CHARLES , LEA
CHARLES
Et vous , et vous, Lea , vous êtes tout émue...
LEA , pleurant.
Charles , je vous le dis , et puis on continue... [smaël (n'a fait mal... vous êtes près de moi , J'ai peur comme un enfant, je ne sais pas pourquoi ! Je suis née au Midi ; les pasteurs d'Arabie Ont bercé de récits l'enfance de ma vie. Mon père, mon vieux père , à l'heure où le repos S'empare des pasteurs, le jour, et des troupeaux, M'éveillait à ces chants d'histoire et d'harmonie; Et moi , je l'écoutais comme mon bon génie... Ismaël m'a fait peur... Aussi, la nuit, si tard , Pourquoi lui demander cette histoire d'Agar ? La tente et les pasteurs, et la voix paternelle , J'ai tout abandonné , j'ai tout quitté — comme elle!
(Elle pleure. )
Pour moi , Lea.
LEA
Malgré ce souvenir ancien , Ah ! j'ai bien mieux aimé votre chant que le sien. Les Francs ont une voix plus pure que les nôtres , Et votre voix à vous l'est bien plus que les autres. Et je vous regardais, je t'écoutais... des yeux ; Et puis il m'est venu des pleurs, — des pleurs joveux. Dis-moi, Charle, elle est donc plus belle, ta patrie , Que toute la Judée et toute la Syrie?
CHARLES, lui montrant l'horizon.
Vois... sous ce point du ciel , où le regard se perd, Bien plus loin que les monts, bien plus loin que la mer, C'est le pays des Francs , notre Provence éclose Des rayons du soleil comme un beau laurier-rose. La France a son Midi, sa terre d'Orient , Qu'un beau ciel tout d'amour regarde en souriant. C'est là que je suis né ; bien qu'elle soit chrétienne, Ma vie eut son enfance aussi comme la tienne. L'enfance, et puis vingt ans qu'on donne tour-à-tour A chanter, à combattre, et plus tard à l'amour. J'ai quitté tout cela ; vois toute ma folie , Après l'avoir quitté , maintenant je l'oublie. Quand je vois vos grands blés et vos champs de maïs Dans votre air je respire un air de mon pays, Et je me dis ensuite, en te voyant si belle : Mon pays, c'est l'amour, et le voilà, c'est elle!
LEA
Et quand je vous regarde aussi, je me surprends A dire : Oh ! n'est-ce pas commele roi des Francs ? J'aime tes chevaliers, tes prêtres ; j'aime , j'aime, Charle, à cause de toi, jusqu'à ton Dieu lui-même.
CHARLES
Et si l'on te disait , Lea : Lea , tu crois Qu'on l'aime sans sa croix le soldat de la croix , Et que vos deux amours , que là-haut Dieu le Père Eût absous dans le ciel, vont l'être sur la terre ? Non, vous êtes impurs, car vous avez tous deux
Confondu vos amours et confondu vos dieux; Non , vous êtes maudits...
LEA
Je dirais...