SCENE IV
LA MARÉCHALE, LUDOVICO, vêtu de deuil, introduit par Rosalbe, qui se retire aussitôt.
LUDOVICO, voulant se jeter à genoux.
Léonora!. . Madame!...
LA MARÉCHALE, l'arrêtant et l'embrassant.
Ah ! dans mes bras toujours, 0 mon père!
LCDOVICO.
Voici le plus beau de mes jours !
Ma fille!... Mais ce nom peut-être vous offense? J'aime à le répéter comme dans ton enfance!
LA MARÉCHALE
Et moi , j'aime à l'entendre... On vient! parlons
ludovico. [plus bas.
Votre sort est changé, mais ton cœur ne l'est pas!
LA MARÉCHALE
La maréchale d'Ancre est pour vous Léonore!
Elle écoute avec inquiétude le bruit qui se fait dans la
galeiie.
LUDOVICO
Serait-ce Concini, votre époux que j'honore?
LA MARÉCHALE
Que ce rapprochement fut long-temps attendu!
LUDOVICO
Douze ans!
LA MARECHALE DAINCKE.
LA MARÉCHALE
Plus de regrets, quand vous m'êtes rendu! Et ma mère?
Mes pleurs, hélas! sont ma réponse!
LA MARÉCHALE
Et ces habits de deuil! ô mon Dieu! tout m'annonce Le plus grand des malheurs ! ma mère, je le voi. .. Morte?...
LUDOVICO
Je suis venu la pleurer avec toi.
LA MARÉCHALE
Vous mêlez à ma joie une douleur amère : J'apprends entre vos bras que je n'ai plus de mère!
LUDOVICO
Léonora, vers toi mon âme s'envolait...
J'oublie auprès de toi le poids qui l'accablait. Si tu savais combien, en ta cruelle absence, J'ai souffert de remords qu'eût guéris ta présence! Sacré devoir de père, hélas ! que j'ai trahi ! Depuis ce jour funeste où des Galigai Périt la tille unique à mes soins confiée, Par folle ambition je t'ai sacrifiée !
Ce fut pour te doter d'un avenir plus beau, Que jechangeaiton nom en changeant tonberceau, Et dans celte famille, où tu n'étais pas née, Je fis passer l'enfant que Dieu m'avait donnée!
LA MARÉCHALE
Ah! loin de nous plutôt ce fâcheux souvenir!
LUDOVICO
Voilà trente ans qu'en vain j'essaie à le bannir! Mon crime à ta fortune avait ouvert la voie : La fille du Grand-Duc... Il faut que je la voie, Que je l'embrasse!... Eh bien ! Marie, elle est ici?
La régente, mon père?...
LUDOVICO
Elle est ma fille aussi :
Le même lait que toi ne l'a-t-il pas nourrie? Comme ta propre sœur l'ai-je donc point chérie? Sa compagne au berceau, tu lui dus ton haut rang, Lors de son mariage avec Henri-le-Grand ; Quand la France reçut sa jeune souveraine, Tu parus la première à côté de la reine. J'eusse voulu du moins te suivre, satisfait D'applaudir dans la foule au sort que je t'ai fait: Pourquoi m'avoir ôté jusques à l'espérance? Heureux depuis douze ans, j'habiterais la France!... Ai-je eu depuis douze ans un jour, un seul instant De repos, de bonheur?... Je puis mourir content: Nous sommes réunis !
LA MARÉCHALE
Que rien ne nous sépare !
LUDOVICO
Ton destin et le mien, souvent je les compare : Ils sont bien différens!
LA MARÉCHALE
Ils ne le seront plus !
LUDOVICO
Prière, violence, ordres, sont superflus Pour m'écarler de loi !
LA MARECHALE.
Que Dieu long-temps me laisse Entourer de respects votre belle vieillesse! Tout ce que je possède est à vous !
Quel bonheur De te voir commander en France avec honneur!
LA MARÉCHALE
Elle me hait pourtant cette France que j'aime 1
LUDOVICO
On te dit presque égale à la régente même?
LA MARÉCHALE
C'est moi seule qui règne, et j'appris par degré A gouverner Marie et l'État à mon gré, Grâce à cet ascendant qu'elle ne peuteomprendre. Celui qu'un esprit fort sur un faible sait prendre. Si je ne l'aimais pas!...
LUDOVICO
Heureux et triomphant.
Je voudrais à chacun dire : C'est mon enfant!
LA MARÉCHALE
Oui, vous serez témoin d'une grande victoire!... Mais de ces différends vous ignorez l'histoire : Luynes, ce fauconnier fraîchement annobli, Du haut de sa faveur va tomber dans l'oubli ; Louis Treize est en vain contre moi son asile : J'ai signé son arrêt; aujourd'hui je l'exile!... J'irai, j'irai bientôt, libre d'un rang fatal, Chercher l'ombre et la paix dans mon pays natal ; Je quitterai ce Louvre où l'intrigue demeure... Où ma mère mourut, Dieu fasse que je meure 1 A chaque instant ici ma vie est en danger!... Avant que de partir, je saurai me venger!... Pardonnezauxdevoirsquela cour me commande... Votre secret, le mien, je vous le recommande : Ah ! que de votre bouche il ne sorte jamais ! Vous me l'avez promis...
Oui, je te le promets.
LA MARÉCHALE
H importe à tous deux.
LUDOVICO
Ne crains rien : ce mystère Je l'ai celé trente ans, je le dois savoir taire.
LA MARÉCHALE
Qui vient donc nous troubler?...
LUDOVICO
Est-ce la reine?
LA MARÉCHALE
Non :
Je reconnais la voix de monsieur d'Épernon !
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