SCENE
LAS CASES , MARCHAND , puis NAPO- LÉON.
LAS C VSKS, f- ui'l tant une brochure. Quel infâme libelle!
marchand. Encore contre l'empereur?
LAS cases. Cet archevêque de Malinés! cet aumônier du dieu VFars, écrire l'amba sa:l< de S ;\rs ivie! Aussi rpielle hâte sir lin Isou Lowe a mise à nous l'envoyer !. . tandis qu'hier i! a retenu l'ouvrage de ce membre du parlement anglais —
SiAttCïîYN» Song z clone , monsieur le comte, qu'il y avait en lettres d'or . sur la couverture. A tV« ioeon-le-Gr nid...
LAS CASES. L'adresse était bien mise !
MARCHAND. Aussi l'empereur ne l'a-t-il pas reçu.
las cases. Opprobre et pitié.
MARCHAND. L'empereur! l'empereur !
napoléon , entrant. Vous cachez quelque chose , Las Cases.
las CASES. Rien... un nouveau libelh contre votre majesté.
NAOOLÉON. Donnez, donnez donc , enfant ; est-ce que vous croyez que je suis sensible à leurs coups d'épingle?.. Ah c est de ce pauvre abbé ! il calomnie , il injurie !... Ce que c'est que d'avoir perdu une ambassade !
LAS CASES. Sire...
nvpoléon. Laissez-les tirer à poudre et i mordre sur le granit. Quand ils voudront
être lus, ils seront justes; quand ils voudront être beaux , ils nie loueront. Don nez-moi le Morning-Chronicle et le Statesm an.
marchand. Le gouverneur les a supprimés.
napoléon. Ah ! c'est bien.
las cases. Votre majesté a abrégé sa promenade aujourd'hui.
NAPOLÉON. Oui. (A Marchand.) Faitesmoi donner du caifé. (A Las Cases.) Us m'ont parqué, mon cher. Sainte-Hélène, avec ses huit lieues de tour , est trop étendue ! moi qui me trouvais à l'étroit en Europe !... ou plutôt, l'air des montagnes est trop pur... 11 me faut ma vallée malsaine... On me toise l'espace, et un soldat anglais me couche en joue quand j'approche des limites. . . Comment les souverains d'Europe peuvent-ils laisser polluer en moi le caractère sacré de souveraineté?.... Ne voientils pas qu'ils se tuent de leurs propres mains à Sainte-Hélène?... Toutefois je ne me plaindrai pas ; les plaintes sont au-dessous de ma dignité et de mon caractère... J'ordonne ou je me tais.
las Cases. Le inonde vous vengera, sire ; et vous êtes plus grand ici qu'aux Tuileries.
Napoléon. Je le sais bien, et cela me fait passer sur beaucoup de choses ! . . Mais si c'est à ce prix qu'on devient un homme de Plutarque !... Au moins Régulus n'a souffert que trois jours.
marchand. Voici votre café, sire. Il y avait là le médecin de sir Hudson Lowe...
napoléon. Et pourquoi le médecin de sir Hudson Lowe ?
marchand. Il a appris que votre majesté était souffrante.
napoléon. Et il m'envoie son méde-
(11 flaire son café et le jette.)
marchand. Est-ce que ce café est mauvais , sire ?
NAPOLÉON. Non ; mais Corvisart m'a toujours dit de me défier du café qui sent i ail. Il me semble pourtant que du café in . uraitfait du bien... Mais je n'en ai encore pris de bon qu'une fois depuis que je suis ici, et j'ai été mieux pendant trois jours... Marchand, il faudra vous en procurer à quelque prix que ce soit.
marchand. Sire, nous n'avons pas d'argent.
NAPOLÉON. Vous le troquerez contre un bijou quelconque à moi. (Bruit au dehors.)
NAPOLÉON. 49
Eh bien ! qu'y a-t-il ? quel est ce bruit ? voyez; c'est la voix de Santini... voyez.
SIR HUDSON LOWE, dans la coulisse.
French dog I
santini. Birbone!
NAPOLÉON. Oh! une dispute entre Santini et le gouverneur.
MARCHAND, de la porte. On n'entre pas.
SIR HUDSON LOWE. Il faut que je lui parle.
napoléon , à Marchand. Laissez... laissez Je vous écoute, sir Hudson! mais
f tariez de la porte ; c'est de là que me parent mes valets.
sir hudson lowe. Général Bonaparte...
napoléon. D'abord je ne suis pas pour vous le général Bonaparte : je suis l'empereur Napoléon. Nommez-moi du titre qui m'appartient , ou ne me nommez pas.
sir hudson lowe. J'ai reçu l'ordre de mon gouvernement de ne vous appeler que...
napoléon. Ah! oui, de lord Castelreagh , de lord Bathurst ! Qu'ils m'appellent comme ils voudront! ils ne m'empêcheront pas d'être moi. Eux tous, et vous qui me parlez , vous serez oubliés avan* que les vers aient eu le teins de digérer vos cadavres; ou si vous êtes connus, ce sera pour les indignités que vous aurez exercées contre moi ; tandis que l'empereur Napoléon demeurera toujours l'étoile des peuples civilisés! — Parlez maintenant; que voulez-vous?
sir hudson lowe. Que le Corse Santini soit remis entre mes mains.
napoléon. Et qu'a fait le Corse Santini?
sir hudson lowe. Il a frappé l'un des soldats anglais qui abattaient les arbres qui sont sur le chemin de Plantation-House.
las CASES. Et pourquoi abattait-onces arbres?
NAPOLÉON. Pourquoi, mon pauvre Las Cases? pourquoi? Parce que l'empereur Napoléon aimait à se reposer sous leur ombre qui seule brisait la force de leur soleil du tropique... S'ils pouvaient faire rougii la terre , ils le feraient.
SIR hudson lowe. Le gouvernement ignorait...
NAPOLÉON. Vous ne l'ignoriez pas, vous!
vous qui m'avez vu vingt fois m'y asseoir, sous cette ombre qui me rappelait mes hêtres d'Europe !
s in hudson LOWE. On en plantera d'autres.
napoléon, se levant. Malheureux! Et que voulez-vous taire de Sautini?
sir hloson LOWE. Le renvoyer en France.
NAPOLÉON. Oli ! je vous le livre alors, et de grand cœur !... Seulement je demande à lui dire adieu... Vous le fouillerez en sortant... Si c'est tout ce que vous aviez à médire... allez.
sir hudson lowe. J'ai reçu des ordres de mon gouvernement pour restreindre la dépense de votre table.
napoléon. Je ne croyais pas que ce fût possible. Et que m'accorde-t-on ?
sir hudson lowe. A compter d'aujourd'hui, vous n'aurez qu'une table de quatre personnes ; une bouteille de vin par tête , et un dîner prié par semaine...
NAPOLÉON. C'est bien : vous pouvez restreindre encore, et si j'ai trop faim , j'irai m'asseoir à la table du 53e. Ce sont des
braves ; ils ont reçu le baptême de feu
Ils ne repousseront pas le plus vieux soldat de l'Europe. Est-ce tout?
sm HUDSON lowe. J'ai à vous demander compte du refus que vous avez fait de mon médecin... Les vôtres peuvent mourir ou retourner en France , et alors qui prendra soin de votre santé?
NAPOLÉON. J'ai refusé votre médecin, parce qu'il est le vôtre , et que nous vous croyons capable de tout mais vous entendez : de tout! Et tant que vous resterez avec votre haine , nous resterons avec notre pensée.
siu hudson lowe. Vous avez tort. Moi qui ai demandé pour vous en Angleterre un palais de bois et des meubles...
napoléon. Je n'ai besoin ni de meubles ni de palais ; je ne demande qu'un bourreau et un linceul. Marchand, mes bottes; je vais monter à cheval.
MARCnAND. Les voilà, sire.
napoléon. Ce sont des bottes neuves?.
MARCHAND. Oui.
napoléon. Où les as-tu eues ?
M arc H un D. Sire...
napoléon. Où les as-tu eues? J'espère jue lu ne te serais pas abaissé à en demander à ce gouverneur ! . . .
marchand. Non , sire... non!., mais il y a long-tems que, sans le dire à voire
majesté.., j'essaie., je tente... Enfin...
(Ysl. moi qui 1< s ai faites.
NAPOLÉON , lui serrant la main. Mon ami !... V< ■ , sii Hudson Lowe) et
rendez-en compte à votre gouvernement*
SIR HUDSON LOWE. Vous êtes décidé à monter à cheval?
NAPOLÉON. Oui.
SIR HUDSON LOWE. Je vais donc donner l'ordre au sous-officier qui vous servira d'escorte...
NAPOLÉON. Ah! j'aurai un geôlier cava!cadour!.... Otez nus bottes, Marchand ; je ne monterai pas à cheval. Je prendrai un bain.
SIR HUDSON LOWE. Vous en avez déjà pris un ce matin, et l'eau est rare dans l'île...
NAPOLÉON , après une pause. Ecrivez , Las Cases. {A sir Hudson Lowe.) Itestez, monsieur. (Dictant.) « Ce qui fera la honte » du gouvernement anglais, ce ne sera pas » de m'avoir envoyée Sainte-Hélène, mais » d'en avoir donné le commandement à » sir Hudson Lowe. Quanta lui...àcomp- » ter d'aujourd'hui , je voue son nom à » l'exécration des peuples ; et quand on » voudra dire un peu plus qu'un geôlier , » un peu moins qu'un bourreau. . . on dira : » Sir Hudson Lowe .. . » (Il pousse avec violence la porte , qui se ferme sur le gouverneur.) ... Ah! je sentais que je prenais ma figure d'ouragan, et je ne voulais pas compromettre ma colère avec cet homme... Eh bien ! quand vous vous plaigniez du brave amiral George Cockburn !... C'était un homme un peu massif , un peu brusque
un peu requin ! mais celui-ci c'est un
fléau plus grand que toutes les misères de cet affreux rocher...
LAS CASES. Sire , il fallait toujours sortir. Le docteur O'Mcara vous a prescrit l'exercice du cheval.
NAPOLÉON. Oui... oui... je sais bien qu t j'en aurais besoin ; mais comment voulezvous que je me trouve bien d'une promenade limitée comme un manège?... moi qui faisais tous les jours quinze ou vingt lieues à cheval ! moi que mes ennemis avaient surnommé le cent mille hommes ! Marchand, donnez-moi mes éperons. {A Las Cases.) Tenez, Las Cases, voilà les éperons que je portais à Dresde et à Champ- Aubert; je vous les donne , mon ami; gardez-les ; je ne monterai plus à cheval.
las cases, à genoux. Votre majesté me
NAPOLÉON
fait chevalier, sans que j'aie mérité de l'être...
NAPOLÉON. Prenez , mon ami... c'est un monument... et vous êtes curieux de monumens , je le sais... Il fallait venir me voir quand je possédais l'épée de François I" et celle du grand Frédéric !
LAS CASES. Il me semble qu'à la place de votre majesté , j'aurais voulu porter l'une ou l'autre.
NVPOLÉON , lui pinçant l'oreille. Niais ! j'avais la mienne...
LAS CASES. Que votre majesté me pardonne!., je suis quelquefois d'une bêtise !.
NAPOLÉON , à Santmi qui entre. Ali î c'est toi, Santini.... {Avec gaîté.) Comment, brigand, tu te permets de battre un soldat anglais... et cela parce qu'il abat un arbre au pied duquel j'aimais à me reposer ?... . Est-ce vrai?
santini. Sire , outré des mauvais traitemens du gouverneur. . .
NAPOLÉON. Il avoue. . . voyez-vous le misérable qui avoue?. . .
santini. Ah I s'ils ne m'avaient pas arraché mon fusil !
napoléon. Eh bien ?
santini. J'aurais envoyé ce chien d'Anglais...
NAPOLÉON. Eh bien ! qu'une pareille idée te revienne , et tu verras comme je te traiterai ! . . . Messieurs , voilà Santini qui voulait tuer le gouverneur... Il me ferait de belles affaires! Vilain... {Cherchant un mot.) Corse !
santini. Oui , il fallait que l'île fût débarrassée du gouverneur ou de moi : le malheur veut que ce soit moi qui parte , sire ! moi qui comptais mourir près de votre majesté!
napoléon. Oui, c'est vrai. Tu pars, mon pauvre Santini...
Santini. Ah! si votre majesté le permettait, je resterais malgré eux ; il faudrait qu'ils m'emportassent par morceaux.
napoléon. Non pas! ce n'est pas un séjour regrettable que Sainte-Hélène .. Dépêche-toi d'en sortir, puisque tu le peux... Quant à moi... ils me feront mourir ici, c'est certain.
santini. Votre majesté est sortie de l'île d'Elbe aussi!...
napoléon. Sainte-Hélène me gardera ; Va , mon ami. Pars; l'air de la mei
pur... L'Océan est immense. 11 doit être doux de respirer l'air de la mer et d'être bercé par les vagues de l'Océan... Dans quelques jours tu verras succéder à ce ciel ardent un ciel semé de nuages... {Allant à la fenêtre.) Oh ! des nuages! des nuages !
santini. Sire , n'avez -vous aucun message, aucune lettre à me donner?... je retourne en France.
napoléon. Non... Ils te l'enlèveraient d'ailleurs... Seulement si ton destin te conduisait du côté de Vienne , tâche de voir mon fds, mon pauvre enfant. Tu lui diras : « J'ai quitté votre père mourant, exilé du » monde , jeté sur un rocher , au milieu » de l'Océan. De tous les biens qu'il a » perdus, il ne regrette que vous : c'est » vous qu'il appelle quand il parle seul , » vous qu'il nomme quand il rêve la nuit. » Les seuls portraits qui décorent sa cham- » bre sont les vôtres. .. Et lorsqu'il mourra, >> il se fera apporter votre buste et mourra » les yeux fixés sur lui... » Voilà ce que tu diras à mon fils, Santini; puis que je t'ai embrassé et que tu es parti...
SANTINI, embrassant l'empereur. Sue, vous le reverrez...
napoléon. Comment !
SANTINI. Il y a un officier anglais dans l'antichambre. . . Il faut que vous le voyez. NAPOLÉON. Jamais...
santini. Il m'a dit de vous répéter ces deux mots : Toulon et liberté.
NAPOLÉON, tressaillant. C'est bien, je lui parlerai. Et maintenant , mon ami , as-tu de l'argent ?
santini. Non , sire ; mais qu'importe !
NAPOLÉON. As-tu quelques bijoux?
SANTINI. J'ai été obligé de les vendre tous depuis que je suis dans l'île.
NAPOLÉON , fouillant dans ses poches.
Marchand, apportez-moi quelques couverts d'argent.
SANTINI. Pourquoi , sire !
NAPOLÉON. Bien. Brisez-les maintenant.
Ils les lui^ enlèveraient en disant qu'il m'a volé... ( Ecrivant quelques mots. ) Prends , mon ami , prends aussi ce papier. . .
santini. Une pension, sire!
NAPOLÉON. Maintenant... adieu... laissemoi... N'oublie pas mon fils. Adieu. Suivez-le, messieurs, et envoyez-moi l'officier
anglais qui est dans l'antichambre {Ils
sortent en pleurant, l'espion entre.) Ah ! c'est toi : je m'étonnais de ne pas t'avoir vu
I Ôt .
l'espion. Merci ; ce mot est déjà une récompense.. Je n'ai pas pu, sire. Lorsqu'un congrès vous déporta en 1815 , j'eus la pensée de vous accompagner. On ne
voulut pas de moi sur le Bel/érophon ; on ne voulut pas de moi sur le Northumber~ land. J'omis d'être soldat, matelot, valet.. . on me refusa. Or, depuis 1815, il ne s'est pas écoulé un jour, une heure, une minute , sans que je fusse tourmenté de la pensée de votre évasion. Je me fis naturaliser Anglais , je m'engageai ; je passai à l'Ile-de-France , aux grandes Indes... Puis un jour on m'embarqua pour Sainte-Hélène, et depuis un mois je suis près de vous, sans que vous ayez pu vous douter qu'un cœur dévoué à l'empereur et à la France battait sous cet uniforme rouge...
napoléon. Eh bien ?
l'espion. Sire , peut-être avez-vous remarqué un vaisseau à l'ancre , si loin que ses voiles semblent les ailes étendues d'un goéland ?
napoléon. Oui , et je me suis étonné qu'il restât toujours à la même place.
l'espion. C'est qu'il vous attend, sire...
napoléon. Et comment m'y rendre?...
l'espion. Dans une barque qui est cachée à l'autre extrémité de l'île.
Nvpoléon. Et ne suis-je pas toujours accompagné d'un officier anglais ?
l'espion. Et ne suis-je pas l'officier qui vous accompagne ?
napoléon. C'est vrai... Et quand pourrai-je partir !
l'espion Quand vous aurez dit : Je le veux. Le vaisseau restera là jusqu'à ce que j'allume un amas de branches sèches au haut de ce rocher. Ils sauront alors que l'entreprise a échoué, et ils partiront. Mais les momens sont précieux, sire. Il m'a fallu cinq ans pour obtenir cette minute. . . faites qu'elle ne soit pas perdue.
NAPOLÉON. Tu m'es dévoué : je le savais. ( Lui présentant sa tabatière. ) Prends ceci comme un souvenir...
l'espion. De l'or!...
napoléon. C'est une tabatière.
l'espion. Mais en or !
NAPOLÉON, gravant son chifjrc dessus avec un poinçon . Tiens : mon chiffre est dessus. . . gravé par moi...
l'espion. Oh! maintenant!...
napoléon. Maintenant , monte sur la barque, et va-t'en.
MAGASIN 1HKAIKAL.
L'ESPION. Sans vous?..
napoléon. Sans moi.
l'espion. C'est vous que je suis venu chercher ; je ne partirai pas sans vous ; il faut (jue je vous rende à la France ; il faut que je vous restitue au monde. I ne grande idée m'est venue ; il faut que je l'accomplisse ; il faut que je délivre l'empereur Napoléon, ou que j'y meure ! Dans l'un ou l'autre cas, mon nom est fait! il vivra...
napoléon. Ah! de l'ambition! je te croyais dévoué. Je me trompais ..
l'espion. Un soir, à Saint-Cloud, cessa mon dévoûment , qui avait commencé à Toulon. Vous m'aviez laissé la vie, je sauvai la votre ; nous étions quittes. De ce jour où je cessai d'être votre obligé , je devins \ uirc enthousiaste. Sire, rappelez-vous l'île d'Elbe , vous m'y reçûtes mieux , et vous revîntes en France...
NAPOLÉON. Eh bien! c'est pour cela. Je ne ferais que ce que j'ai déjà fait : et à quoi bon ?
l'espion. Sire , vous continuerez votre
histoire.
NAPOLÉON. Et quel chapitre y ajouterais-je? 31a carrière regorge... En sortant d'ici , je risque de tomber : en restant je puis monter encore...
l'espion. Je te devine , et je t'écoute à genoux. Parle, parle.
NAPOLÉON, le regardant. C'est cela , tu m'as compris. \ ois-tu, ce qui n'est qu'admiration vulgaire deviendra culte. Jésus- Christ n'eût pas fondé une croyance , s'il n'avait eu ses quarante jours de passion... Or , ma passion à moi... ma croix , c'est Sainte-Hélène : je la garde , il me la faut
l'espion. Kléber avait raison : tu es grand comme le monde.
napoléon. M'évader! m'enfuir! manquer ma mort, pour quelques jours, quelques heures peut-être qui me restent à vivre... Car, je sens là, vois-tu, tout ce
qu'on sent quand on va mourir Ou
trouverai-je un tombeau plus imposant à ton avis? Sainte-Hélène, taillée à pic, n'estelle point un magnifique piédestal pour la statue colossale que m'élèveront un jour les peuples?
l'espion. Mais votre fils ! votre fils !
NAPOLÉON. Eh bien ! mon nom n'est-il pas un assez bel héritage ?
l'espion. C'est bien ; tout est dit.
nafoléon. Où vas-tu?
l'espion, sortant. Je reviens...
NAPOLÉON. Cet homme avait l'instinct des grandes choses : pourquoi a-t-il marché à côté de sa vie ! ( Se retournant. ) Qu'est cela? le feu? un incendie?
L'ESPION , rentrant. Rien ; c'est moi qui ai mis le feu au signal.
napoléon. Et le vaisseau va partir?
l'espion. Oui.
NAPOLÉON. Et toi ?
l'espion. Moi, je reste.
NAPOLÉON. Oh! malheureux! voilà
le gouverneur. Qu'as-tu fait ?
SIR HUDSON LOWE , de la porte. Pourquoi ce feu? est-ce un signal?
l'espion. Oui.
siu nUDSON lowe. Pourquoi?
l'espion. Pour correspondre avec le vaisseau qui est à l'ancre , en mer.
sir HUDSON LOWE. Et que fait là ce vaisseau ?
l'espion. Il attendait l'empereur , si {'empereur eût voulu fuir.
sir hudson lowe. Et l'empereur?
l'espion. N'a pas voulu.
SIR HUDSON LOWE , étonné. N'a pas voulu?...
l'espion. Non. Vous ne pouvez pas comprendre...
sir hudson lowe Et qui avait fait ce complot ?
l'espion. Moi,
NAPOLÉON. 53
sir hudson lowe. Vous?., un Anglais?..
l'espion , jetant son chapeau. Moi! un Français !
SIR HUDSON LOWE , après une pause.
Vous connaissez le bill ?
l'espion. Oui.
sir hudson lowe. La peine?
l'espion. Oui.
sir nuDSON lowe. Etes-vous prêt?
l'espion. Oui.
sir hudson lowe. Votre procès ne sera pas long.
l'espion. Je lésais.
sir hudson lowe. La grande vergue.
l'espion. Soit!., j'aurai les honneurs du coup de canon.
( A Napoléon .) Adieu, sire. Vous entendez. .. je vais être pendu. C'estunpeu votre faute : vous pouviez me faire fusiller à Toulon...
Adieu .'
(Il sort avec le gouverneur.)
NAPOLÉON. A revoir... bientôt! Jesens...
Mon Dieu ! Ah ! ah !
(11 se couche sur son canapé et reste sans connaissance.)
MARCHAND , de la porte. Peut-on entrer? sire, peut-on entrer? L'empereur couché ! pâle , ne répondant pas ! Oh ! venez , docteur, et voyez...
ANTOMARCHI. Il est évanoui ! Transportons-le dans son lit ; l'air du soir lui fera du bien.
(On le transporte. Le the'àtre change.)
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ftmgt-taaiatfme tableau.
La chambre à coucher.