves sont des produits si bizarres de l'esprit, qu'on ne saurait établir sur leur ré;

vélation des soupçons raisonnables; et si tu n'as pas d'autre motif...

VENPRÉ. .1 en ai d'autres!... Premièrement, j'ai remarqué que ma iemme et Clara, depuis quelques jours, ont Irèssouvent ensemble des entretiens particuliers, mystérieux , qui cessent aussitôt que j'arrive, d'où je conclus que Clara es! sa confidente. Secondement , autrefois, lorsque je rennais, jYlais sûr de irouver Diane au -alon, et aussitôt que je paraissais, elle courait m'embrasser. Depuis une semaine, je la trouve rarement', et lorsque je la trouve...

GRANTOIS. Elle ne t'embrasse plus?...

Elle n'est pas hypocrite au moins, c'est quelque chose. Mes trois femmes m'ont embrassé, moi, jusqu'au dernier moment.

VENPRÉ. Enfin, sais-tu où je la vois souvent par le froid qu'il fait , lors même qu'il pleut?... Dans le jardin! . Il m'a semblé plusieurs fois qu'elle sortait furtivement de l'orangerie; et lorsque je réunis toutes ces circonstances , lorsque j'y ajoute...

GRANTOIS. Ce verre de Champagne...

VENPRÉ. Eh bien! qu'en dis-tu?...

GRANTOIS, appuyant. A te parler franchement, je m'y connais, il y a quelque chose.

venpré. N'est-ce pas?

GRANTOIS. Les femmes, dis-tu, boivent du vin de Champagne ?... Alors, la tienne est comme toi : elle gardait ce vin pour les grandes occasions ; eUes grandes occasions pour une femme , c'est la présence d^un ami... A cet égard, par exemple, elle n'est pas comme toi...

VENPRÉ. Enfin, tu es convaincu...

GRANTOIS. Une chose cependant qui milite en faveur de ta femme , c'est ce voyage qu'elle t'a supplié de lui laisser faire.

VENPRÉ. Qu'en peux-tu conclure en sa

faveur?...

GRANTOIS. Il me semble que si elle avait un amant à Paris, elle ne serait pas beureuse d'aller à Berlin.

VENPRÉ. Mais qui empêche un amant d'aller à Berlin?

grantois. C'est juste, je n y pensais pas. . . C'est peut-être un Prussien ! . . .

VENDRE , vivement , après avoir regardé le pavillon. Une autre circonstance aggravante!

GRANTOIS. Encore!...

VENPRÉ. Ce pavillon que ma femme s'était réservé pour ses lu mes de solitude et ses lectures particulières dans la belle

saison , ce pavillon qui autrefois était toujours ouvert, n gai de !

GRXNTOIS. Il est fermé.

vemuié , appuyant. Juste depuis le jour où j'ai eu des soupçons!...

GRWTOIS. Je ne serais pas étonné que les meubles qui s'y trouvent fussent fermés aussi.

VENPRÉ, Quelle idée! Tu m'éclaires , je te comprends... des lettres, une correspondanee qu'on cache avec soin... Du reste , en face de la porte , il y a un secrétaire qui était toujours ouvert comme le pavillon... Je puis voir facilement...

(Il court à la porte du pavillon et regarde par le trou de la serrare.)

GRANTOIS. Eh bien?

VENPRÉ , se détournant. Le secrétaire est ouvert.

GRANTOIS, comme se rétractant. Alors...

VENPRÉ , qui s'est ternis à regarder. Ciel!...

(Il se retire brusquement; les jambes lui manquent.)

GRANTOIS , allant à lui. Est-ce que tu te trompais?... Est-ce qu'il est fermé?...

VENPRÉ, ne pouvant parler. Je... j'ai vu. ..

GRANTOIS. Quoi? ..

VENPRÉ, désignant sa tête. Je... j'ai...

GRANTOIS. Eh ?...

venprÉ, même signe. J'ai... un... je...

grantois. Une tète?...

VENPRÉ , un peu remis. Un chapeau d'homme sur un fauteuil !..

GRANTOIS. Un chapeau d'homme?...

C'est tout aussi concluant qu'une tète, car enfin le chapeau n'est pas venu là tout seul.

VENPRÉ , vivement, après avoir regardé le vitrage, du fond. Chut! tais-toi!... ma femme se dirige vers l'orangerie. Laissemoi. Va rejoindre Clara qui est de l'autre côté , c'est sa confidente. Tu tâcheras adroitement de savoir... "parce que, vois-tu, lorsque deux femmes sont ensemble , elles s'entendent toujours : un signe , un regard, ça leur suffit pour se mettre à l'unisson, tandis que séparées...

Grantois, vivement. Oui, oui, je cours... C'est drôle, mon ami , quand on a été trompé en amour, on est tout de feu, malgré soi , pour se mettre à la piste de la catastrophe des autres.

VENPRÉ C'est vrai ; le proverbe a raison: Plus un malheureux a de compagnons d'infortune , plus il lui est facile de se consoler.

GRANTOIS. D'après ça , ce qui m'étonne, c'est qu'il y ait des maris inconsolables.

LN PROCES CRIMINEL

*& ïs&ïsq aoess© »««9dd so» oeas3eeee«€>d3ea@e@ e

Page 1