‹ Magasin théâtralChapitre 878 sur 1377 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Dos LUIS, VARGAS, LE DUC.

DOS LUIS, entrant tout troublé.

Le duc d'Albe!... Enfin, je puis arriver jusqu'à vous, Excellence. J'ai à vous parler... sans témoin, ou devant monsieur de Varias , peu importe!... Pouvez-vous, voulez-vous me répondre?

LE DUC, se levant.

D'où vous vient ce trouble, mon fils?

DON LUIS

Votre fils!... Oh! monseigneur, c'est d'un nom bien tendre que vous venez de m'appeler, et je n'en ai jamais mieux senti la douceur qu'en ce jour où je voudrais savoir si j'ai vraiment le droit de me l'entendre donner par vous. LE DUC , allant à don Luis.

Que voulez-vous dire, monsieur?

don luis *.

Pardonnez-moi d'avance ce qu'il y a d'amer dans mes paroles. Depuis hier un doute affreux a été jeté dans mon cœur: c'est que moi, — que vous croyez votre enfant, — que le monde nomme don Luis de Las Navas, je serais sans patrie , sans famille, sans nom.

(Ici Vargas, resté à la table, prête attention au dialogue du Duc et de don Luis.)

LE DUC, emmenant don Luis sur le devant de la scène.

Don Luis, qui vous a empoisonné l'ame avec cet odieux soupçon? Dites, pour que je le confonde à l'instant même.

don luis.

Dites-moi d'abord, vous, s'il n'est pas vrai que, pendant les premières années de votre mariage , les enfants de la duchesse d'Albe naissaient morts... et que les arrêts de la science avaient condamné au même sort tous les fruits de votre union, si bien que vous étiez en instance près la cour de Rome, pour obtenir un divorce.

LE DUC

Marquis de Las Navas, c'est une enquête étrange que vous entamez là !

DON LUIS

Enfin, duc d'Albe, assistàtes-vous à ma naissance?

LE DUC

Eh ! ne savez-vous pas que je combattais près de votre berceau? Ne vous a-t-on pas dit que vous êtes né dans mon camp, le jour de ma première victoire?

DON LUIS

Oui, la Duchesse vous avait suivi en Belgique, il y a vingt-deux années. Mais vous n'étiez pas là quand voire fils vint au monde; et c'est le lendemain seulement, à votre retour du sac

' Don Luis, le Duc, Vargas.

deGand, que la Duchesse vous présenta ce rejeton qui la sauvait du divorce.

V Vargas, dont l'attention et le trouble vont toujours croissant , s'est levé et s'est élancé sur le devant de la scène.)

LE DUC, observant Vargas.

Monsieur de Vargas, vous prenez bien de l'intérêt à cette histoire!

DON LUIS

Or, le prétendu jour de ma naissance, le jour du sac de Gand, le fils d'un bourgeois des environs disparut de son berceau.

LE DUC

Monsieur de Vargas , une pareille aventure est arrivée dans votre famille. — Après, don Luis?

(Vargas s'efforçant de se contenir, remonte un peu la scène.)

DON LUIS

Et cet enfant enlevé de son berceau...

LE DUC

Eh bien ?

DON LUIS

La nuit dernière , un étranger est venu me dire : « Cet enfant, c'est toi! »

LE DUC

Et le nom du bourgeois, du père?

Oh ! monseigneur, ce nom , c'est un secret entre moi et l'étranger à qui j'ai juré de le taire, jusqu'à ce que l'heure soit venue de le porter dignement.

LE DUC

Monsieur de Vargas , avant que la grâce royale vous eût anobli, vous vous appeliez...? VARGAS , avec vivacité.

Albernot van Stad, bourgeois de Bruges.

LE DUC , à don Luis.

Et I homme qui vous a fait cette révélation , don Luis , vous l'avez rencontré...?

DON LUIS

A minuit, dans les jardins de la baronne de Berghes.

LE DUC

N'arrivait-il pas d'Espagne?

DON LUIS

Il me l'a dit.

LE DUC

Lowendéghem, sans doute... que monsieur de Vargas a tué , il y a quelques heures.

DON LUIS

Lui , tué? — par vous!

VARGAS , redescendant la scène.

En duel , en duel.

LE DUC

Et vous avez recueilli sur ses lèvres mourantes le mot de cette énigme...?

Non , monseigneur.

LE DUC , à part.

Je le devinerai , moi.

LE BOU lu; MOIS DE GAND.

«ON LUIS

Lowendégbfem mort!

LE DUC , bas à don Luis.

Il y a dans tout ceci un mystère et une in-

trig lue je commence à pénétrer... Nous en

reparlerons.

DON LUIS

Le plus tôt possible, s'il vous plaît , monseigneur ; car il y va de mon repos !... LE DDC.

Monsieur de Vargas, laissez-nous. (Vargas fait quelques pas vers le fond. ) Mon fils, ce malin, me servira de secrétaire.

VARGAS, à part, se retournant au dernier mot du Duc.

Et la dépêche île Jéronimo !

LE DUC, à part, observant Vargas.

Ah ! il vase trahir, peut-être. (Haut.) Marquis de Las Navas, asseyez-vous là, et prenez ces dépêches.

(Don Luis va s'asseoir à la table de droite; le Duc debout à la même table , de l'autre côté.

VARGAS , faisant un pas en avant.

Est-il vrai, monseigneur, qu'il y a parfois du danger...?

LE DDC *.

A ne pas m'obéir, monsieur; m'avez -vous entendu?

DON LUIS, examinant le cachet.

Un message d'Espagne... aux armes du roi !

LE DUC

Rompez le cachet, don Luis, et ouvrez cette lettre.

VARGAS , se précipitant vers don Luis.

Ne l'ouvrez pas.... elle est empoisonnée.... peut-être.

DON LUIS, se levant, au Duc.

Seigneur, le croyez-vous ?

VARGAS

Donnez, je vais savoir...

DON LUIS, ouvrant la lettre.

A moi cet honneur.

VARGAS, la lui arrachant.

A moi ce danger!

DON LUIS

Arrête, malheureux!

LE DUC , à don Luis qu il retient.

Laisse-le faire.

( Vargas prend la lettre, l'aspire, puis la jette sur la table de gauche.)

DON LUIS, à part, le regardant.

Il ne lit plus.

le nue ".

Il ne meurt pas. ( S'approchant de Vargas , à voix basse.) Vous vous exposiez à sa place : vous l'aimez donc beaucoup!

VARGAS

Comme un fds, monseigneur.

* Vargas, don Luis, le Duc.

•' Vargas , le Duc, don Luis.

eijj^s

i.k DOC, plut h ml Vous l'osez «lire .i mi face!

VABGA8, allant à don Luii.

Eli bien ! oui , je suis son pèi e '

DON LUIS*

Mon pèi '• '

LE Dl p.

Des preuves, monsieur, des preuves de ce qne vous avancez, à l'instant même.

VA lie, IS.

Et Lowendéghem qui n'est plus!

le m c.

Oui, une de vos créatures sans doute que vous ave/, envoyéevers mon fils, fondant sur cette révélation une fable, une intrigue. Puis, pour assurer votre fourberie, vous vous êtes défait de cet homme.

don LUIS.

Serait-il possible !

VARGAS

Ah ! pour lui prouver que je suis son père, «Ion Luis a-t-il besoin d'un autre témoin que lui-même? Il était là quand, reculant tous deux devant cette dépêche, nul de nous n'osait rouvrir. Eli bien ! qui de vous ou de moi a voulu l'immoler à sa peur? Qui a tremblé pour son fils? Qui s'est jeté entre lui et la mort?

LE DUC

Don Juan, que vous soyez l'inventeur de cette fable, ou que vous en soyez la dupe, peu importe , vous ne tromperez personne.

VARGAS

Ah! désabusez-moi donc aussi,, monseigneur, et faites que mon cœur ne se trompe pas lui-même, car j'aime don Luis, croyezmoi. Je n'espérais plus le revoir ; depuis vingt ans mon âme en portait le deuil. Le ciel a pris pitié de mes larmes. Oh ! vous le voyez : le doigt de Dieu est dans tout ceci. Rendez-moi, rendezmoi mon enfant.

DON LUIS

Cet accent de vérité... dans le meurtrier de Lowendéghem... Quel mystère ! Mon Dieu , mon Dieu !

LE DUC , qui commence à se troubler malgré lui , tire Vargas à l'écart, et lui dit à mi-voix.

Et quand toute cette histoire ne serait pas fausse comme elle l'est, croyez-vous que j'abandonnerais ainsi l'unique héritier de ma gloire et de mon nom? C'est mon tils d'adoption du moins.

VARGAS

C'est mon fils de naissance.

LE DUC , s'oubliant , plus haut.

Il est à moi par la tendresse.

VARGAS

Il est à moi par le sang.

• Le duc, Vargas, don Luis.

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