SCENE VIII
NAPOLÉON, LE MINISTRE, puis MOR- TIER , MURAT ET LES AUTRES MARE-
NAPOLÉON. Avez-vous dressé les troiî décrets que je vous ai demandés ? LEMi?iïSTRE. Oui, sire.
napoléon. Voyons , quel est celui-ci ?
le ministre. Il est relatif aux maisons et actuellement existantes dans la de Flore»**»
NAPOLEON
NAPOLÉON. Ah ! c'est la défense de recevoir aucun dépôt et de prêter sur nantissement, n'est-ce pas? Ajoutez: le Mont-de- Piété de la ville de Florence est conservé. Tous les actes relatifs à l'établissement seront exempts des droits de timbre et d'enregistrement. De cette manière on pourra prêtre à huit pour cent aux malheureux qu'on ruine en leur prêtant à quinze et à vingt. — Quel est celui-ci?
le ministre. La création d'une commission spéciale pour l'exécution des travaux de redressement et d'élargissement du Gardon.
napoléon. Bien. Dieu aidant, j'espère que dans dix ans la France sera traversée en tous sens par trente canaux navigables. — Et celui-ci ?
le ministre. Un règlement sur le Théâtre-Français , sur les emplois des sociétaires , sur les pensions , — sur celle de Talma , qui est portée à trente mille francs.
napoléon. Donnez , si nous passons l'hiver à Moscou , je veux y avoir la moitié de ma troupe ; je lui enverrai l'ordre d'être ici à la fin d'octobre. — Qu'est cela? — ce ne peut être le jour encore?
CRIS dans la rue. Le feu! le feu!
NAPOLÉON, s' élançant vers la fenêtre. Le feu au Palais marchand , au centre de la ville , dans son plus riche quartier ! — ■ Malheur! c'est quelque soldat ivre qui nous incendie un palais.
mortier , entrant. Sire , sire , le feu !
napoléon. Eh bien! je le sais, je le yois d'ici. — Ah ! je ne me trompe point: par là , vers la porte de Doi ogomilow ! Ce feu encore!.... — Trévise , eh bien! vous le voyez , je vous charge de la police de la ville; je remets Moscou, la riche 3îoscou endormie, entre vos mains, et voilà que de tous côtés les flammes surgissent ! .. .
mortier. Sire , je ne sais , mais les flammes sortent des maisons* fermées ; le feu a été mis intérieurement.
napoléon. Le feu mis, oui, par quelque pillard qui aura voulu séparer l'or de l'étoffe...— Oh ! voyez, voyez , et qu'on porte des secours.
murât , entrant. Sire , les pompes sont brisées ; c'est un complot, ce sont les Russes qui nous brûlent ; — ils ont changé Moscou en une machine infernale.
napoléon. Voyez comme le feu accourt !
le vent est donc complice ?
l'espion, entrant. Sire, sire, pardon!
mais tout hrûle , tout est en feu.
n\poléon. Et qui brûle la ville? qui a mis le feu?
l'espion. Les Russes , les Mougiques.
napoléon. Impossible.
l'espion. Regardez , et voyez-les courir au milieu de cet enfer de flammes.
napoléon. Faites faire feu dessus, tuezles comme des bêtes féroces! — mais
cette ville est donc bâtie de sapin et de résine ?
des CRIS , au dehors. Le feu au Kremlin! le feu!
murât. Sortons, sire, sortons.
NAPOLÉON . Oh ! restez , messieurs ! n'avez-vous pas peur que ce palais vous tombe sur la tète ? — Restez et écoutez : A la lueur des flammes de Moscou allumées par les Russes , guerre éternelle aux Russes ! — Ils nous chassent de leur première capitales — poursuivons - les dans la seconde. — Laissez brûler et écoutez-moi.
les SOLDATS, au dehors. L'empereur; l'empereur !
NAPOLÉON , de la fenêtre. Me voilà , enfans , ne craignez rien. Je veille sur vous. Dieu sur moi. — Laissez brûler, messieurs, et si le feu épargne quelque chose , anéantissez ce que le feu épargnera. A compter de cette heure, Moscou n'existe plus sur la carte du monde ; la Russie n'a plus qu'une capitale : c'est Saint-Pétersbourg, et dans douze jours nous y serons.
TOUS. Saint-Pétersbourg!
UN maréchal. Sire, y songez-vous?
Saint-Pétersbourg , impossible !
NAPOLÉON. Et c'est vous , soldats de fortune , enfans de la guerre , qu'une si grande résolution étonne ? Ne voyez-vous pas que nous sommes tous perdus si nous reculons? L'hiver, l'âpre hiver de la Russie va nous saisir à moitié route de la France. . .
UN maréchal. Sire , sire , le feu !
NAPOLÉON. Et que ferez-vous alors ? Mes soldats, mes enfans, que feront-ils quand vos mains et les leurs se gèleront sur la poignée de vos sabres et les canons de leurs fusils ; quand ils tomberont à chaque pas et qu'ils ne pourront plus se relever; quand il faudra qu'ils reculent au milieu de l'hiver par une route dévastée par leur passage?
— Notre force est plutôt morale que matérielle : un prestige nous entoure. Jusqu'à présent nous sommes les invincibles ; un pas en arrière , et le prestige est détruit. — Voilà Moscou , Paris , Saint-Pétersbourg ;
— voyez et choisissez.
les maréchaux. Paris.
napoléon. Ah ! oui , Paris ! Là sont vos hôtels splendides , vos voitures à six chevaux , vos terres presque royales. Paris! et y arriverez-vous à ce Paris qui vous rend timides, lâches « traîtres'
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un aluikciial. çJïre , le teu! le feu! on ne peut, plus rester ici.
NAPOLÉON, frappant du pied. J'y reste bien, moi! — ci m'écrase ce palais plutôt que d'en sortir pour retourner en France! A Saint-Pétersbourg ! Là, la paix, la gloire, les regards du monde, les applaudUsemens de l'univers! — Non! vous ne voulez, pas! Eh bien! meure le projet le plus gigantesque qu'ait enfanté le cerveau d'un homme ! Vous croyez ne m'ôter que Moscou , et vous m'arrachez le inonde. ( Il déchire la carte. ) Vous voulez la retraite? eh bien ! vous l'aurez ; et tombent sur vous tous les malheurs de cette funeste retraite! Allez tout ordonner pour elle, — et laissez-moi. Ah ! laissez-moi , vous dis-je; je vous l'ordonne , je le veux.