L'HOMME FOSSILE
ÉTUDE PALEONTOLOGIQUE.
— Et d'abord, si je veux être parfaitement compris, il faut que je vous dise ce que c'est que la paléontologie. Les géologues ont donné ce nom à l'étude des animaux qui vivaient avant le déluge, et dont on retrouve les ossements et les débris fossiles enfouis dans les diverses couches de terre qui forment l'écorce de notre globe.
— C'est très bien; mais qu'est-ce que cette écorce du globe ?
— C'est ce que je vais vous dire. En descendant dans des mines, des carrières, des puits; en regardant les déchirures escarpées des montagnes, les ravins, les berges des rivières encaissées , etc., on a remarqué que le sol, à quelque profondeur que l'on descendît, se composaitconstammentde couches de terres ou de roches, posées plus ou moins parallèlement les unes sur les autres en forme de lits , et que ces couches affectaient ordinairement une position horizontale ou peu inclinée. Si l'on continue long-temps à creuser, on finit par percer toutes ces couches et par arriver au granit. Or, le granit ne se trouve plus en lits, mais en masse; il n'est jamais superposé par bancs plus au moins réguliers, et l'on croit qu'audessousde lui il n'y a plus de couches horizontales ou régulières. On en a conclu, un peu hardiment, qu'il formait le noyau du globe, et que les terrains stratifiés (c'est-à-dire posés les uns sur les autres, par lits) , étaient l'écorce minérale du globe.
— Soit; mais qu'a de commun cette écorce avec la paléontologie?
— On a encore remarqué que par toute la terre , en Europe, en Asie, en Amérique, etc., ces couches ne varient ni de nature ni de rang. Par exemple, sur le noyau de granit sont toujours des couches de schistes ardoisiers, argileux, etc., de calcaires coquilliers, etc.; — sur celles-ci sont posées celles du vieux grès rouge, de calcaire carbonifère, d'arkoses, de poudingues et de houilles. — Viennent ensuite les couches de grès rouge, zechstein, grès vosgien, grès bigarré; — puis celles de calcaire conchylien, marnes irisées, calcaire du lias, calcaire oolithique ; — celles de calcaire de purbeck, sable de hastings , argile waaldienne, grès vert, craie; argile, calcaire grossier, gypse, marne, calcaire siliceux, marnes subapennines, etc. Enfin, toutes les couches modernes formées par des dépôts de transport.
Partout on retrouve l'ordre que j'établis ici, et si quelquefois il en manque quelques-unes, du moins, jamais elles ne se trouvent transposées. Mais une chose assez singulière, c'est que chacun de ces terrains, pour me servir de l'expression consacrée, renferme des débris d'animaux et de plantes n'existant dans aucun autre terrain supérieur ou inférieur, qui, le plus souvent, appartiennent à des êtres n'ayant plus leurs analogues dans la nature vivante, et qui se rencontrent identiquement les mêmes dans les mêmes couches sur tous les points du globe, ou du moins à de très grandes distances, et sous des climats aujourd'hui totalement différents. Ce n'est pas tout, ces couches n'offrent que trois genres de dépôts ; les uns évidem-
ment marins, puisqu'ils ne renferment que des débris de végétaux et d'animaux marins, tels que varecs ou fucus, polypiers, coraux, poissons de mer et baleines. D'autres évidemment, lacustres, ou d'eau douce, puisqu'on n'y trouve que des ossements de poissons, de reptiles et autres animaux ne pouvant vivre que dans l'eau douce ; enfin, les autres sont des dépôts d'alluvions, c'est-à-dire de terres, de sables et des galets évidemment entraînés du haut des montagnes dans les plaines, par les eaux de pluie et les éboulements, et ensuite charriés ou roulés par les rivières et les fleuves. Dans ceux-là, on ne trouve plus de débris d'animaux marins , ni même de poissons d'eau douce, ou du moins très rarement, mais une quantité de végétaux et d'animaux terrestres.
Ainsi, en comptant les couches, à Paris, par exemple, en étudiant la nature de chacune d'elles, on reconnaît, sans pouvoir en douter, que cette partie de la France a été recouverte, ainsi que presque toutes les contrées du globe, plusieurs fois par la mer.
— Mais on dit que parmi tous ces débris d'animaux, on n'a jamais trouvé d'homme fossile ; pourquoi cela?
— C'est ce que je vous dirai plus loin. En attendant, je vais vous faire faire une promenade paléontologique, afin de vous mettre parfaitement au courant de la question, qu'alors vous pourrez résoudre vous-même ; et pour rendre cette promenade plus amusante, je vous montrerai comment la terre s'est peuplée ; comment de formations organiques en formations organiques elle est arrivée, toujours passant graduellement des corps simples aux corps composés, à se couvrir de plantes et d'animaux, comme elle l'est aujourd'hui. En suivant la matière dans ses métamorphoses, depuis la plus simple organisation jusqu'à la plus compliquée, nous trouverons sans doute le point où l'homme , brut et sauvage comme il devait l'être aux premiers jours de sa naissance, a dû nécessairement prendre rang dans la création de l'univers. Alors, vous pourrez décider un peu moins au hasard qu'on ne l'a fait, s'il peut ou ne peut pas y avoir d'homme fossile.
Vous pâlissez!., la science vous effraie 1.. Eh bien! rassurez-vous : mon intention est de vous faire trouver nos promenades agréables, voilà tout; et cependant, le sujet dont nous allons traiter est sublime, car nous allons suivre la marche que prit la matière, lorsque, pour la première fois, elle frémit et s'agita dans le temps et l'espace, à ces paroles de la sagesse de Dieu, qui retentirent six fois dans l'éternité : « Que l'univers soit fait! »
Déjà, me disposant à vous conduire par la main à travers les merveilles de la nature, j'ai jeté là le masque du savantisme, la pédanterie. En parcourant avec vous les forêts vierges de mondes qui ne son t plus, en faisant passer sous vos yeux ces êtres monstrueux ou fantastiques que la destinée a couchés dans la tombe pour ne jamais se relever dans leurs générations éteintes, en vous guidant sur ces océans desséchés, sur ces continents engloutis, au milieu de ces reptiles horribles et gigantesques qui secouaient dans les airs les écailles de leurs ailes, ou qui traînaient dans la fange des marais leur ventre livide et cuirassé , je ne prétends faire avec vous qu'une causerie de coin de feu. Je me revêts de l'habit étroit
d'un modeste cicérone, et, au risque do ne pas atteindre à la plus mince réputation de savant, je veux être pour vous, autant que cela m'est possible, simple, clair, el surtout amusant ; et pour vous le prouver tout d'abord, je ne commencerai pas comme l'Empirée, avant la naissance du monde, car je passe de suite aux déluges.
Depuis la plus haute antiquité, les hommes ont été frappés d'étonnement à la vue des coquilles marines, des poissons pétrifiés, et autres débris d'animaux marins, que l'on trouve épars ou en bancs énormes dans l'intérieur de nos continents, ('puis les plus profondes vallées, jusque sur les pics des plus hautes montagnes; ils en ont naturellement conclu que la mer avait passé par là, et qu'il y avait eu des déluges partiels. Hérodote (1), le père des historiens; Sénèque (2), ce poète si éminemment dramatique ; Pline (3), le naturaliste; le licencieux Ovide (4), et jusqu'au romancier philosophe Apulée (5), énoncent clairement cette opinion dans divers passages de leurs ouvrages. Il était réservé au plus grand esprit que la France ait eu de nier cette évidence, et d'expliquer ces faits par la plus grande des absurdités : Voltaire a dit que si l'on trouvait des coquilles sur les montagnes, c'est qu'elles y avaient été laissées par des pèlerins. Or, il existe des bancs de coquilles sur toutes les chaînes de montagnes de l'univers, et quelques-uns de ces bancs occupent plus de cent lieues de surface, sur vingtcinq à trente mètres d'épaisseur.
Nous allons donc prendre le globe au moment où un vaste Océan d'eau salée couvrait les continents qui existent aujourd'hui, et reposait directement sur le granit. C'est ce que les géologues nomment l'époque primitive, celle où notre globe en fusion était déjà assez refroidi à sa surface pour former une croûte solide, et permettre à l'humidité et la chaleur d'organiser la matière.
— Comment! notre globe en fusion?
— Cela vous étonne? ma foi, moi aussi. Mais comme il faut bien que notre pauvre intelligence invente une origine à notre pauvre terre, conte pour conte j'aime autant la voir jaillir toute bouillante du soleil par l'effet d'un coup de queue de comète, comme le disent ces messieurs les savants, que de la retirer toute mouillée et morfondue d'un chaos impossible.
Quoi qu'il en soit, l'océan dont je vous parle a déposé différentes premières couches, et elles nous fourniront notre première période paléontologique.