ACTE II, SCENE V
VARGAS
Je suis... un homme que vous avez offense mortellement.
LE PRINCE
Et qui se venge lâchement!
VARGAS
C'est ce que nous verrons , monseigneur.
LE PRINCE
Mais en quoi vous ai-je offensé, s'il vous plaît ?
VARGAS
N'avez-vous pas mémoire d'un bourgeois de Flandre dont vous avez insulté la femme, il y a quelque dix ans?
Non... je ne m'en souviens pas.
VARGAS
C'est juste... Ainsi va le monde ! Ecraseznous, grands de la terre, puis passez outie sans regarder en arrière; c'est le malheureux qui seul a des souvenirs.
LE PRINCE
Au fait, monsieur, au fait. Je vous ai outragé , soit ! vous desirez vous venger, faites ! et si vous ne voulez pas d'une lâche vengeance , donnez-moi des armes ; je vous ferai l'honneur de me mesurer avec vous.
VARGAS
Je suis déjà vengé.
LE PRINCE
Vous! comment?
VARGAS
N'étiez-vous pas attendu à la conférence du Duc?
LE PRINCE
Et vous m'avez enlevé pour me faire manquer à ma parole, sans doute?
VARGAS
Non ! pour vous soustraire au sort de votre ami...
LE PRINCE
Henri d'Egmont?
Que le Conseil des Douze , sous la présidence de monsieur de Vargas , vient de condamner à mort.
LE PRINCE
A mort! Tu mens, tu calomnies...
VARGAS
Le comte de Vargas , peut-être ?
LE PRINCE
Le duc d'Albe , du moins.
VARGAS
Je dis ce qui est : en ce moment , on crie l'arrêt de d'Egmont par les rues de Bruxelles, et demain sa tête roulera sur la place du marché.
LE PRINCE
Henri, mon compagnon, mon frère d'armes !
VARGAS
Et vous-même, prince, quoique absent, vous avez été condamné au même sort.
LE PRINCE
Mais c'est une proscription générale.
VARGAS
Oui, monseigneur. Et vos biens , les biens de d'Egmont confisqués , comme ceux des trente seigneurs et des deux mille bourgeois qui vou3 ont montré déjà le chemin de l'échafaud...
LE PRINCE
Mais c'est un pillage infâme !
VARGAS
Oui, prince; et vos familles prisonnières et proscrites, vieillards, femmes et enfants!...
LE PRINCE
Mais c'est une barbarie atroce.
VARGAS
Oui , comte de Nassau ; et votre fils unique , le prince de Buren...
LE PRINCE
Oh!
VARGAS
Votre fils détenu a cette heure en Espagne, condamné à languir toute sa vie dans les cachots de l'Inquisition!
LE PRINCE
Malheur! malheur!
VARGAS
Hé bien! Guillaume, comte de Nassau, prince d'Orange, ex-gouverneur des provinces de Hollande, de Zélande et d'Dtrecht, chef de la noblesse du Brabant, et représentant de l'aristocratie belge , sera-ce donc impunément que l'Espagnol vous foulera aux pieds? Faut-il que je vous livre au bourreau pour prouver à vos frères que vous avez encore une tête... mais bonne seulement à couper?
Hélas, mon Dieu!
VARGAS
Des plaintes, des cris, des larmes! Il faut laisser cela aux enfants et aux femmes.
LE PRINCE
Que faire? que devenir?
VARGAS
Vous le demandez ! est-ce que je vous ai sauvé pour le futile plaisir de vous sauver, et aurais-je donc abdiqué pour rien les droits de ma vengeance? Ah! j'aurais dû m'attendre à cette prudence égoïste. Ce qui se cache de projets superbes dans votre ame taciturne , je le devine; ce sera une question à vider plus tard entre nous et nosenfants. L'important d'abord, c'est de délivrer notre mère commune, la Belgique ; or, votre nom , vos talents, vos vertus et vos vices ont fait de vous l'homme nécessaire de notre affranchissement; et voilà pourquoi, malgré mes haines politiques et privées, je vous ai sauvé et je vous pardonne. Votre vie m'ap-
Lï UOUItG DK GANb
LE BOURGEOIS DE GAND
p ardent; au lieu de la prendre, comme je le puis, j'en faisdon à la défense de notre pairie. Comprenez-vous?
LB l'IUNCP.
Mais' je suis seul, sans amis, sans pouvoir, proscrit et privé «lu généreux d'Egmont. vAnoAS.
Si d'Egmont avait voulu «lu salut que je lui offrais, et que vous fussiez à sa place... il ne balancerait pas à vous venger, lui! — Qui sait? c'est peut-être une providence que la mort de d'Egmont. Vivants tous deux, vous eussiez été rivaux, et notre cause se serait affaiblie en se divisant; lui mort, son ombre et son nom marcheront toujours à vos cotés ! Quel moment pour se lever contre l'Espagne! vous allez avoir pour étendard le linceul d'un martyr.
LE PRINCE
Oh! si je pouvais le promener par nos campagnes, et le déployer sur nos frontières'...
VARGAS
Et puis , ce n'est pas une guerre comme les autres , celle-ci. Est-ce qu'on force les idées comme les villes? Est-ce qu'on défait les convictions comme des armées? Vaincu, vous le serez; anéanti, jamais. A chacune de vos défaites, ce sera un bataillon espagnol de moins et une colère flamande de plus. Notre patrie est une mère féconde dans les larmes et dans le sang, et les bourreaux y manqueront plutôt que les victimes.
LE PRINCE
Allons donc ! labourons cette terre avec nos épées, et s'il faut que notre sang coule aussi pour elle, que ce soit du moins sur des champs de bataille!
VARGAS
Bien, Guillaume! tu te réveilles enfin. Et maintenant, je puis saluer en toi celui que j'ai choisi pour chef à l'armée de l'Indépendance.
L'Indépendance a-t-elle déjà une armée?
VARGAS
Oui , général ; et voici le nombre et la situation de vos forces... les bandes d'ordonnance de Henri d'Egmont, disséminées dans les villes de Louvain, Villevorde et Maë'strick, se sont révoltées à la nouvelle de l'arrestation de leur commandant.
LE PRINCE
Bien! ensuite?
VARGAS
A la tête de douze mille Brabançons, votre frère Louis de Nassau vient de battre d'Aremberg, un des lieutenants du Duc, à deux lieues d'Anvers.
LE PRINCE, s'animant.
Mon brave frère! l'Escaut est à nous.
VARGAS
Vos pirate* zélandais ont attaqué hier et dé-
truit la flotte espagnole. Huile, le porl «I i leur a été livré!
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C'esl li ' lefde la Hollande, «le la mei et de 1 1 Meuse.