ACTE II, SCÈNE IV
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ISEULT
Eh bien, monsieur, gardée vos secrets; je ne chercherai plus à les deviner.
VARGAS, qui a quitté Iseult et s'est assis sur un banc à gauche.
Iseult, approchez vous. Il manque quelque chose à votre parure.
( Il lui montre un collier.)
ISEULT, s'asseyant à côté de son père.
Oh ! le riche collier! — mais...
VARGAS
Après?
ISEULT
Que de sueurs ces brillants ont coûtées, que • le larmes on pourrait tarir avec le prix de ce joyau !
VARGAS, le lui passant au cou.
Doublez-en la valeur en le portant ce soir... et demain je te l'achèterai... ce que tu voudras.
ISEULT
Oh! merci, mon père.
VARGAS
La Baronne va dire encore que je te gâte par mes prodigalités ridicules.
ISEULT
Ne trouve-t-elle pas que je fais de vos dons un'emploi... coupable, et que je suis une rebelle pareeque je les verse indistinctement dans le sein des royalistes et des patriotes?
VARGAS
Tu ne tiens compte, n'est-ce pas? que de leurs larmes et de leurs souffrances. Trompetoi toujours ainsi, mon enfant : la charité doit être aveugle comme l'amour.
ISEULT
Oh! vous êtes noble et généreux, mon père... Que n'êtes-vous moins rare et plus confiant envers votre Iseult!
VARGAS
Encore !
ISEULT
Pardon, ne suis-je pas votre fille bien-aimée?
VARGAS
Mon unique trésor.
Unique! — Il y a du deuil dans ce mot-là , quand vous me l'adressez : vous m'avez dit que votre première femme vous avait donné un fils.
VARGAS
Oui, qui deux jours après sa naissance fut enlevé de son berceau, au milieu de nos guerres nationales.
ISEULT
Et si vous le retrouviez?
VARGAS
J'en ai perdu l'espérance et presque le désir.
ISEULT
Tenez, quand je vous vois triste auprès de mui,
l'idée me vient que vous pensez à mon frère, et je suis presque triste aussi de vos regrets... c'est que j'ai droit à toute votre affection, mon père ; c'est que je voudrais vous voir aussi lier de moi que je le suis de vous.
VARGAS
De moi qui ne suis qu'un humble bourgeois de Bruges!
ISEULT
Vous êtes plus que vous ne paraissez, si j'en crois mon cœur. Vous êtes aussi grand que bon. — Bourgeois, eh! qu'importe? j'aime mieux être la fille d'Albernot van Stad, que l'héritière du comte de Vargas.
VARGAS, ému, se levant et la serrant contre sa poitrine.
Pauvre et chère enfant! tu ne partages donc pas les opinions de la Baronne?
ISEULT
A l'âge de ma tante on a des opinions; au mien l'on n'a que des sentiments.
VARGAS
Et cela vaut mieux.
ISEULT
Et cela suffit , du moins , pour préférer la noblesse des actions à celle des titres.
VARGAS
Que je suis heureux de trouver en toi ces généreuses pensées! Je venais te prier de m'aider à faire une bonne action; le veux-tu ?
ISEULT
Si vous en doutiez, je vous en voudrais.
VARGAS
Tu reverras ce soir au bal don Fernando , ce jeune homme...
ISEULT
Qui nous a suivies ma tante et moi au sermon du révérend Vasquez?
VARGAS
Et avec qui tu as dansé au bal de la marquise de Sandoval.
N'a-t-il pas eu l'audace de m'écrire!
VARGAS
Et sa lettre?
ISEULT
Je l'ai remise à ma tante... Elle a beaucoup ri du jeune homme; moi je n'ai pas ri, j'étais trop courroucée.
VARGAS
Tu lui pardonneras, ce soir.
ISEULT
Est-ce la bonne action que vous attendez de moi?
VARGAS
Mais prends garde; don Fernando est le lieutenant du ducd'Albe, il doit être de l'opinion de la baronne.
ISEULT
Tant mieux ; je le combattrai et le changerai peut-être.
LE BOURGEOIS DE GAND
VARGAS
Fais ce miracle, et je t'en aimerai davantage, ii c'est possible.
ii i i i . Vous! jusqu'à présent vous. m'avez laissé noire que vous étiez royaliste.
VAROAS, prêtant l'oreille.
Écoute... ne frappe-t-on pas à la porte du pavillon?
ISEULT
Non pas. — Vous me parliez de don Fernando.
VARGAS
Fernando est le gouverneur de la ville; nul ne peut sortir de Bruxelles sans un permis signé de lui.
1SE1I i .
Eh bien !
VARGAS
Or, il y a là dans ce pavillon un homme que poursuit la colère du duc d'Albe.
ISEULT
Et la police de M. tic Vargas sans doute.
VARGAS
Sa tête est à prix ; me conseilles-tu de la vendre pour quelques carolus d'Espagne.
ISEULT
Oh ! c'est de l'or qui tache les mains.
VARGAS
Ce proscrit , c'est un patriote , c'est un Belge.
Qu'importe son nom et son rang , sa patrie et son opinion? Dans nos discordes civiles, quand les hommes oublient qu'ils sont tous frères, les femmes ne doivent-elles pas compatir à toutes les misères et rester les sœurs des faibles et des opprimés ? — Cet homme est malheureux et proscrit ; il faut le sauver.
VARGAS
Cela ne dépend plus que de toi.
ISEULT
Comment ?
VARGAS
Fernando est géuéreux et compatissant ; tu peux obtenir de lui , par persuasion ou par surprise, un permis pour sortir de la ville.
ISECLT.
Mais c'est presque une trahison que je vais conseiller.
VARGAS
Mais c'est presque un assassinat que Hi vas prévenir.
ISEULT
N'est - ce pas compromettre Fernando , et m'avilir à ses yeux?
VARGAS
Cette démarche est sans danger pour lui et sans honte pour toi.
ISECLT.
Je ne la ferais pas pour sauver ma vie.
TàMOkB.
Et »'il s'agissait de la mienne?
i ii i.i .
IJe la vôtre î
VAROAS.
Ayant caché cet homme malgré la loi, je suis devenu son complice, et la police de M. de Vargas peut me faire partager son sort.
ISEULT
Mon père... j'obéirai.
VAIICA8.
Chère Iseult !... merci... Le bal commence; va ma fille , c'est à toi d'en faire les honneurs ainsi que les délices.
( L'hôtel de la Iîaronne s'est illuminé peu à peu ; on entend dans le lointain la musique des danses.)
ISEULT , s'efforrant de sourire.
Un compliment, je crois ; don Fernando en fait-il aussi ?
VARGAS
Tu me l'apprendras... ( Seul , en regardam Iseult qui rentre dans l'hôtel. J Noble Iseult! il a fallu la tromper encore! (Il regarde s'il y a du monde dans le jardin. ) Personne.
(-11 va ouvrir la porte du pavillon. )
Le Prince D'ORANGE, VARGAS.
LE PRINCE , sortant du pavillon et regardant autour de lui.
Où suis-je ?
VARGAS
A Rruxelles.
LE PRINCE
Depuis combien de temps dans ce cachot?
VARGAS
Depuis vingt-quatre heures.
LE PRINCE
Et comment y ai-je été mis? — Ah! je me souviens. Une dépêche m'a été apportée près de Malines ; en la lisant , je me suis senti mourir. Qui m'a remis cette lettre'
VARGAS
C'est moi.
LE PRIHCE.
Et pendant mon sommeil on m'aura transporté ici. Qui donc a eu l'audace?...
VARGAS
C'est moi.
LE PRINCE
Pour oser porter la main sur moi, savezvous qui je suis ?
Le prince d'Orange.
LE PRINCE
Et qui êtes-vous donc, vous qui vous jetez ainsi dans ma route, le poison d'une main et de l'autre une clef de geolin ?