ACTE TROISIEME
Le théâtre représente la chambre de Charlotte dans l'hôtel du comte VTAiglemont. — An lever du rideau, Charlotte est endormie sur un fauteuil, à gauche de l'acteur, près d'une table sur laquelle brûle une bougie presque consumée. Une autre table est à droite; une causeuse et une toilette.
CHARLOTTE, endormie; LE COMTE, entrant suivi d'un domestique qui porte un riche nécessaire et le dépose sur la table à droite.
LE COMTE
Posez cela ici, et laissez-moi. Qnevois-je? Charlotte !... Elle dort!... La bougie brûle encore... Elle ne s'est pas couchée !... son sommeil paraît agité. CHARLOTTE, dormant.
Une... deux... trois... Trois heures du matin !... Il ne reviendra plus !... Comme le bal est brillant!... Que de fleurs, de diamants ! . . . Comme elles sont jolies, ces femmes !... Comme elles dansent bien!
LE COMTE
Pauvre Charlotte !
CHARLOTTE
Si je pouvais aussi... non... Elles rient toutes... elles se moquent de moi... Dieu ! sortons. ÇEllesfagite, fait un mouvement pour se lever et s'éveille.) Ah!... Arthur, mon Arthur !... te voilà!... tu rentres?
LE COMTE
Chère amie, je suis rentré depuis longtemps : il est dix heures du matin.
CHARLOTTE
Ah !... je me suis endormie... là... je ne sais comment.
LE COMTE
Veiller ainsi ! Charlotte , tu te rendras malade.
Je lisais... je travaillais... le sommeil m'a surprise.
LE COMTE
Tu me trompes !... ton inquiétude seule t'a fait attendre mon retour.
CHARLOTTE
Cher Arthur , pardonne ! Quand je te sais rentré
dans ton appartement, je dors mieux.... je repose plus tranquille.
LE COMTE
Les réunions se prolongent tard.
CHARLOTTE
Oui, bien tard.
LE COMTE
Depuis trois mois que nous sommes de retour à Paris, lu partageais avec moi ces devoirs de la société, puis tu y as renoncé.
CHARLOTTE
Tu n'as que trop éprouvé d'humiliations à cause de moi. Arthur , ces plaisirs, tu n'en jouissais pas quand j'étais là ! Inquiet de tout ce que je disais, troublé par la crainte de me voir l'objet des railleries de tes belles dames, tu étais malheureux! Et moi, comme je souffrais! Seule, auprès de toi, je suis parvenue peutêtre à m'exprimer sans trop de ridicule ; mais, dan* ces brillants salons, je me sens gauche et embarrassée; je ne peux pas trouver une parole ; je te fais rougir !... Je l'ai vu , et je me suis dit : Laissons-lui les amusements auxquels il est habitué ; n'ôtons rien à son bonheur, ajoutons-y seulement l'amour. Quand il sera las de ces plaisirs bruyants, il reviendra près de moi. Dans le monde, il s'amusera; ici, il sera aimé.
LE COMTE
Bonne Charlotte ! Je ne t'oublie pas ; vois ces bagatelles ; je les ai achetées pour toi... Cela te plait-il ?
CHARLOTTE
C'est charmant !... Que lues bon de penser à moi !
LE COMTE
Chère amie !
CHARLOTTE
Tu baises ma main, comme si j'étais une grande dame.
LE COMTE, l'embrassant.
L'aimes-tu mieux ainsi?
UN MARIAGE D'AMOUR. — ACTE III
CHARLOTTE
Il y a des moments où je suis bien heureuse ! Celui-ci , par exemple ; je ne t'avais pas vu seul depuis bien des jours!.... Viens t'asseoir là , près de moi. T'es-tu bien amusé à ce bal? Qui as-tu vu ?
LE COMTE
Toute la France y était : d'abord , la belle duchesse de La Trémouille.
CHARLOTTE, riant.
La Trémouille ! ... Oh ! quel drôle de nom !
LE COMTE
C'est un nom qu'il n'est pas permis d'ignorer en France.
CHARLOTTE
Ah!... Ensuite!
LE COMTE
Quand je te nommerais d'autres personnes , leurs noms te seraient tout aussi inconnus.
CHARLOTTE
C'est vrai!... Mais tu y as vu madame d'Alby?
LE COMTE
Oui , sans doute.
CHARLOTTE
Et qu'a-t-on fait ?
LE COMTE
Ce qu'on fait partout. Madame Malibran a chanté un air tYOtello... Mais tu ne connais pas la musique italienne; tu n'as pas voulu d'une loge aux bouffes.
CHARLOTTE
Tu sais bien que ce n'est pas ma faute : le jour où tu m'y as conduite , je me suis endormie au premier acte.
LE COMTE
Après la musique, on a dansé ; on a joué à l'écarté, et l'on a soupe.
(HARLOTTE.
Et les toilettes ?
LE COMTE
Charmantes!... mais dire de quoi elles se composaient me serait impossible.
CHARLOTTE
As-tu dansé?
LE COMTE
J'ai valsé avec madame d'Alby.
CHARLOTTE
Elle était bien mise?
LE COMTE
Comme un ange!... Une robe de tulle garnie de camélias...
CHARLOTTE
Ah!... Vous avez retenu sa toilette à elle!.. Avezvous gagné à l'écarté ?
LE COMTE
Je n'ai pas joué : je suis resté à causer. On racontait des histoires si drôles et d'une façon si piquante!...
CHARLOTTE
Dites-les-moi.
Il faudrait, pour que cela t'intéressât, connaître les personnages.
CHARLOTTE
C'est juste!... Et qui contait ces histoires?... madame d'Alby, sans doute?
LE COMTE
Elle... et d'autres.
CHARLOTTE
Arthur ! il y a eu dans notre union un hasard malheureux ; nous n'avons eu ni l'un ni l'autre le temps de réfléchir.
LE COMTE
Que dis-tu ?
CHARLOTTE
Pendant quelque temps , j'ai cru qu'à force d'étudier je pourrais m'élever jusqu'à vous... mais je vois bien qu'il y a des choses qu'il faut apprendre dès l'enfance. Vous-même, vous avez renoncé à m'inslruire ; vous ne me reprenez plus.
LE COMTE
Tu as fait des progrès : ton langage s'est épuré.
CHARLOTTE
Oh! je sens bien que tu ne peux causer avec moi comme tu le fais... avec madame d'Alby, par exemple.
LE COMTE, embarrassé.
Madame d'Alby ?
Près d'elle, près de ta mère, je suis mal à l'aise : si lu savais combien j'ai besoin de trouver des gens qui ne me dédaignent pas !... et puisque je ne pourrai jamais convenir à tes parents , permets-moi de recevoir quelquefois les miens.
LE COMTE
Je ne m'y oppose pas , si tu crois que cela peut te rendre heureuse.
UN MARIAGE D'AMOUR. — ACTE III
â4ffl
CHARLOTTE
Depuis mon mariage , je n'ai vu aucune de mes amies d'enfance, et je t'avoue, Arthur, que je n'avais pas attendu ta permission pour engager une cousine à venir passer la journée avec moi.
LE COMTE
A la bonne heure.
CHARLOTTE
A propos, j'oubliais : voilà une invitation de madame de Vérigny. Elle m'est adressée.
LE COMTE
La sœur de Monval. C'est à son frère (pie tu dois cette invitation : il a pour toi, lui, tous les égards que la comtesse d'Aiglemont est en droit d'attendre.
CHARLOTTE
Tu le lui appris un peu rudement il y a trois mois.
Ah ! oui, une jambe cassée !... Pauvre ami ! j'en ai été désolé ; c'est un étourdi , mais il a un cœur excellent. O mon Dieu! bientôt onze heures!... Pardon, ma chère amie, il faut que je te quitte ; je déjeune avec quelques amis , puis je dois monter à cheval.
CHARLOTTE
Tu iras au bois de Boulogne? il y a des femmes qui savent monter à cheval? Madame d'Alby. sans doute ?
LE COMTE
Oui, je crois qu'oui !... Mais, à revoir, tu dois être fatiguée ; repose-toi jusqu'à mon retour.