SCENE I
CHARLES, LEA, GABBIEL, Baymond D'AGI- LES , puis ISMAEL.
GABRIEL, au milieu de la scène; il joue aux dés sur le
sable.
Deux coups de dés... deux fois le double six... en-
[ suite Deux fois le double six , c'est double réussite. Les six sont les Croisés, les as les Sarra/ins... C'est clair, ou bien alors les saints ne sont plus
[saints...
UN HERAUT, au fond du théâtre; après trois sons de trompe.
« La nuit du quatorze juillet de l'an mil quatrevingt-dix-neuf de Notre-Seigneur est sainte et sacrée pour tous les soldats de la Croix. Les quatre camps, de Lorraine, de Normandie, de Provence et de Sicile, veilleront dans le jeune et la prière. »
GABRIEL
On n'a rien ; pas de pain depuis trois jours , et voire Pas d'eau ; l'on peut jeûner de manger et de boire.
LE HÉRAUT
« Sont défendus les querelles et les duels , les dits d'amour, les vers de gaie science , les propos joyeux , les mauvaises chansons et les jeux d'amusements et de hasard. »
GABRIEL , dérobant ses dés.
On ne va plus rien faire, on chantera noè'l.
Héraut, peut-on dormir?
(Il s'étend sur le sable.)
RAYMOND , de sa place.
Taisez-vous , Gabriel !
LE HÉRAUT
« A la première heure de veille, la haute cour des pairs et barons fera assemblée et parlement au quartier de Lorraine, et comparaîtra le sire Charles de Saint Andiol, comte d'Arles et de Provence , convaincu d'amour et de païennie pour une Sarrazine. »
GABRIEL, bas à Raymond.
C'est donc pour cette nuit!
LE HÉRAUT
« Pèlerinage et dévotion aux saints lieux; à l'aurore l'office de la sainte messe; au lever du soleil, le siège. Devant Jérusalem , le quatorze juillet mil quatre-vingt-dix-neuf. Signé : Godefroy. »
( Il passe.)
GABRIEL. Il se lève, se met à côté de Raymond et regarde la chronique.
Sire Baymond d'Agiles, Vous qui savez la Bible et les quatre Évangiles, Dieu punit donc l'amour, puisqu'ils s'aiment d'a-
[mour?
CHARLES, à Lea de l'autre côté de la scène. La nuit est dans les airs plus belle qu'un beau jour ! Ah ! si l'on savait bien que le reste est folie, On ferait de l'amour l'histoire de sa vie;
On voudrait épuiseï ses jours dans un baisi i lu l'on mettrait sa gloire à l'immortaliser ; On dirait : J'ai vécu pour une femme aimét Ht l'amour seul a fait toute m. I renommée ! GABRIEL, à Raymond, lisant sa chronique par-dessus son
épaule.
Supposons qu'on les juge, ils seront condamnés; On les fera mourir; mais seront-ils damnés? RAYMOKD, impatienté.
Retirez-vous là-bas.
GABRIEL
Oh! vous pouvez écrire ; Je ne suis pas un clerc et je ne sais pas lire. Mais je puis vous dicter.
( Il lit toujours.) i.ka , à Charles.
Dormez, mon chevalii i .
Votre étoile et Lea veillent... pour vous veiller. L'étoile va pâlir à l'aurore; à l'aurore Je veux vous regarder et vous sourire encore.
GABRIEL, comme s il dictait à Raymond.
Ecrivez; écrivez.:. Tiens, c'est du parchemin. ( Il efface ce que Raymond écrit.] RAYMOND.
Gabriel , petit diable !
GABRIEL. Il se sauve.
Oh ! c'est doux sous la main.
( Il revient.)
Ecrivez... que mon maître, à la tente voisine, Fait des propos d'amour avec la Sarrazine ; Ajoutez qu'elle l'aime, et, Sarrazine ou non, Qu'elle a la main très blanche et le pied très mi-
[gnon.
Et que, si c'est impur qu'on se trouve épris d'elle, II faut prier le ciel qu'il la fasse moins belle.
RAYMOND
Gabriel , vous parlez comme un mauvais garçon... Et vous faites rougir l'ange votre patron.
(Ismaël entre.) GABRIEL, avec grâce, à demi sérieux.
Il est l'ange gardien , dit-on, des belles dames; Eh bien ! comme lui , j'aime et je bénis les femmes. Tenez, sire Raymond , si vous aviez treize ans, L'ennui des souvenirs qu'on a toujours présents, Votre mère en Provence , et votre sœur qui pleure Et compte votre absence, hélas! heure par heure... Au bout du monde et seul, si vous aviez besoin De quelqu'un près de vous pour vous croire moins
[loin, Vous diriez comme moi : Ce n'est pas la Provence, Ni ma sœur, ni ma mère, on sait cela d'avance ; C'est une femme pure et sainte, au même lieu Que la Vierge Marie et la mère de Dieu ; On peut la voir, l'aimer à genoux, comme on prie La mère de Dieu sainte et la Vierge Marie.
RAYMOND, scandalisé.
Gabriel !
ISMAEL, qui l'écoutait.
Ah! laissez parler l'enfant, ou bien
LE CAMP DES CROISÉS
ya
Le lion «li* désert va fondre gui le chien (lin travei inl I i cène, il lui pi e le bra u (oui d le ramène ■< la tente de Charles.)
Dis-lui <pie Mahomet ne t'a donne qu'une a me, lu qu'il en a mis deux dans les veux il une femmi Dis-lui que cette femme est née. <> Oibriel, Entre deux grands déserts, l'Arabie et le ciel, Auprès de quelque ,ouiee mi l'avait déposée Dieu, sans doute, un matin, sur un lit de rosée Et dis-lui qu'elle est pure , et tu peux assurer Que les vents sur son front passent -ans murmurer.
GABRIEL
Chut!... la garde «lu camp.
( Chacun reprend sa place. Ismaël est couché à l'entrée de la tente de Charli ;i droite ; Gabriel à gauche. La garde passe. 1 : i irdi Ut passée.)
Il .i\ mond , tourne/, la ;
Écrh (■/. qui je doi »...
(Il chante.)
La dame avait un page.
Ah! si j'osais chanter!
CHARLES, de la tente.
Pourquoi p is '
GABRIEL, s'asseyant.
Volontiers.
Je m'en vas vous chanter Isabel de Poitiers.
Esahel aimait un More, Et le More, chaque nuit, Se glissait à petit bruit, Et ne partait qu'à l'aurore.
(A Ismaéi.) Voilà! c'est la chanson... Mon petit Ismaël, Tu sais bien le récit du vieux Juif Samuel, Ou bien le cavalier, tu sais, de la Met-Morte , Qui... ce que tu voudras, quelque chose, n'imcharles. [porte...
Et moi je vous dirai le chant du ménestrel, La cancon de Roland et de Charles-Martel.
ISMAEL, comme pour se rappeler.
IVf aimez-vous? dit Agar au beau cavalier maure, Comme ils fuyaient tous deux vers le lac de Gomorgabriel. fre. .
C'est cela.
LEA , effrayée.
Mon ami, pourquoi chanter si tard:'
CHARLES
Qu'est-ce que ce récit ?
ISMAEL, regardant Lea.
C'est l'histoire d'Agar !
M'aimez-vous? dit Agar au beau cavalier maure, Comme ils fuyaient tous deux vers le lac deGomonx. Je t'aimais, dit alors le sombre cavalier, Comme la grappe d'or qui pendait à mes treilles ; Les hommes l'ont cueillie, et toutes les abeilles Ont butiné sur l'espalier.
Agar avait seize ans, et, la voyant si belle, Les regards du soleil s'étaient approchés d'elle, Et comme un beau fruit mûr avaient mûri son teint. Et ses beaux veux étaient deux étoiles heureuses
Qui se lèvent aux sons îles nuits mystérieuses Et nous veillent jusqu'au matin.
— Je suis ta fiancée, ô mon chevalier maure, Dit-elle en approchant du grand lac de Gomorre.
— Non, dit le cavalier, vous n'êtes pas Raehel , Vous n'êtes que la source et l'impure fontaine
Où pasteurs et troupeaux, des monts et delà plaine-, S'en vont boire les eaux du ciel !
Or Agar avait fait ce que fait une femme, Et n'avait pas gardé son voile sur son ame; Elle s'était assise à l'ombre des palmiers , Et puis elle avait fait des signes de la tête Aux enfants des chrétiens, aux enfants du prophète, A ceux qui passaient les premiers.
— C'est ici le Jourdain , dit le cavalier maure , Le Jourdain qui se perd dans le lac de Gomorre. Agar, Agar, Agar, vous n'avez pas d'amour. Malheur à vous, Agar ! malheur à la colombe Qui déserte le nid et prend le vol , et tombe Entre les serres du vautour !
Et moi qui vous aimais comme vous étiez belle, Comme la femme chaste et l'épouse fidèle, Votre vieux père et moi vous nous avez quittés. Que le lac de la mort, Agar, vous engloutisse! Ce réservoir du ciel qui lave et fait justice De toutes les iniquités.
— Et s'en retourna seul le beau cavalier maure. Un voile blanc flottait sur le lac de Gomorre, On n'entendait plus rien que la brise et les flots , Et la ville maudite et ses âmes plaintives Qui remontent la nuit, et vont battre les rives De murmures et de sanglots !
11 fut jusqu'à Bethel et choisit cette pierre Où s'endormit Jacob en faisant sa prière, Et rêvant à Rachel , la fille de Laban. Au jour, il était mort. Voici ses funérailles : Son ame fut pour Dieu, son coeur et ses entrailles Pour les aigles du mont Liban !
GABRIEL
Tu me l'as dit trois fois ; eh bien ! la troisième, Cela fait toujours peur!... Mais ce n'est pas le même L'autre c'était...
chaules, à Lea qui se trouble.
Lea , vous tremblez ! Oh ! voilà Les femmes. Nos récits sont plus gais que cela ; Et voici la cançon des Francs de Charlemagne Contre les Sarrazins et les Maures d'Espagne. (Ces strophes sont récitées et non chantées.)
Les Normands et les Saxons ,
Et les Sarrazins d'Espagne,
Mettent à mort et rançons
La France de Charlemagne.
Chante, brave ménestrel ,
Roland et Charles-Martel !
Charlemagne est à Muyence Et Roland à Ronceveaux,
A Cl E I, SCÈNE i.
Avec dix mille chevaux.
Et que Dieu sauve la France !
Chante, brave ménestrel, Roland et Charles-Martel.
Roland bat la gent païenne
Jusque par-delà les monts;
Lui , ses pairs et compagnons
De Provence et de Guienne.
Chante, brave ménestrel,
Roland et Charles-Martel !
Alors le roi Charlemagne, Sa longue épée à la main , Entre en empereur romain Dans l'empire d'Allemagne.
Chante, brave ménestrel, Roland et Chailes-Martel !
Depuis ces longues années Nous chantons Roland le fort, Et l'ombre de Roland mort Garde encor nos Pyrénées.
Chante, brave ménestrel , Roland et Charles-Martel !
Et l'horloge la plus belle Au grand roi Charles-le-Grand A dit l'heure d'Orient Jusque dans Aix-la-Chapelle, Citante , brave ménestrel, Roland et Charles-Martel !
L'heure s'était attardée ; Nos pères sont triomphants; Ils sont morts , mais leurs enfants Sont les rois de la Judée.
Chante , brave ménestrel , Roland et Charles-Martel !
Voilà comme les Saxons
Et les Sarrazins d'Espagne
Ont payé mort et rançons
Aux vieux Francs de Charlemagne.
Chante, brave ménestrel ,
Roland et Charles-Martel !
ISMAEL. Il se levé et regarde le ciel. La belle nuit !
CHARLES
Eh bien !
GABRIEL , à Ismal-I.
Eh! quelle différence !
Isrnaël, qu'en dis-tu?
ISMAEL , regardant l'horizon.
Je voudrais être en France...
El comme le soleil embraser le couchant... (A Gabriel.) Viens boire à Siloé, j'ai soif après ce chant!
( Il sort et l'emmène.'
LE CAMP DES CROISÉS