VUE DE LA FONTAINE DE SCIO
La Grèce est de tous les pays celui qui présente le spectacle le plus imposant, le plus varié; sur ce sol où s'élevaient autrefois des villes florissantes, où s'agitaient des nations guerrières et éclairées, l'on voit aujourd'hui des monuments qui rappellent de grandes actions, des marbres, des bronzes qui retracent des héros ou des dieux; dans la Grèce, l'art et la nature réunis semblent avoir essayé tout ce que leurs efforts peuvent produire. Quels que soient les changements que lui aient fait éprouver la marche des siècles et l'aveugle despotisme des Turcs, on y trouve toujours des objets intéressants par eux-mêmes et par le souvenir de ce qu'ils furent aux vieux temps ; là, chaque monument, chaque débris transportent à trois mille ans l'imagination du voyageur, et le placent tout à la fois au milieu des scènes enchantées de la fable et des grands spectacles d'une histoire non moins féconde en prodiges.
Parcourons rapidement l'Archipel, cette mer semée d'iles, où mille canaux resplendissants réfléchissent l'image des rochers blanchâtres, des coteaux verdoyants, des noirs écueils et des vignobles qui s'élèvent en terrasses. Les îles de l'Archipel étaient divisées par les anciens en Cyclades et en Sporades. Les Cyclades, comme l'indique leur nom, se groupent en cercle autour de Paros. La plus considérable est Naxia, parsemée de montagnes dont la base supporte de beaux marbres blancs, et qui donnent naissance à des sources nombreuses rafraîchissant un sol fertile. Plus loin, Amorgo montre ses riches vignobles et son monastère auquel on ne parvient qu'avec des échelles; Stampalia déploie ses magnifiques vergers; le cèdre et le genévrier couvrent les rochers de Stampalia; on y voit encore les restes d'un temple d'Apollon. Vers le nord, on aperçoit le sol aride de Paros, célèbre par ses marbres; c'est parmi les antiques ruines de Paros qu'ont été découvertes les fameuses inscriptions, dites marbres d'Arundel, que l'on conserve aujourd'hui dans l'université d'Oxford. Que dire des volcans éteints de Milo et de ses galeries souterraines.' S'il faut en croire quelques voyageurs, ces galeries ne sont que des débris d'un ancien labyrinthe ; d'autres savants les regardent comme des catacombes. Du reste, l'île de Milo est remplie d'antiquités; c'est sur son sol que fut découverte la Vénus dite de Milo, ce chef-d'œuvre de sculpture qui orne les galeries du Louvre.
En tournant vers l'Atlique on trouve Seripho, où la tête de Méduse, disait-on, avait tout pétrifié, même les habitants; on sait que la fable donna cette île pour prison à Dauaé. Colouri, que l'histoire nommera toujours Salamine, a droit au respect des peuples civilisés. Hydra est la demeure d'une colonie libre et commerçante qui a combattu sans cesse contre la tyrannie des Musulmans. Myconi no renferme que des pirates, et non loin de Syra, Dèlos élance ses montagnes arides couronnées du mont Cynthus qui n'est qu'un bloc de granit. Délos rassemblait autrefois les habitants do la Grèce aux brillantes fêtes d'Apollon; on y montre encore des fragments de ses temples et le portique de Philippe-le-Macédonien.
Scio, célèbre par ses vins chez les anciens et les modernes, n'est séparée de la côte d'Asie que par un étroit canal. Après la destruction de l'empire grec, Scio passa sous la domination des Turcs; tour à tour prise et reprise par les Génois et les Vénitiens , elle retomba au pouvoir des infidèles qui privèrent les habitants de presque tous leurs privilèges ; ceux qu'ils leur laissèrent étaient en quelque sorte illusoires, à cause du despotisme des pachas. Aussi, lorsque la révolution grecque éclata, les Sciottes secouèrent le joug sous lequel ils gémissaient. Les Turcs reprirent l'île en 1822, massacrèrent la population, qui de cent cinquante mille âmes qu'elle était avant ce désastre, est maintenant réduite à huit mille individus.
Scio, la capitale de l'île, est la cité du Levant la mieux bâtie ; ses maisons, construites par les Vénitiens, ont une élégance qu'on est étonné de rencontrer dans l'Archipel ; l'aspect de son port est très agréable et ressemble à celui de Gênes; deux fanaux avancés indiquent aux bâtiments la route qu'ils doivent tenir; une jetée, aujourd'hui à fleur d'eau, ferme le port du côté du midi ; la plus grande activité règne dans ce port, qui est fréquenté par tous les navires qui vont d'Egypte à Constantinople. Les vignes de Scio ont toujours été célèbres; elles font la principale richesse de l'île, et ses vins, si vantés par Virgile, méritent encore leur vieille réputation. La fontaine de Scio, dans le style turc, est placée au centre de l'esplanade que firent les Vénitiens lorsqu'ils rasèrent les maisons situées près du château.
A deux lieues de la ville, au milieu des montagnes, est un monastère considérable par la richesse de ses revenus et par le nombre des religieux qui l'habitent. Il a été fondé par l'empereur Constantin Monomaque, et bâti sous son règne; l'église est vaste, magnifique, ornée de mosaïques et de marbres de différentes couleurs. L'île de Scio est une de celles qui se disputaient l'honneur d'avoir vu naître Homère; ses habitants conservent encore quelques souvenirs du père de la poésie grecque ; ils prétendent qu'il venait donner ses leçons sur un rocher au nord de la ville. La partie supérieure de ce rocher a été aplanie et creusée ; elle forme un bassin ovale ; un des côtés renferme une espèce de siège, sur la base duquel on croit distinguer de petites têtes de lions. Ce sont, dit-on, les ruines d'un temple de Cybèle, et le banc de pierre paraît le lieu où était placée la statue de la déesse.