SCENE X
L'ESPION, puis UNE FEMME, DES SOLDATS.
L'ESPION , entrant, la barbe longue et couverte de glaçons et de neige. Une masure ! du moins Napoléon aura un abri pour cette nuit. Quel tems ! quel pays! — Désolation ! Ah ! voilà du feu... — les Cosaques l'abandonnent à peine ; mais avec quoi le rallumer? {Arrachant un volet.) Bien! ce contrevent ! — mon manteau le remplacera...
(Il rallume le feu et suspend sou manteau devant la fenêtre.)
UN. JEUNE HOMME, se traînant jusqu'à la porte. Du feu ! pitié, secours!
L'ESPION , prenant son fusil. Au large , c'est la cabane de l'empereur.
LE jeune homme. Oh ! au nom de l'empereur, grâce , grâce , je suis une femme.
l'espion. Une femme !
la femme. Oui , oui. Me sauverez-vous si je suis une femme?
l'espion. Viens ici , et réchauffe-toi.
la femme. Vous n'avez rien à me don~ ner ?
l'espion. Quelques gouttes de ce vin.
(Lui donnant une gourde.) Ce que vous laisserez sera pour l'empereur. — Il est sauvé, n'est-ce pas ?
LA femme. Oui , et à teins. — Vous ne savez pas... le pont fléchit.
L'ESPION. Si , si , je le sais. ( A des militaires qui veulent entrer.) Arrière ! c'est la cabane de l'empereur.
les soldats. Allons plus loin.
la femme. Et croyez-vous que l'empereur trouve cette cabane?
L'ESPION prend un tison enflammé et l'a" gile sur la porte. L'empereur ! l'empereur !
SOLDATS , dans F éloigne ment. Hé!
SOLDATS, à l'espion. Camarade, du feu, hein ! Donnez-nous du feu !
NAPOLUON'
l'espion. Prenez.
(Ils prennent ilu Feu el sortent)
SOLDATS, nu dehors. As-tu du bois? où y a-t-il du boi.s?
NAPOLÉON , de la porte. Mes amis, démolissez cette cabane, prenez Le chaume ■jui la couvre. Faites du feu, faites du [eu.
les soldats. Et vous, et Votre Majesté?
NAPOLÉON , ôtant son gant et leur prenant la main. Moi, j'ai cliaiul ; tenez.
premier soldat. Non , sire , nous aimerions mieux mourir.
napoléon. Mes enfans?
l'espion. Arrière !...
napoléon. Laissez entrer les gardes de l'aigle ! Il faut que leurs mains se réchauffent pour soutenir leur drapeau.
(Le drapeau et les gardent entrent.)
LORRAIN , a l'espion. Oh! s'il vous plaît, camarades, une petite place au feu , place de sous-officier ! — Cré coquin que j'ai les mains gourdes ! . . . . — Dites donc , camarade , sans indiscrétion , peut-on vous demander ce que vous avez de gelé ?
l'espion. Rien.
lorrain. Vous êtes bien heureux. Faites-moi l'amitié de me dire si j'ai encore mon nez.. C'est que je ne le sens plus depuis Smolensk... Avec ça que j'ai une faimï — Allons, allons, serrons la ceinture d'un cran : — j'ai dîné.
NAPOLÉON. Le canon ï le canon! c'est l'avant-garde de Kutusofb et de Wittgens-
tein qui a rejoint mon arrière-garde
Mais Ney est là , Ney , le brave des braves ! Charles XII ! Charles XII! (A un
aide-de-camp.} Eh bien ! le canon a changé de direction. . . Qu'est-ce que ce canon ?
l'aide-de-camp. Titchakoff, avec trente mille hommes , qui nous attaque en flanc.
napoléon. Et l'armée, l'armée passe-telle la Bérésiua ?
l'aide-de-camp. Le tiers est passé à peu près, mais le pont fléchit...
napoléon. Je le sais.
l'aide-de-camp. Et d'un moment à l'autre...
napoléon. Silence. — Et vous dites que Titchakoff..
l'aide-de-camp. Voilà sou canon qui se rapproche.
napoléon. Combien le bataillon sacr compte-t-il encore d'hommes?
l'aide-de-camp. Cinq cents, à peu près.
nvpoléon. Qu'ils maintiennent Titchakoff et ses trente mille hommes, et qu'ils donnent à l'armée le tems de passer la Bérésina ; — en se déployant sur une seule ligne, ils feront croire à un nombre triple. — Allez. — Oh ! le pont ! le pont ! Je l'avais bien dit à Eblé que les chevalets n'étaient pas assez forts. Â chaque instan* je tremble d'entendre les cris des milliers de malheureux qui s'engloutiront ! Mon Dieu!... — Quelqu'un a-t-il du vin?
l'espion. En voici quelques gouttes.
NAPOLÉON. Merci. (Il va pour boire et voit un de ses grenadiers mourant , qui se débat ; il lui porte la gourde.) Tiens, mon brave! (Cris de détresse mêlés aux houras des Cosaques.') Ah ! voilà le pont qui se brise !
VOIX , au dehors. Le pont ! le pont!
voix. L'ennemi! les Cosaques!
napoléon. A nous , enfans ! dehors et marchons : la moitié de l'armée est engloutie , il faut sauver le reste.
LA FEMME , 6! l'espion. Oh ! par pitié , ne me laissez pas ici ; je ne puis marcher.
L'ESPION l'enveloppe dans son manteau et l'emporte dans ses bras. Venez, il me reste encore quelque force.
(Ils sortent. — Le the'àtre change.
lîeuuume Œobteau
La Be're'sina.