SCENE IV
Mme DE BRECOURT, JULIE.
Mme DIS BRÉCOURT. Excellente M"'c de Césanne ! toujours aux ordres de tout le monde! Elle semble n'avoir ni désirs ni volontés, tant elle met d'empressement à prévenir ou à satisfaire les nôtres !
JULIE. Et sa fille, quelle intéressante personne ! que de prudence et de raison ! et quel tendre dévouement pour sa mère !
Mme DE BRÉCOUKT. C'est fort bien ! Mais il ne faudrait pourtant pas cpie ce dévouement nuisît à son établissement ! il serait temps d'y penser sérieusement. C'est une séparation avec laquelle il faut se familiariser de bonne heure ; et, lorsque le moment est venu , il faut se résigner avec courage. Cette petite moralité s'applique naturellement à toutes les mères qui ont une fille à marier, même à celles qui n'ont pas trente-deux ans, qui sont encore dans tout l'éclat de leur beauté. Comprenezvous, chère madame de Néris , à quelle adresse va ce discours ?
JULIE. Mais oui, madame la marquise... avec un peu de bonne volonté.... je suppose que c'est un compliment que vous avez la bonté de me faire, et comme tous ceux qui me viennent de vous me sont précieux , ma vanité est prompte à se les approprier, quitte à les restituer, s'ils appartiennent à d'autres.
Mme DE BRÉCOURT. Vous ne vous trompez pas. C'est bien à vous qu'il s'adresse, et pour vous ôter toute incertitude, je vais aller droit au but ! Chère madame de Néris, je viens vous demander la main de votre jeune Elise pour mon petit-fils, le duc de Theyal.
julie. Eh ! quoi ! madame la marquise ! est-il bien possible?...
Mme de Brécourt. Je prévois quelles peuvent être vos objections ! Permettezmoi d'y répondre et de vous faire ici ma confession générale. Ma première faute , ma très-grande faute , c'est que je suis folle de vous, et que je vous aime à l'adoration ! Talens, modestie , bienveillance , piété, dignité sans fausse grandeur, je retrouve en vous toutes les qualités de la mère de mon jeune Henri, et je me sens déjà pour vous toute la tendresse que j'avais pour ma fille !
JULIE. Ah ! madame , par quelle profonde vénération pourrai-je jamais recon-
i naître un témoignage si flatteur de votre estime?
Mrae de Brécourt. A votre âge , ma jeune amie, l'on ne peut se condamner à un veuvage éternel.
julie. Que dites-vous, madame la marquise ?
Mme DE BRÉCOURT. Il ne m'appartient pas de vous demander compte de vos sentimens ni de vos projets ; je veux seulement vous dire que votre indépendance restera entière et absolue. Aucune considératiou de fortune n'entre dans la proposition que j'ai l'honneur de vous soumettre. Tout ce que je souhaite, tout ce que je veux , c'est le bonheur de ceux que j'aime. Si donc quelqu'un était assez heureux pour mériter votre préférence, venez à moi, comme à une amie, comme à votre mère; ouvrez-moi votre cœur. Je ne vous demanderai qu'une grâce , ce sera de me permettre de regarder votre mari comme mon propre gendre, et alors, comme aujourd'hui, je vous dirai : Ma chère fille , ne me quittez pas, vivons ensemble , et ne formons tous qu'une seule famille. Ma demande, je m'en aperçois , vous arrive à l'improviste. Ce matin encore nous hésitions à la former. Henri a cru devoir prendre conseil. Il s'est adressé à M. Préval ; il lui a confié son amour, et demandé son appui. C'est M. Préval qui nous a luimême encouragés. Je n'ajouterai qu'un mot : mon bonheur , celui de mon fils , sont entre vos mains.
JULIE. Madame la marquise, je ne puis vous dire tout ce qui se passe en moi. Combien vous venez d'y éveiller de craintes et d'espérances ! Avant de vous répondre, j'ai besoin d'interroger Elise, de m'interroger moi-même. Mais soyez bien persuadée que jamais le souvenir de cet entretien ne sortira de ma mémoire , et que j'y puiserai une nouvelle force pour justifier votre estime et mériter tant de bienveillance.
Mme DE Brécourt. Adieu donc , adieu, ma chère Julie ; vous le voyez , je me fais vieille ; et, à mon âge, l'on est pressé de jouir... Je vous en prie, ne mettez pas mon impatience à une trop longue épreuve.
Voici M. Préval ; je vous laisse avec lui.