LE PÈRE LE BEL, MARIANNE
LE rfeRE LE BEL, lisant des papiers qu'il ploie au
lever du rideau.
J'ai déjà quatre fois tourné ce sablier; Deux heures qu'elle dort... n'allons pas oublier De cacher avec soin ce dépôt exécrable.
Il écarte une pierre du rucher, et met les papiers derrière, à côté de la paille sur laquelle Marianne est étendue. Il Considère Marianne.
Voilà donc où conduit ce monde misérable! Au fond d'un cloître saint mes frères retirés En ignorent les maux, à leur porte expirés; Mais moi, qui, grâce à Dieu, puis dans cet ermitage Par un chemin plus dur gagner son héritage; Moi, qui durant l'hiver loin du toit du couvent Pleure ici mes péchés sous la pluie et lèvent; Quelle que soit encor ma retraite profonde, J'entends gémir le juste et j'entrevois le monde. Il me montre aujourd'hui le vice triomphant, Dont le souffle en son ame a flétri cette enfant. Le cilice, la veille et la faim que j'endure, O mon Dieu! ne sont pas ma peine la plus dure. C'est de voir cette enfant, dédaignant ton pardon, Plus haut que son péché pleurer son abandon. Mon Dieu, fais qu'elle oublie, ou remplis son at-
[tente; Car plus que son salut son désespoir la tente. Si le coupable meurt, elle voudra mourir; Ou bien inspire-moi comment la secourir Dans ce monde et dans l'autre...
IL réfléchit.
Irai-je à ce ministre, Dont les lettres étaient sous ce trésor sinistre ? Une fois à Paris j'ai vu ce Mazarin Qui de Monaldeschi veut faire un souverain ; Qui l'approuve d'avoir presque forcé la reine A l'hymen, parlabonteoù lui-même il la traîne, Et qui, surcette enfant, nomme admirable trait D avoir après sa fille occupé ce Clairet, Tandis qu'il s'en amuse, et qu'elle meurtpeut-être. J'ai vu ce Mazarin, ce ministre est mon maître; Irai-je le tenter après ce que j'ai lu?
Quoi, mon Dieu.cc danger me laisse irrésolu? Devant mes yeux chrétiens sa pourpre reste pure; Mais toi, tu peux jeter sa pourpre sous ma bure, Mettre au-dessus du sien un nom plus inconnu.
Marianne, se soulevant.
Mon père !
LF. Père LE bel, près d'elle, et la soutenant. Mon enfant!
Marianne, avec effort.
Eh bien! est-il venu?
LE PÈRE LE BEL
Ma fille, est-ce donc là ta première espérance?
MARIANNE, debout, cl comme brisée.
Pardon, c'est un vain mot qu'a produit ma souffrance.
Il n'a pas dû venir... je ne l'espérais pas... Je n'espère plus rien.
LE PÈRE LE BEL
Si ce n'est ici-bas, Porteaumoinstonespoiraprèsla vie humaine, Dans un monde meilleur.
MARIANNE
Où le trépas nous mène?
LE TÈRE LE BEL
Dieu ne parle donc plus à ce cœur éperdu?
MARIANNE
Mon père, dans ce cœur, comme un trait assidu, Je n'entends déjà plus qu'une voix implacable. Qui me parle sans cesse et sans cesse m'accaWe, Qui dit et dit toujours : Meurs, il ne l'aime pas.
LE PÈRE LE BEL
Sais-tu quel châtiment peut suivre ce trépas? MARIANNE, montrant l'endroit où le père Le Bel
a mis les papiers.
En est-il un plus grandqu'un mot de cette lettre? Il ditee que jesuis, je ne le veux plus être. Quoi ! lorsqu'à ses sermens je me laissais ravir, J'étais le vil jouet dont il doit se servir Pour écarter mon père et tromper ma rivale!... Et je l'aime. ..ah! trop bas cet amour me ravale; La mort efface tout.
LE PÈRE LE BEL
Moins que le repentir.
De ce monde méchant, ma fille, on peut sortir; Mais dans la pénitence et par sa sainte voie...
CHRISTINE A FONTAINEBLEAU
MARIANNE
Mon père, croyez-vous encur qui» je le voie? A-t-il eu mon billet... ou bien l'a t-il compris? Sans doute... mais je suis si bas dans son mépris, Que, sachant SCS trésors en mes mains, il me quitte, Et qu'envers moi peut-être il s'estime être quitte. Mais vous, vous les avez?
LE PÈRE LE BEL
Quels doutes insensés!
MARIANNE
Pour me perdre, mon Dieu, je l'aimais bien assez ; Mais vous, après ma mort, vous saurez me défendre.
LE PÈRE LE BEL
A l'estime del'homme, enfant, pourquoi prétendre Si les arrêts du ciel ne sont plus rien pour toi?
MARIANNE
Mon père, mon malheur est plus grand que ma foi. Comment as-tu jugé le crime que j'expie. Mon Dieu, quand tu souris à cette reine impie, Qui se livre sans honte et punit sans pardon, Méconnaissant tes lois et blasphémant ton nom? Elle vit cependant... reine, puissante, auguste, Et moi, je meurs, je meurs... non, Dieu, tu n'es
[ pas juste.
L'orage augmente.
LE PERE LE BEL
Enfant, son feu vengeur plane sur ma maison.
MARIANNE
Grâce ! je suis coupable, et j'en perds la raison ! Mon père, sentez-vous comme ma tête brûle? LE père le bel, fait asseoir Marianne prés de
l'issue de la grotte.
Eh bien '. assieds-toi là, l'air du moins y circule ; Le sommeil t'a laisse-la fièvre et sa chaleur, Calme-toi.
MARIANNE
Le sommeil m'a laissé mon malheur.
LE PÈRE LE BEL
Prends cette eau, pauvre enfant, elle éteindra ta
[fièvre.
MARIANNE
Non, mon dernier breuvage a rafraîchi ma lèvre ; Je ne prendrai plus rien.
LE PÈRE LE BEL
Dieu!
MARIANNE
Plus rien d'aujourd'hui.
Elle écoute.
On vient, mon père.
Elle se lève.
On vient... mon Dieu!
Elle regarde cl retombe assise.
Ce n'est pas lui.
Ton doigt cstinficxible, et mon heure est marquée.
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SC EN \ù 11.
MARIANNE, assise à droite j>rés du lit de paille ; MÉRULA, entrant par la porte du fond; LE PÈRE LE BEL, à gauche.
MÉRCLA, étant sa robe d'ermite, ramasse par terra une veste et un chapeau de bandit italien ; il prend son mousquet.
Je reprends mes habits; mon affaire est manquée.
Je ne vous avais pas cependant oublié;
Mais avant mon retour qui vous a délié?
II aperçoit Marianne
Vous ici, par ce temps, c'est avoir du courage.
Marianne, se levant péniblement.
Pourquoi? j'étais ici long-temps avant l'orage.
mérula, surpris.
Comment, avant l'orage ?
MARIANNE
A la porte du bois, Ce matin, des soldats n'entendant plus la voix, J'ai tenté de l'ouvrir... alors j'ai pris la fuite.
MÉRULA.
C'est possible... l'affaire était si bien conduite... Jamais palais ne fut si fort bouleversé, Mais la reine est venue, et tout s'est dispersé. II a fallu partir.
MARIANNE
Et lui':'
MÉRULA.
Lui... pauvre fille!...
Tenez, rien ne remplace un père, une famille- Retournez chez le vôtre... adieu.
Marianne, avec désespoir.
Monaldeschi !
Enfant, il est jugé... rappelez-vous par qui!
LE PÈRE LE BEL
Vous avez entendu l'arrêt?
MÉRULA.
Moi? pourquoi faire?
Je ne suis pas un homme à quitter une affaire Tant qu'il resteun espoir d'en sauverun lambeau.- Mais on ferait sortir un mort de son tombeau Plutôt que d'en sauver celui qu'elle y destine, Maintenant qu'en ses mains le possède Christine.
MARIANNE, avec anxiété.
Mais on n'a pas trouvé les preuves du forfait.
mérula, avec surprise.
On n'a pas trouvé... quoi?
Il s'uJance vers la porte et la ferme.
le père le bel, pendant ne mouvement, se plaçant prés de Marianne.
Grand Dieu! qu'avez-vous fait?
méuula, revenant prés de Marianne.
Ah çà! parlons sans peur, et point de résistance. Comme Dieu me la fait j'accepte l'existence;
Mais à l'aider parfois je ne vois pas grand mal. Vous avez les bijoux?
MARIANNE
Tous deux.
LE PÈRE LE BEL
Jour fatal!
Tremble; la loi du ciel et des hommes condamne Qui prend lu bien d'aulrui.
MÉRULA.
Dieu permet qu'on y glane; r la loi de l'homme, elle a tiré sur moi Un horoscope plus haut que celui d'un roi.
LE PÈRE LE BEL
Que la religion parie à ta conscience!