‹ Magasin théâtralChapitre 627 sur 1377 · PIERRE, BERTRAND · texte numérisé non relu

PIERRE, BERTRAND

BERTRAND

Avance donc à l'ordre, camarade. Ah ! je t'apprendrai à passer comme ça sans pousser une reconnaissance.

PIERRE

C'est que, voyez-vous , père Bertrand, je n'osais pas.

BERTRAND

Joli propos de soldat !... Mais, Dieu me pardonne, tu es caporal , et il n'y a que neuf mois que tu es parti; tu as gentiment fait ton chemin tout de même! Ne vas donc pas me dire : Je n'ose pas , comme si tu étais une recrue de quinze jours !... et ça , parce que je suis dans un beau château... Eh bien ! puisque je suis le beau-père.

PIERRE

C'est précisément à cause de ça... Mamzeile Charlotte était si jolie !

BERTRAND

Est-ce que tu y songerais encore, conscrit ?

PIERRE

Oh ! non. Je sais bien que c'est une grande dame ! Mais , en vous revoyant, père Bertrand , ça m'a fait tout de même un certain effet... Savez- vous que vous avez là un beau bivouac.

BERTRAND

Je n'en suis pas plus fier. Depuis que ma fille est mariée au commandant, qui est si riche, moi je suis riche aussi. Eh bien ! s'il faut te dire la vérité , je m'ennuie.

PIERRE

Vous êtes difficile.

BERTRAND

Quand j'étais canonnier, je ne m'ennuyais pas. C'est un si bel état que l'état de soldat !.... Et les coups de fusil , hein ? c'est-il amusant ? qu'en dis-tu ?

PIERRE

Moi , je n'ai jamais entendu que ceux de l'exercice à feu.

Mais tu me disais tout à l'heure que tu as fait une campagne.

PIERRE

Oui , sûrement , j'arrive d'Italie.

BERTRAND

Ah! l'Italie! J'y ai été aussi dans le temps; il y faisait chaud.

PIERRE

Pardine, je crois bien! un soleil superbe.

BERTRAND

J'y ai déchiré joliment des cartouches. Et toi ?

PIERRE

Moi!... j'y ai eu trois mois la fièvre.

BERTRAND

Ah !... Et dans quelle ville est-ce que tu étais?

PIERRE

Dans Ancône.

BERTRAND

Je comprends : tu t'es battu contre les Autrichiens ?

PIERRE

Pas du tout!... Nous sommes très-bien avec les Autrichiens.

Vous avez donc rossé les soldats du pape !

PIERRE

Pas davantage!... Nous sommes au mieux avec le pape.

UN MARIAGE D'AMOUR. - ACTE II

BERTRAND

Contre qui donc est-ce que vous vous battiez ?

PIERRE

Contre personne.

BERTRAND

C'est une drôle de guerre !

PIERRE

C'est la nouvelle mode.

BERTRAND

C'est moins dangereux que de mon temps.

PIERRE

Oh! je sais bien. Vous avez joliment gagné les Invalides , vous ! Mais aussi voilà une fameuse retraite. Vous buvez du meilleur, et vous mangez à la table du maître comme en pays ennemi.

BERTRAND

Qu'est-ce que tu dis donc là? En pays ennemi!... le commandant est mon gendre.

PIERRE

Ce mariage-là a dû faire un fier bruit dans le quartier ! Moi , je n'ai pas eu le courage de rester un jour de plus , et je vas à Paris pour la première fois depuis ce moment-là. Le régiment est de service le mois prochain.

BERTRAND

Je suis bien aise de t'avoir trouvé sur la roule.

PIERRE

Oh ! je me souviendrai toute ma vie du jour où le commandant a dit : « Comtesse d'Aiglemont , vous êtes chez vous ! »

BERTRAND

La mère a eu beau crier, il a épousé Charlotte ; la vieille ne l'a plus revu , et , depuis neuf mois que le mariage est fait , nous demeurons ici , à cinq lieues de Paris. Sais-tu bien que monsieur mon gendre a sacrifié une place de quatre mille deux cents francs sans barguigner? Le ministre de la guerre lui a dit : « Ce mariage ne me convient pas. » Et lui il a répondu : « Mon général, je donne ma démission. » Pas plus gêné que cela.

PIERRE

Voyez-vous !

BERTRAND

Le commandant n'est pas ici aujourd'hui; il est allé à Paris pour tâcher de se raccommoder avec sa mère ; la chère dame est fière.

PIERRE

Est-ce qu'il a emmené mademoiselle... madame...

Comment donc dire? madame la comtesse!... Ouf !j j'ai bien de la peine à lâcher ce mot- là.

BERTRAND

Non , tu la verras tout à l'heure ; c'est qu'elle est à] prendre sa leçon de français.

PIERRE

Comment? sa leçon de français!... Est ce qu'elle J ne sait pas le français comme vous et moi ?

BERTRAND

Si fait , comme toi-z-et moi ; mais c'est que son mari , vois-tu , il est difficile ; il est toujours à éplucher ce qu'elle dit; si bien qu'elle veut apprendre... là... tu m'entends!

PIERRE

Oh ! oui. Elle va devenir savante , elle prendra de I belles manières , elle rougira de nous !... Moi aussi, j'apprendrai , j'étudierai !...

BERTRAND

Apprends l'exercice , mon garçon.

PIERRE

Ah! vous verrez quelque jour , père Bertrand !...l Je ne veux pas qu'elle ait honte de moi, et avec du ] travail... Laissez-moi faire !

BERTRAND

Je crois que tu en tiens toujours un peu ?

PIERRE

Ah ! dam , ça ne peut pas se passer si vile. Et est- i elle heureuse ?

BERTRAND

Je t'en réponds!... Son mari l'aime tant! Par I exemple , il est drôle ; il lui défend de parler avec une demoiselle qu'est ici , et qu'il appelle sa femme de 1 chambre ; c'est pourtant une fille qu'est très-bien !... 1 A ça près, c'est le meilleur mari du monde : si elle a envie de quelque chose, elle l'a tout de suite. Il rabâche un peu ; il trouve bien souvent à redire quand \ elle parle; et, l'autre jour encore , vois donc ce que c'est que les gens susceptibles, il lui disait : « Charlotte, ; je vous ai répété vingt fois qu'il ne faut pas dire : 1 monsieur un tel et son épouse ; on dit : sa femme. »> I

PIERRE

Ah!...

BERTRAND

11 lui avait fait commencer la musique, le piano... Mais , au bout d'un mois , le commandant s'est irapa- j tientc; il a dit que ce n'était pas la peine; qu'elle ' n'apprendrait jamais. Eh ! pardieu , je ne me trompe i pas ! la voilà qui vient.

UN MARIAGE D'AMOUR. —ACTE 11

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