Magasin universel
Ce n'est ni en géologue, ni en annaliste, que je viens consacrer ces pages au Monl-Valèrien, d'abord parce que l'histoire de la colline sacrée est écrite, ensuite parce que j'aime encore mieux la poésie que les faits. — Douce est ma tâche, plus douces sont les harmonies qu'elle rappelle à mon âme; je-veux rendre compte d'une impression tout intime, toute vivifiante, et je n'ai besoin ici que de cette harpe qui dort au cœur de tous les catholiques.
J'étais allé serrer la main d'un indulgent et pieux ami, celui-là même qui, dans un petit volume, a recueilli les actes de religion ou de vandalisme dont le Mont-Valérien a été le théâtre, tout ce que la tradition , la mémoire de choses contemporaines , les relations écrites, peuvent apprendre de ce lieu si célèbre dans les annales de la foi. — Cet ami, il est venu là planter sa tente, sans doute, pour être plus près des petits anges du paradis, sans doute, pour que nul bruit de ville ne le trouble, quand ses lèvres murmurent la prière du soir, sans doute, pour que tout soit silence , paix et parfums autour de lui.
Je ne sais si quelque influence providentielle mo'ive ce rapprochement; mais la plupart des cités qui ont un nom dans le monde, sont voisines de toutes ces grandes œuvres de la nature, qui versent des idées d'infini sur les agglomérations humaines. Presque toujours, c'est une montagne qui se dresse noble et fière, et qu'une chapelle de pèlerins, un oratoire, une croix, un calvaire sanclifient. Pour ne choisir que dans le royaume très chrétien , notre belle patrie, Lyon asoncôteaudeFourvièresqui se penche sur la glorieuse cité des saints Irénée et Pothin , pour que l'aile mystique de Marie protège tout le peuple à genoux à ses pieds; ainsi, Marseille voit surgir au flanc oriental de sa rade constellée, ce mont de Nolre- Dame-de-la-Garde, que couronne une chapelle assise dans le serpolet et la lavande ; ainsi , près de Paris, se trouvent le Mont-Valérien et Montmartre; près de Dijon, ïalant, pittoresque et délicieuse colline qui a son antique église pour diadème; ainsi, la vieille capitale de la Franche -Comté de Bourgogne, Dole, esf dominée par Mont-Rolland et ces ruines d'un monastère groupées sur sa cime, à l'ombre desquelles plusieurs âmes catholiques viennent encore s'assoupir et prier ; ainsi, Autun, cette Rome de la magnifique aînée des provinces ducales de France, Aulun, estabritéepar legigantesque rempartdeMont- Drud, qui mêle les souvenirs celtiques à l'auréole chrétienne sur son faîte, et qui dépasse de trois cents coudées toutes les montagnes étendues à ses côtés. — Ces montagnes , qui toutes offrent dans leur aspect un car; ctère distinctif nettement dessiné, et presque toujours, servent de trône à Dieu, à la mère du Christ ou d'autel à quelque saint martyr , sont comme d'immenses phares annonçant que l'éternité veille sur les hommes : de loin, elles indiquent à l'étranger la place de la ville qu'il désire atteindre; elles donnent à cette ville un type, une ligure qui monte au ciel, coupe l'horizon de ses lignes vaporeuses, forme un point de ralliement pour les voyageurs qui n'ont pas
encore vu poindre les ilèches jumelles de l'église métropolitaine, que déjà, depuis long-temps, ils aperçoivent celte masse se colorant au déclin du soleil , et semblant leur dire : « à mes pieds est le port. » — Mais revenons au Mont-Valérien.
Cette sainte montagne, ce n'est point le mont abrupt riche en accidents sublimes, en brusques mouvements de terrain , aux précipices béants , aux crêtes heurtées, auxélincelantes cascades, aux larges et sinueux ravins où l'aquilon siffle , où les arbres se tordent, où les torrents grondent, écument, bondissent : ce n'est point le mont à la tête hérissée de cavernes , de rochers où les aigles ont jeté leur aire , de chênes druidiques et de pins ailiers, aux voix graves et terribles du dieu fort, du dieu puissant, du dieu inflexible. — Non ; mais c'est la douce et odorante colline caressée par la brise du crépuscule et par les nimbes radieux de l'aurore; c'est la colline arrondie où la colombe roucoule, où les fauvettes au ciel incessammentenvoient leurs mélodieux concerts, où les fleurs naissent et s'effeuillent sous les pas du pèlerin; c'est la colline reposée où tout est harmonieux dans l'air, dans les plantes, dans ces ondulations de sol parées de gazon , parmi les ramures de ces bosquets où tout vous parle du dieu indulgent, du dieu miséricordieux, du dieu clément. — Oh ! si des eaux vives murmuraient sur ses flancs; oh ! s'il y av.iit plus de fraîcheur dans les sentiers qui serpentent sur son front, plus de fermeté et de sève dans la végétation qui le voile , p!.us de plantes balsamiques et suaves dans sa couronne , le Mont- Valérien serait , sans doute . le plus beau de tous les coteaux sacrés du pays de France. Mais tel que Dieu et la main laborieuse de pieux cénobites l'ont fait, voyez comme il est digne encore de porter un calvaire sur ses épaules !
Orienté ainsi que presque toutes les basiliques du moyen âge, c'est-à-dire ayant sa croupe tournée vers les ineffables splendeurs du matin , et sa face la plus pittoresque dirigée du côté de l'occident, le Mont- Valérien , d'une part , peut se mirer tout à son aise dans la Seine qui semble devenir plus limpide, plus pacifique , plus douce à ses gondoliers et à ses hôtes en coulant devant la sainte montagne ; d'autre part, il projette son ombre sur tous ces champs fertiles de Nanlerre, que la vierge-bergère , que Geneviève , la patronne de Paris , a bénis de sa houlette et sanctifiés de ses prières. — Oui, tout exempte quelle est de grands effets naturels, avec ces vignes qui l'enveloppent comme une ceinture, avec ces terres en saillie, ces pentes raides , qui ne sont plus la mollesse et ne sont pas encore l'escarpement , avec ces contrastes de verdure et d'aridité, avec cette pose noble et calme qui la fait s'élever comme la souveraine de la contrée, du sein des monticules ; djacents, oui , la montagne que nous chantons est admirable pour le chrétien et pour l'artiste. — Que le spectateur, deboutsur ces hauteurs, lise à ses pieds , qu'il laisse ses regards nager dans l'espace, quel incroyable panorama va l'enchanter et l'émouvoir ! — Ce sera d'abord le petit village de Suresnes dont les humbles maisons grises se pressent autour d'une église presque aussi humble qu'elles, Suresncs où l'on couronne encore une rosière, Suresncs qui , grâce à l'élément vignicole de sa population, a plus qu'aucun autre village de la banlieue de Paris, résisté à la propagande infernale des mauvais exem-
pies, Suresnes qui a conservé quelque reste de l'esprit de famille, quelque chose <lc rural cl parlant de pieux, d'hospitalier, de cordial dans ses mœurs. — Ce sera ensuite la Seine aux amoureuses rives, avec ces îlots qui se bercent sur ces vagues ; puis l'antique manoir abbatial de Longchamps dont les débris s'épandent sur la prairie , puis encore le bois de Boulogne qui ressemble à une immense nappe de verdure , à un tapis de gazon, dont nul arbre plus haut que ses voisins ne rompt la constante uniformité. — Oh! que le bois de Boulogne est bien placé en ces lieux ! Il est là couché tout exprès entre le Mont-Valérien et Paris , pour épurer l'air qui arrive d'une capitale toute pleine de misères et de mauvaises passions; lac immobile et doux à l'œil, il est là pour séparer deux zones, pour isoler deux mondes, le monde des existences lardées eteelui des existences vraies, le monde citadin et le monde champêtre. Puis, au-delà du bois de Boulogne , vous verrez celte ville qui inspire tant de vénération et tant de mépris , tant de haine et tant d'amour, cette ville si courtoise et si féroce, qui danse sur la place publique ou sonne le tocsin, qui prie ou blasphème, cette ville d'émeutes et de paix , de bouc et d'encens ; ce Paris enfin , centre de toutes les apostasies , de toutes les hontes, de tous les scandales , Paris, siège de toutes les gloires nationales, asile des plus sublimes vertus, abri des plus éprouvées fidélités. — Selon les impressions diverses qui passeront dans votre âme , vous l'appellerez celte capitale, reine ou esclave, vous la verrez rampante , accroupie , la face contre terre , agenouillée au pied du Mont-Valérien , comme pour demander pardon à Dieu de ses iniquités , ou bien vous la contemplerez splendide et rayonnante, vous la verrez s'exaltant dans l'espérance et les joies célestes, tressaillir et s'illuminer, vous entendrez son éclatante voix s'unir aux lentes et solennelles volées du bourdon de Notre-Dame , pour rendre hommage à la pensée suprême qui verse sur la terre les triomphes et les félicités.— Ainsi, tour à lour nous apparaissant humiliée ou insolente, ivre du présent ou recueillie dans son passé, haletante ou assoupie, hautaine ou prosternée, menaçante telle qu'un géant, implorant sa grâce telle qu'un enfant, la voyez- vous comme elle fuit, comme elle déborde, comme elle se dilate, comme elle se serre, comme elle embrasse les deux rivages de son lleuve , comme elle se voile , comme elle se découvre ? N'est-ce paslà, je vousle demande, un grand livre ouvert sousvos yeux, que cette ville si significative, qui, aperçue des sommets de lasainte montagne, se fait vague, indécise , idéale , mélancolique , et vous montre toute son histoire traduile en monuments caractéristiques de tous les âges chrétiens !
Mais déroulez, déroulez la toile : c'est quelque chose de presque infini que ce tableau. Voici la butte Montmartre qui semble rentrer en terre pour honorer le Mont-Valérien; voici un point blanchissant, à l'horizon, c'est le donjon de Vincennes, tout à l'orient, le château de Saint-Ouen; voici la flèche romane de la royale abbaye de Saint -Denis; voici la plaine des Vertus, la vallée de Montmorency; voici des villages, des villes, des bourgs, des résidences princières, des palais de rois, semés avec profusion dans toute cette contrée; les tourelles rougeâtres de Saint-Germain-cn-Laye, le fameux aqueduc de Marly, euyragc romain exécuté par Louis XIV; Sèvres, Saint-
Cloud, penchés sur leur pont; Bellcvuc, Metidon , Neuilly. — Du côté du nord, surtout, l'horizon n'a pas de limites : l'œil du spectateur envahit le sol picard, et il devine; les délicieuses résidences de Chantilly et de Compiègnc. — Il y a au monde des panoramas plus imposants, plus beaux, plus vastes encore que celui-là; mais je ne crois pas qu'il en existe un seul qui résume tant de nationalité et de souvenirs, qui renferme tant d'histoire, dans un cadre de vingt OU trente lieues de diamètre. — Et puis rien de plus changeant et de plus divers que les aspects qui se développent au pied de la colline sacrée. Du côté de Versailles, au sud -ouest, il y a une vallée profonde, vêtue de pampres et de guérêts, au fond de laquelle dort un château : aucune grande masse d'arbres, nulle agglomération de maisons rurales n'accidentent ce bas-fond morne et muet; c'est une sorte de désert où tous les bruits du monde viennent expirer, et c'est précisément en face de cette solitude que s'élevait le Calvaire, dont nous parlerons tout à l'heure. Ici une campagne paysagée et riante, tout autour de ces monticules qui fuient vers Clamart et Chàlillon; plus loin la sévérité sans rudesse, vers Saint-Germain et Poissy; plus loin encore, dans la plaine de Saint-Denis, la grâce combinée à l'infini. Comptez tous ces clochers si trapus ou si sveltes, tous ces donjons ruinés, tous ces châteaux habillés à la moderne; il n'y en a pas un qui n'ait ou une pieuse légende à soupirer, ou une histoire toute flagrante à vous rappeler : Buel vous parle du cardinal de Richelieu, Nanterre vous reporte au temps où Sainte-Geneviève sauvait par ses prières la Lutèce des premiers rois francs ; Saint- Denis vous montre tout l'ossuaire de la vieille royauté.
Oui, il faut qu'il surgisse près des grandes capitales de ces monts sacrés qui continuent le Carmel et le Sinaï, et qui gardent quelques Ileurs célestes sur leur cime. Il faut que les hommes réunis dans les vastes foyers de corruption n'aient besoin que de lever les yeux pour penser à Dieu. Sans ces promontoires toujours élancés vers les régions saintes, les mortels, accroupis dans leurs terrestres voluptés, n'oublieraient-ils pas qu'il est une autre existence, et le chemin de cette ineffable vie ne leur parait-il pas plus facile, quand ils voient là un sublime fanal pour l'éclairer?
Mais laissons le panorama et le paysage, laissons ce Paris qui, du haut du Mont-Valérien, semble un gouffre toujours béant pour engloutir toutes les vertus et toutes les innocences de la province, et entrons dans la partie intime de notre sujet. Nous allons cesser d'être artiste, et nous jetons la palette pour ne prendre que le bâton blanc du pèlerin.
Le Chevalier Joseph B.vno.
(I.a fin à un prochain numéro.)