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SCENE XI

N A POLEON, BERTRAND, LORRAIN, un Secrétaire, Capitaine, Matelots

napoléon. Monsieur le grand-maréchal !

SERTRAND. Sil'C...

NAFOLÉON. Je vous ai remis avant de partir de l'île d'Elbe un paquet cacheté.

BERTRAND. Le VOtci.

napoléon. Il contient deux proclamations que j'ai rédigées d'avance. Mettezvous à cette table avec mon secrétaire , et faites-en des copies.

(Le secrétaire et le grand -maréchal s'asseyent.)

LORRAIN , faisant passer sa tète par les icoutilhs. Pardon, sire ; excuse, sire... ce n'est que pour deux mots.

NAPOLÉON. Parle, mon brave.

lorrain. Voyez-vous, sire, nous sommes quatre cents dans l'entrepont, où on ne peut tenir que cent cinquante ; ça fait que nous sommes un peu gènes...

NAPOLÉON. Du courage, mes braves ; la traversée ne sera pas longue maintenant.

LORRAIN. Quand je dis un peu, c'est une manière de parler : nous sommes [jènés

beaucoup je leur ai bien donné un

moyen : c'est de se coucher les uns des-

sous et les autres en travers ; mais c'est à qui ne voudra pas être dessous...

NAPOLÉON. Eh bien ?

LORRAIN. Eh bien! ils demandent a prendre un petit peu d'air sur le pont , parce qu'ils étouffent... Oh !... ma parole d'honneur, c'est qu'on étouffe là-dedans... Tenez , en voilà qui sont plus pressés que les autres , et qui passent leur tète.

NAPOLÉON, a part. Pauvres gens! {Haut.) Mes amis, pour nous tous il est important qu'on prenne ce navire pour un bâtiment marchand , et cela serait impossible si vous étiez tous sur le pont ; mais que la moitié de vous sorte quelques instans, et l'autre moitié lui succédera.

TOUS. Vive l'empereur !

(Ils sorlcnt.) UN MATELOT , dans les haubans. Lue voile ! une voile !

napoléon. Vient-elle sur nous?

LE MATELOT. Droit vent arrière.

napoléon. Quelle est-elle?

LE MATELOT. Brick.

NAPOLÉON. Armé en guerre?

LE MATELOT. Oui.

NAPOLÉON. Quel pavillon ?

LE MATELOT. Français.

NAPOLÉON. Le reconnais-tu ?

NAPOLEON

pour

LE matelot. C'est le Zéphyr , capitaine Andricux.

napoléon. Canouuicrs... à vos pièces!

[Aux soldats. ) Tous sur le pont ; que chacun se couche avec son fusil à côté de lui cl se tienne prêt. S'il ne nous attaque pas , nous le laisserons passer, cnlans ; s'il nous attaque, nous le prendrons... Ali! ah ! on l'aperçoit. Vrai Dieu ! il vient à nous comme un cheval de course... Trente-six bouches à feu! et nous n'eu avons que vingquatre... Capitaine , ([n'en dites-vous?

le capitaine. Votre majesté commande

napoléon. Allons, nie voilà officier de marine : soit. Donnez-moi votre portevoix... Silence, enfans! le voilà qui nous parle.

On aperçoit le brick le Zéphyr qui croise .Vinconstant. Le capitaine est sur le pont avec un porte-voix , et trie : )

LE CAPITAINE DU ZÉPHYR. Hé quel port faites-vous voile ?

NAPOLÉON. Golfe Juan.

LE capitaine. D'où venez-vous ?

napoléon. Ile d'Elbe.

LE capitaine. Comment se porte l'empereur?

napoléon. Bien.

le capitaine. Bon voyage.

NAPOLÉON , rendant avec tranquillité le porte-voix au capitaine. Merci. Eh bien ! monsieur le grand-maréchal , où en êtesvous de votre proclamation ?

LE GRAND-MARÉCHAL. Sire , il est impossible de la lire.

NAPOLÉON. Donnez. {Essayant de lire.) Maudite écriture. (La froissant dans sa. main et la jetant à la mer.) Ecrivez :

m Proclamation de sa majesté l'empereur à l'année.

» Au golfe Juan, i" mars i8l5.

» Napoléon, par les constitutions de l'empire , empereur des Fiançais , roi d'Italie.

» Soldats,

» Nous n'avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur bienfaiteur.

» Soldats, dans mon exil j'ai entendu votre voix ; je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls. Votre général, appelé au trône par le choix du peuple et élevé sur votre pavois, vous est rendu. Venez le joindre. Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, etquipendantvinptcinq ans ont servi de ralliement à tous les ennemis de la France. Arborez celle cocarde tricolore: vous la portiez dans vos grandes journées. Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations,

mais nous ne devons pas souffrir qu'elles se mêlent de nos affaires.

» Qui prétendrait être maître chez nous? qui en aurait le pouvoir? Reprenez ces aigles que vous aviez à I lm , à Austerlilz, à léna, à Eylau , à Fricdland , à Tuleda,à Eckmnhl , à Essling , à Wagram , à Stnolensk , à la Moscowa , à Lut/en et à Montmirail. Pensez-vous que cette poignée de Fiançais si arrogans puisse en soutenir la vue ? Ils retourneront d'où il: viennent, et, s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné pendant dix— neuf ans.

« Soldats , venez vous ranger sous lc\ drapeaux de votre chef; son existence m se compose que de la vôtre; son intérêt, son honneur, sa gloire, ne sont autres que votre intérêt , votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge , et l'aigle impériale aux couleurs nationales volera de clocher en clocher, jusqu'aux tours de Notre-Dame.

» Dans votre vieillesse , entourés et cou sidérés de vos concitoyens , ils vous entendront avec respect raconter vos hauts faits; vous pourrez dire avec orgueil : « Et nio » aussi je faisais partie de cette grande ar- » niée qui est entrée deux fois dans les » murs de Vienne, dans ceux de Rome, » dans ceux de Berlin, de Madrid, de » Moscou, et qui a délivré Paris de la » souillure et de la trahison que la présence » de l'ennemi y avait empreintes. »

>• Honneur à ces braves soldats, la gloire de la patrie ; et honte éternelle aux Français criminels, dans quelque rang que la fortune lésait fait naître, qui combattirent vingt-cinq ans avec l'étranger pour déchirer le sein de la patrie.

« Signé Napoléon »

LORRAIN. Si, ma parole d'honneur, c'est bien! J'en ai les larmes aux yeux , moi!.. Et pourtant je n'ai pleuré qu'une fois dan? nia vie, quand j'ai quitté ma pauvre mère... Bonne femme !

LE MATELOT , dans les haubans. Terre î

UN AUTRE. Terre !

NArOLÉON. A genoux ! enfans; et vous, messieurs, découvrez-vous: c'est laFrance ! (Moment de silcme solennel.) Et maintenant il n'y a plus à nous cacher. Hissez le pavillon tricolore et assurez-le par un coup de canon.

(Tous mettent leur; Imimrtsà [ ni! au Imut de leurs

liaVuniieHes , en cri ml : ï'ur lu Vrnnecl)

NAPOLÉON, au général, (iénéral , prenez dix hommes, deux officiers; allez reconnaître la cote avec la felouque la Caroline. Eh bien! oui, mes amis, c'est notre

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France, notre France chérie. [Vous allons la revoir! Noire Paris si beau, avec ses ponts d'Austerlitz etd'Iéna, son Panthéon et sa Colonne.

lorrain. Ci'é coquin ! sire , croyez-vous que ces gueux de Cosaques n'ont pas cniporté tout cela pour le mettre dans des cabinets de curiosités ?. .. Ma colonne surtout!...

napoléon. Non, mon ami, sois tranquille; d'ailleurs s'ils l'avaient abattue, nous leur reprendrions assez de canons pour en refondre une autre. A la côte! A la cote! (Tout le monde s'embarque sur dis chaloupes. Napoléon met le pied sur la ferre de France.) Salut, sol sacré! France bien aimée! Dieu m'est témoin que je n'aurais jamais remis le pied sur ton rivage, si je

ne croyais le faire poui le bonhi ur <le les fils ci le bien du inonde! Vlon ieui l< grand-maréchal, laissez approcher cefl hommes; ce sont mes enfans. Venez, mes

.unis: c'esl moi, votre empereur, voire

père , \ olre Napoléon.. .

i \ paysan, se jetant à ses pieds. Sire, je suis un vieux soldai. Je ne croyais jamais vous revoir; je ne vous quitte plus.

napoléon. Eh bien! vous le voyez, Bertrand, voilà déjà «lu renfort. Enfans, nous sommes débarqués au milieu «l'un hois d'oliviers, c'esl de bon augure... Lorrain, ton fusil; voilà le Seul coup de fusil <] 1 1 i sera tiré d'ici à Paris. !ài marche, mes enfans .' à Paris!

toi s. A Paris! à Paris!

(Le théâtre change. )

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timgtiïmc tableau.

Les Tuileries.

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