‹ Magasin théâtralChapitre 995 sur 1377 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

MARIANNE, HENIU.

MARIANNE

Eh bien! mon pauvre garçon, les voilà partis, tu peux parler maintenant... Ta voix émue, ta physionomie, que tu cherchais en vain a rendre calme, ce serrement de main, tout-à-l'heure. . tout cela m'a troublée, bouleversée... Voyons. Henri, dis-moi ce que tu as sur le cœur... que j'te console bien vite, si ça dépend de moi.

HEMII.

Ce qui m'afflige par-dessus tout, ma mère, c'est le chagrin que je vais vous causer... vous m'aimez tant!

MARIANNE

Oh! oui, je t'aime!... Et qui aimerais-jc, mon Dieu, si je n'aimais pas mon fils, mon Henri, ma seule joie, mon orgueil? Voyons, mon enfant, voyons, parle sans crainte, je t'écoute.

HENRI

Depuis trois jours déjà j'aurais dû vous annoncer cette triste nouvelle... mon parti était pris... mais au moment où j'allais m'expliquer, vous me parliez, comme vous venez de le faire encore, de votre tendresse, du bonheur d'avoir pu toujours me conserver près de vous... et je m'arrêtais... Ce bonheur auquel je vous voyais attacher tant de

prix, je ne pouvais me résoudre a le troubler

Aujourd'hui, cependant, il n'y a plus à hésiter... Armez-vous de courage, ma mère.

MARIANNE

Pourquoi donc?

HENRI

Il faut...

MARIANNE

Il faut?...

Que... je vous quitte.

MARIANNE

Me quitter!

HENRI

Dans quelques heures.

MARIANNE

Est-il possible? Toi partir!... est-ce que ton remplaçant a déserté? Eh bien! on en achètera un autre. Nous avons encore un morceau de terre à nous, on le vendra ; et si cela ne suffit pas, je m'adresserai à Julie, et je suis bien sûre...

HENRI

M1!e Julie... ne lui parlez pas de moi, c'est inutile... Elle m'aura bientôt oubliée sans doute;

DEUX JEUNES FEMMES

il n'y a que vous ici qui ne m'oublierez pas; car il n'y a que vous qui m'aimiez!

MARIANNE

Tu es injuste, mon ami; la famille Roubigné, le marquis

HENRI

Oui, il a été bon pour moi, trop bon ! car c'est peut-être à sa bonté même que je devrai le malheur de toute ma vie.

Que veux-tu dire?

HENRI

Vous allez me comprendre. Quand le marquis vous a dit : Marianne, envoyez votre fils au château , je veux qu'il partage les leçons du mien: les deux écoliers se donneront mutuellement de l'émulation, et leurs progrès en seront plus rapides; vous avez accueilli cette proposition avec reconnaissance. Mon enfant sera donc aussi un savant, disiez-vous; et vous étiez bien joyeuse, n'est-ce pas?

MARIANNE

Eh bien, avais-je tort d'être joyeuse? n'as-tu pas bientôt surpassé ton camarade Gustave luimême?

HENRI

Mon camarade!... Le fils d'un marquis, d'un homme opulent, mon camarade!... Voila précisément de ces idées qu'enfant j'ai pu avoir, et qui par suite ont pu m'en donner d'autres plus folles encore... Mais à présent il faut que je regarde bien où est ma place et que je m'y tienne... Je 6uis fils d'un fermier , rien de plus ; ce n'est pas dans les salons dorés que je dois chercher des camarades, et encore moins... Il faudrait me distinguer, faire fortune... alors, peut-être...

MARIANNE

C'est donc l'ambition qui vajnous séparer? Notre vie modeste et tranquille ne te suffit plus?

HENRI

Soyez juste, ma mère; cette instruction, ces talens que vous vous êtes réjouie de me voir, que voulez-vous que j'en fasseici?... Ce n'est pas que je craigne ou que je méprise les travaux de la ferme; vous me voyez chaque jour m'y livrer avec ardeur; mais, au milieu de ces travaux qui n'occupent que mes bras, mille pensées se croisent sans cesse dans mon esprit... Des regrets, des désirsce que je suis , ce que je pourrais être... ce qu'il faudrait au moins que je fusse, pour que mon amour, si j'osais en avoir, ne fût pas la plus insigne folie!... Que vous dirai-je enfin? je suis malheureux ; je souffre... et tocs les jours davantage!... Et si je reste. . si je reste, je puis devenir ingrat, fou, me perdre!... car ce serait me perdre que me déclarer... On me chasserait, on rirait de moi !... Me chasser, rire demoi!... ah!... Marianne, avec une sorte de stupeur.

Te chasser, rire de toi; et qui donc? ( Après un silence, et lui prenant la main. ) Henri !

henri, avec un calme affecté.

Vous l'avez dit, ma mère, je suis ambitieux... et c'est pour cela que je veux partir.

MARIANNE

Ambitieux... ah! oui.. ( Après un nouveau silence et avec effort. ) Mon pauvre enfant, ton absence me rendra bien malheureuse... Mais avant tout, ton repos, ton bonheur. .. Je pense comme toi, maintenant; il faut que tu partes.

HENRI

Et vous ne m'en voulez pas?

MARIANNE

Est-ce donc ta faute?... Ah! si j'avais pu prévoir... tu n'aurais jamais quitté la ferme... {Pleurant.) Et où iras-tu?

HENRI

Aux colonies.

Si loin!.. Allons... puisqu'il le faut absolument, je vais disposer...

HENRI

Tout est prêt, ma mère.

MARIANNE

Comment?

HENRI

J'avais si peur de vos larmes, que je m'étais presque décidé à m'éloigner sans vous avertir.

MARIANNE

Ah!... ah! je ne t'aurais pas pardonné I ( Lui prenant les deux mains, et le regardant tristement.) Ainsi donc, dans quelques heures... ( L'embrassant au front. ) Henri, mon fils!... Que je vais être seule ici, mon Dieu!... On vient... Plus rien... ( Essuyant ses larmes. ) C'est bien assez de nous deux pour souffrir!... Gardons encore le secret de ton départ... et l'autre, l'autre surtout... oh! que personne ne le devine jamais!

VOIX, dans la coulisse.

Vive madame la marquise!... vive mamzelle Julie!...

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