GOURGAUD, UN SECRÉTAIRE, UN HUISSIER
NAPOLÉON , seul , prenant un médaillon.
'Vh! mon fils , mon enfant! pour toi , tout pour toi... Oui, je puis tout subir , tout supporter. Ces hommes que j'ai tirés à moi... que j'ai dorés sur toutes les coutures! Il n'y a que mes soldats qui me
soient restés fidèles et dévoués Il faut
que je les remercie. (// appelle.) Monsieur le secrétaire...
le secrétaire, entrant. Sire ?
NAPOLÉON. Ecrivez : L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne; parce qn'elle reconnaît que la France csl en lui . el non dans cet >:uis
de pierres, de rues et de boue (pion appelle la capitale. Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement français ; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoii donl il abuse maintenant. Si long— teins que la fortune lui estrestée fidèle , le sénal l'a été-. Si l'empereur avait méprisé ces hommes comme on le lui a reproché alors, le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité de la nation, la nation seule pouvait l'en priver. Il a toujours... (Au duc dtiVicence.) Qu'y a-t-il, Vicence? et pourquoi n'ètes-vous point parti?
CAULAÏNCOURT. J'ai rencontré un courrier au moment où j'allais monter en voi ture, et il m'a remis cette nouvelle dépêche... Lisez. ..
NAPOLÉON. Ah! une formule d'abdication toute faite pour moi... et pour mon fils!... Abdiquer pour mon fils! Jamais...
CAULAÏNCOURT. Sire, Louis XVIII a été proclamé roi.
NAPOLÉON. Que m'importe? n'avez-vous pas entendu tout à l'heure mes maréchaux me dire que si l'on exigeait que j'abdiquasse pour mon fils , ils seraient prêts à inarchet sur Paris? Ah! s'ils sont insensibles au> affronts qu'on fait à leur empereur , il vengeront du moins leur vieux camarade.
Duc , appelez-les. Dans six heures nous serons devant Paris.
CAULAÏNCOURT. ïl n'y a personne dans l'antichambre.
NAPOLÉON. Dites à l'huissier de les appeler. .
CAULAÏNCOURT, à un finis-iei: Santini, appelez les maréchaux... Comment! ils n'y sont plus ?
NAPOLÉON, se r tournant. Que dit-il?
Cet homme se trompe... Je demande mes maréchaux.
L'HUISSIER SANTINI. Sire, ils sont montés à cheval tout à l'heure, et sont partis l'un après l'autre.
NAPOLÉON. Pour aller où!
SANTINI. Ils ont pris la route de Pari...
NAPOLÉON , aprè: un silence. Oh! je suis donc bien méchant !
CAULAÏNCOURT. Von ; le voyez , sire; eux aussi vous abandonnent.
NAPOLÉON. Que m'importe? Il me reste Raguse : Raguse et moi suffirons à noire armée, et notre armée nous suffira, monsieur le duc. . .
GOURGAUD, entrant. Sire, sire, toute la toute de Fontainebleau est découverte. Le duc de Raguse est passé à l'ennemi avec les dix mille hommes qu'il commandait.
vXVt\y kn\ Et lui aussi ! l'ingrat Raguse !
l'enfant que j'avais élevé sous ma tente ; lui à qui je disais de veiller quand je dormais ; lui un trahissent ! (Ih! il scia plus malheureux que moi... Laissez-moi seul , messieurs.
CAULAINCOURT. Sire...
NAPOLÉON. Laissez-moi seid , je vous en prie.
gourgaud. Sire, Fontainebleau est à
lécouvert du côlé de Paris ; qu'ordonnezjous , sire?
NAPOLÉON. Rien. (Ils sortent. ) Ah ! c'est un infâme abandon... Je le vois bien : les alliés me craignent , autant comme général de mon fils que comme empereur de fiance. .. Mon enfant ! mon pauvre entant ! iiii pour qui j'amassais des couronnes! Et c'est moi qui le prive de la sienne! Tant que je vivrai ils trembleront! Oh ! quelle idée ! Oui !... moi mort , mon fds est le légitime héritier de mon empire. Du fond de mon tombeau je ne suis plus à craindre. Les souverains auraient honte dedépouiller l'orphelin... Que je suis heureux d'avoir conservé le poison de Cabanis ! C est le même qu'il avait préparé pour Condorcet .. ( // détache précipitamment de son cou un petit sachet qu'il ouvre et dont il verse le contenu dans un verre. ) Ils diront que je n'ai pas eu le courage de supporter la vie... que la mort est une fuite... Que m'importe ce qu'ils diront! N'ai-je pas ma raison en moi? (Coupant de ses cheveux, et les mettant dans un papier. ) Pour mon fils... Allons, allons ; c'est un toast à sa fortune. (// boit). Adieu , mon fils ; adieu , France.
(Il tombe assis la tête dans ses mains.)
l'espion , de la porte. Que fait-il ?
NAPOLÉON. Ah! voilà le poison... Eh bien ! Cabanis qui m'avait dit que ce poison
était rapide comme la pensée Ah!
depuis quatre ans que je le porte sur moi, il sera affaibli il n'a de force que pomme faire souffrir etpasassez pour me tuer... Ah!
l'espion , entrant. Plus de doute, l'empereur est empoisonné. . . Sire . . .
N\rOLÉON. Silence!
L'csnON. Au secours ! au secours !
l'empereur se meurt. Roustan ! Roustan ! Ah ! le misérable ! lui aussi l'a abandonné. . . Constant! Personne! (Il sonne.) Ah! si le sang était du contre-poison !.. au secours ! au secours !
NAPOLÉON. Il n'en est pas besoin. Le poison est comme les boulets. La mort ne veut pas de moi...
CABLAINCOURT , entrant. Qu'y a-t-il?
L'ESPION. Ah ! monsieur le duc , où est le médecin Ivan?...
CAULAINCOURT. li part à l'instant même à cheval... Mais qu'a donc l'empereur?
L'ESPION. Il s'est...
NAPOLÉON , il l'espion. Silence , sur ta tête! (.7 Caidaincourl. ) Rien, monsieui le duc... une indisposition... (A part.) Dieu ne le veut pas!
CAULAINCOURT. Que votre majesté es' pâle!...
NAPOLÉON. Monsieur le duc. quelle es la résidence qu'on m'accorde si j'abdique?.
CAULAINCOURT. Corfou , la Corse oi l'île d'Elbe...
NAPOLÉON. Je choisis l'île d'Elbe. Me permet-on d'emmener quelqu'un de ma maison ou de mon armée?
coi laincourt. Quatre cents grenadiers, et h s personnes de votre maison que vous désignerez. Si votre majesté se décide, Bertrand , Drouot et Cambronne demandent la faveur de vous suivre.
NAPOLÉON. Eux ne m'ont jamais rien demandé aux jouis de ma fortune... La po térité récompensera les courtisans du malheur. ( // s'approche lentement de la table et écrit.) « Les puissances alliéesavant » proclamé que l'empereur Napoléon est » le seul obstacle au rétablissement de la » paix en Europe , l'empereur Napoléon , » fidèle à son serment, déclare qu'il re- » nonce pour lui et ses enfans aux trônes » de France et d'Italie , et qu'il n'est aucun » sacrifice , même celui de sa vie , qu'il » ne soit prêt à faire aux intérêts de la » France.
» Le 6 avril 1814. »
Etes-vous content , monsieur le duc?
CAULAINCOURT. Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander.
NAPOLÉON. Laquelle?
CAULAINCOURT. Que votre majesté me permette de l'accompagner à l'île d'Elbe.
NAPOLÉON. Vous, Caulaincourt ? Cela ne se peut pas.
CAULAINCOURT. Sire...
NAPOLÉON. Retournez à Paris, votr* présence y est attendue avec impatience. (A un huissier.) Allez dire au général Petit de mettre ses soldats sous les armes dans la grande cour... Je veux dire adieu à mes braves pour la dernière fois. Adieu , Caulaincourt.; la France me regrettera! et tous ceux qui auront pris part à ma ruine seront un jour maudits par elle. Adieu , Caulaincourt, adieu.
CAULAINCOURT , lui baisant la main. Adieu, sire...
(Il soit pai le fond — Napoléon prend son chapeau
sur la table , icste un instant pensif et soi l par
la gauche.— Le llic'âtrc change.)
NAPOLEON
ce©ôOffiœ<;.-
<D.uinxUTjic vHûMcûu.
La « our île Fontainebleau.
!.. Général PETIT, LORRAIN, Soldats,/*//* NAPOLEON.
lorrain. Dites Jonc, hé! les anciens!
on du comme ça qu'on va nous renvoyer l.iiis nos foyers respectives I... Ca ne vous \ ;i pas, min?
mus m:s soldats. Nonînon!...
i ouït Ai\. Ni à moi non plus. Us disent encore <]ue l'empereur n'est plus cnipcii ni ... ils en ont menti, n'est-ce pas?
TOUS. Oui , oui !
LORRAIN. Et on ne nous le prendra pas tant que nous resterons quatre hommes pour lui faire un bataillon carré, n'est-ce pas?
toi s. Nous mourrons tous!
LORRAIN, faisant sonner son fusil. Cré coquin ! qu'ils y viennent maintenant!
LL GÉNÉRAL petit. Soldats, à vos armes!
dans les rangs. L'empereur ! l'empereur! l'empereur !
(Napoléon parait au fond , sur le grand escalier.)
tous les soldats. Vive l'empereur !
à Paris ! à Paris!
(Napoléon fait un signe de la main.)
dans les rangs. Chut! silence! Il va parler.
NAPOLÉON. Soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans je vous ai trouvés constamment dans le chemin de l'honneur et de la gloire; dans ces derniers tems comme dans ceux de notre prospérité, vous n'avez cessé d'être des modèles de bravoure et de fidélité. Avec des hommes tels que vous, notre cause n'était pas perdue, mais la guerre était interminable : c'eût été la guerre civile , et la France n'en serait devenue que plus malheureuse. J'ai donc sacrifié tous nos intérêts à ceux de la patrie. Je pars. Vous, mes amis , continuez de servir la Fiance. Son bonheur était mon unique pensée : il sera toujours l'objet de mes vœux ! Ne plaignez pas mon sort ; si j'ai consenti à me survivre, c'est pour servir encore à votre gloire Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble ! Adieu, mes enfans. Je voudrais vous presser tous sur mon cœur ; que j'embrasse au moins votre drapeau... {Le génèval Petit saisit Vaille et la présente à Napoléon qui l'embrasse.) Adieu, encore une fois, mes vieux compagnons ! que ce baiser passe dans vos cœurs...
FIN DU QUATRIÈME ACTE
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