‹ Magasin théâtralChapitre 98 sur 1377 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

JULIE , PRÉVAL

préval , à part. Que veut-elle dire ?

Aurait-elle pénétré mon secret, cet amour que j'ose à peine m'avouer à moi-même?

Ab ! si j'en avais la certitude...

JULIE. Ah! monsieur Préval...

prÉval. Eb quoi! madame! aurais-je eu le malbeur de vous déplaire ?

JULIE. Pardon, pardon de mêler le repioche à l'expression de ma reconnaissance ! Mon Dieu, pourquoi de si justes craintes viennent-elles empoisonner tant de joie et de bonheur ! Un mariage inespéré !

préval. Madame, j'ai peine à m'expliquer...

JULIE. Ilfaut parler; je vois qu'il le faut ! Ah ! monsieur, que de démarches inconsidérées, que de résolutions précipitées dont le temps seul peut nous révéler les funestes conséquences ! Et qu'il est cruel de se sentir au-dessous de l'opinion qu'on a donnée de soi ! Les apparences vous ont trompé , monsieur : je ne suis pas veuve.

préval. Ah! grand Dieu! comment, madame ?

JULIE. Oui, monsieur, M. de Néris, le père d'Elise , existe encore. Depuis quatorze ans nous vivons séparés l'un de l'autre, séparés d'un accord mutuel. Déjà je lis dans vos regards la sévérité de votre jugement.

préval. Ah ! madame, quelle interprétation !

julie. Permettez-moi d'achever. M. le comte de Néris tient à l'une des plus anciennes maisons de la Provence. Son nom, le crédit de sa famille, le placèrent, en 1814, au petit nombre des officiers qui joignaient aux privilèges de la naissance le mérite d'avoir gagné leurs grades sur le champ de bataille. Mon père jeta les yeux sur lui, et, sans nous connaître à peine, notre mariage fut arrêté et presque aussitôt conclu. Je n'avais pas seize ans. Elevée dans les pratiques étroites d'une piété mal entendue, mes habitudes, mes goûts, différaient entièrement de ceux de M. de Néris. La politique et l'esprit de parti, susci-

tés par les désastres de 1815, tirent bientôt naître entre nous de nouveaux germes de discorde. La vie commune devint un état de guerre, une torture de tous les instans ! Jugez, monsieur ! L'intolérance d'une dévote aux prises avec l'incrédulité d'un militaire !... C'était un enfer !... Lne séparation amiable fut consentie avec un égal empressement et une mutuelle reconnaissance. Je quittai Paris ; je rentrai dans le manoir de mon père. M. de Néris donna sa démission , et se fit bientôt remarquer parmi les chefs les plus ardens de l'opposition libérale. Son impatience , son courage, le rendant incapable de se prêter à ce que ses anciens amis nomment aujourd'hui l'hypocrisie des quinze années, il se compromit gravement , et fut obligé de chercher un refuge aux Etats-Unis. Dès lors toute communication cessa entre nous. Jugeant indigne de moi de me justifier aux dépens de son père , et voulant que son nom lui fût toujours cher et sacré, je ne le prononçai jamais devant Elise ; je m'imposai un silence absolu sur le passé: j'exigeai la même réserve de tous les miens, et ma fille dut me croire veuve. Le moment arriva de compléter son éducation ; j'eus l'idée de revenir à Paris, et d'y choisir pour demeure un établissement où je pusse trouver tout à la fois les avantages de la retraite, si favorable à l'étude, et les agrémens d'une société intime et choisie. "Votre sœur, monsieur, m'indiqua l'Abbaye-aux-Bois , et je vins m'y fixer. C'est là que j'ai eu l'honneur de vous connaître. L'ignorance de ma fille sur ma situation réelle fut naturellement partagée ; et nul intérêt de famille ne m'ayant fait jusqu'à ce jour une nécessité de révéler la vérité, j'ai cru pouvoir prolonger une erreur qui n'était nuisible à personne, et qui favorisait mes desseins.

préval. Et depuis 1830, madame, vous n'avez reçu aucune nouvellede M. deNéris?

julie. Je devais penser que, maître de rentrer en France, heureux d'y voir accomplis les changemens qu'il avait appelés de tous ses vœux , il viendrait aussitôt réclamer le prix de son dévouement et de ses malheurs. Mais il n'a pas eu l'empressement de tant d'autres !... Je ne vous le cacherai pas , monsieur , mon orgueil se faisait une gloire secrète de présenter Elise à son père!... de jouir de son étonnement, de sa joie !... Yous dirai-je plus encore ?... ma vanité se sentait intéressée à m'offrir moi-même à ses yeux... bien différente, je le crois du moins , de ce qu'il m'avait connue autrefois !

préval. Eh quoi ! madame!...

JULIE. Que voulez-vous ? je suis femme !... je suis mère !... C'est le père d'Elise, c'est mon mari !... Oui, monsieur, je l'attendais!... et s'il était venu! oli ! jonc veux pas me flatter; je ne crois avoir ni amour-propre ni coquetterie... mais il me semble qu'il n'eût pas été tout-à-fait impossible d'éveiller enfi^ dans cette aine si froide et si fière , les regrets , les remords et l'amour peut-être }

puÉval. De l'amour, madame!...

JULIE. Ah ! monsieur, après tant de dédains et de mépris , quel triomphe pour moi!... quelle douce vengeance !... mais, hélas! il n'est pas venu !.. et après huit mois d'attente, toutes ces illusions doivent enfin s'évanouir !... Il est donc vrai qu'il y a des cœurs d'airain que le temps ne peut amollir ; qu'il existe des êtres implacables qui, parvenus à peine au tiers de la vie , anticipent la mort, brisent froidement tous les liens de famille, prononcent un adieu éternel, et ne pardonnent jamais !... Dieu par- * donne tout cependant , mais les hommes, rien!... Des intérêts nouveaux, d'autres affections le retiennent sans doute ; mais il faut donc que son aversion pour moi soit bien vive et bien forte , puisqu'elle a le pouvoir d'étouffer en lui jusqu'à cet amour que tout père éprouve pour son enfant, et tout exilé pour sa patrie !...

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