PREMIÈRE PÉRIODE PALÉONTOLOGIQUE
Nous la prendrons à partir du granit, et nous la caractériserons par ses couches de schistes ardoisiers et argileux, par ses calcaires coquilliers, etc.
Avant cette période, on ne trouve point de débris organiques, et de ce fait on a conclu, beaucoup trop vite, ce me semble, qu'alors il n'existait pas d'êtres organisés, tandis qu'il fallait seulement en tirer cette conséquence, que les êtres vivants n'offraient encore
(1) IIerod. lib. 2.
(2) Senec. Med. act. h.
(3) Pus. Hist. lib. 2, cap. 27 et seq.
(4) Ovid. Met. lib. 15,... Yidi ego apud fuerat, etc.
(5) An l. de Mundo*
aucune partie assez solide pour résister à la destruclion du temps en se fossilisant. Quant à moi, voici ce que je pense.
Lorsque les eaux commencèrent à séjourner sur quelques parties du globe, l'humidité, la chaleur, et des affinités chimiques, provoquèrent des combinaisons, et la matière s'organisa. Néanm»ins, elle ne forma ni des animaux, ni des plantes, mais des êtres moins compliqués, mixtes, et ne tenant à ces deux classes que par ce qu'elles ont de plus simple dans leur organisation. Ces êtres singuliers, nous les voyons encore se former tous les jours par millions dans les eaux stagnantes ou croupies, et partout où se trouvent une humidité et une chaleur convenables. Les naturalistes les nomment infusoires, animaux microscopiques, atomes, monades, animacules , etc.
Tel fut, tel est encore le premier type de la nature vivante. On ne reconnaît à ces infusoires aucun organe extérieur, si ce n'est dans quelques-unes déjà perfectionnées, une sorte de queue. Leur corps gélatineux et homogène, ne se distingne de la matière morte que par ses contractions. C'est ici le point de naissance des deux classes qui se partagent la nature vivante, celle des animaux et celle des plantes.
— J'ai peine à croire que vos animacules et vos monades, ne soient pas des animaux, puisqu'elles vivent et se meuvent.
— Les naturalistes ont eu long-temps la même opinion que vous, mais les observations de Bultner Weifs, Otto de Munchausen, Muller, Scopoli, Reygnier, les forcèrent à penser que les végétaux, au moins ceux de la classe des agames, avaient cette origine commune aux animaux. Priestley avait observé que toute organisation animale et végétale prenait sa source dans la transformation de ce qu'il appelait la matière verte. Edwards vint confirmer ce faiten leur apprenant que celle matière verte estformée de grains doués de mouvements et identiques avec les monades de Muller; et enfin, Treviranus et Dittmar, plus récemment, établirent, par des faits, que la matière organique qui fait la base des végétaux les plus simples, exécute des mouvements animaux, c'està-dire spontanés ; que ces corps mouvants ont une tendance déterminée qui les fait fuir la lumière du soleil et se réfugier à l'ombre.
Mais, avant d'aller plus loin, il faut que je vous montre un exemple du premier type de l'organisation, une infusoire ou animacule.
C'est le protée changeant (proleus dif/luens) , vu au microscope, et prodigieusement grossi. Il me serait bien difficile de faire sa description, car son corps change de forme à chaque instant, et prend successivement toutes sortes de circonscriptions ; tantôt il
est arrondi ou ovale comme un pépin de citron, puis, le voilà porté sur quatre ou cinq tubercules ; un instant après, il se divise ou subdivise en lanières minces et irrégulières; ensuite, il prend la forme d'une fleur à quatre pétales réguliers et pointus ; enfin , à peine ai-je le temps de le dessiner, que déjà il affecte mille autres formes variées et successives.
Ce n'est pas sans hésitation que la matière vivante se partagea en plantes et en animaux ; aussi, les genres micoderme , mucor , monilia, botrytis , etc., etc., sont-ils considérés comme des plantes par de certains naturalistes, et comme des animaux par d'autres. Il y a plus, Ingenhouz, Agardh et Bory de Saint-Vincent, avancent une opinion fort étrange : selon eux, ces êtres ambigus que je viens de vous nommer sont alternativement tantôt des animaux, tantôt des plantes.
Si, abandonnant les atomes microscopiques, nous jetons les yeux sur des êtres déjà plus avancés dans l'organisation, dans le nombre nous remarquerons les oscillatoires, également placées, par les uns, parmi les animaux, et par les autres, parmi les végétaux, parce qu'en effet, elles sont composées des deux, et semblent justifier l'opinion d'Ingenhouz. Aujourd'hui, on trouve les oscillatoires au fond des ruisseaux d'eau vive, dans les lieux ombragés, rarement dans les eaux croupies ou saumâtres; quelques-unes habitent en plein air sur la terre, les pierres, et contre les troncs d'arbres ; elles recherchent la lumière, et ne sont douées que d'un mouvement lent d'oscillation. Dans quelques-unes, on reconnaît évidemment, à une forte loupe, une tête tantôt en aiguille, tantôt en pointe obtuse; l'extrémité opposée ou la queue , est arrondie , quelquefois pourvue de deux appendices plus ou moins prononcés ; leur intérieur offre des cloisons très rapprochées. Tels sont quelques trichophores, conferves, bissus, rhizomorphes, etc., des botanistes.
Je vais mettre sous vos yeux les deux espèces les plus communes des environs de Paris.
La première est l'oscillatoire des murailles (oscillatoria vaginata, Chevall.), animal pour les uns, plante pour De Candolle qui la nomme rhizomorphe (rhizomorpha muralis, fl. fr. suppl. n° 752), ainsi que pour beaucoup d'autres qui l'ont prise pour une conferve [conferva vaginata, Dillw). Vous la trouverez, dans les temps de pluie , au printemps et en automne, le long des murs, des terrasses, et jusque sur les arbres parmi la mousse. Elle forme des plaques noires, luisantes, composées de fibrilles aplaties, ridées et entrecroisées d'une manière inextricable.
Vue au microscope elle offre une multitude de filaments fascicules, d'un vert foncé, renfermés dans des petites gaines transparentes, presque digitées, et on les voit s'épanouir en pinceau à leurs ouvertures.
La seconde est l'oscillatoire noire [oscillatorianigra Chevall.), qui se trouve dans les eaux claires et tranquilles, dont elle habite le fond. Elle est d'un vert noirâtre, tirant sur le bleu ; ses filaments sont très longs, déliés, quelquefois en faisceaux, transparents sous la lentille du microscope, marqués d'anneaux rapprochés. Dans cette espèce, à peine distinguet-on une tête et une queue, mais elle décrit des mouvements anguleux fort sensibles. Elle aime, pendant l'été, à monter à la surface des eaux tranquilles, pour jouir des douces influences de la lumière.
Dans ces trois premiers habitants de la terre, vous remarquerez que le premier n'est ni un animal, ni une plante, mais simplement quelques molécules de matière vivante. Les deux autres, au contraire, sont à la fois plante et animal. Si, comme je vous l'ai dit, ils sont une espèce de tâtonnement de la nature, bientôt elle les dédoublera, pour ainsi dire, et ce dédoublement doit produire en plante une algue, en animal unzoophyte, car nos oscillatoires réunissent les caractères de ces deux classes. Si donc je ne me suis pas trompé, nous devons voir paraître bientôt des algues et des zoophytes. C'est ce que nous allons savoir.
Revenons-en à ma première période, celle où, pour la première fois, des êtres organisés laissèrent dans leurs dépouilles fossiles des témoins irrécusables de leur antique existence.
La surface de la terre ne ressemblait en rien à ce qu'elle a été depuis. Un vaste océan sans bords la couvrait presque entièrement, et des archipels très nombreux à la vérité, mais formés par des îles d'une petite étendue, remplaçaient les continents d'aujourd'hui. Les premiers animaux qui vinrent peupler le globe, furent des zoophytes, et les premières plantes qui tapissèrent les plages de la mer, furent des algues.
Les algues sont les plantes les plus simplement organisées que l'on connaisse, et c'est parmi ces végétaux que les botanistes ont classé les oscillatoires dont nous venons de parler. Les plus simples ont paru les premières; puis ensuite l'organisation s'est compliquée, et des varecs d'une grandeur monstrueuse ont tapissé le fond des eaux et flotté à leur surface. Alors les îlots formés çà et là ont commencé à se couvrir de verdure, et des végétaux d'une organisation un peu plus compliquée sont venus fournir à la terre une parure nouvelle et vierge. De vastes forêts ombragèrent les coteaux, et des bosquets pittoresques se mirèrent au bord des eaux.
Mais ces arbres qui élevaient leur tête verdoyante à quatre-vingts pieds de hauteur, à quelles espèces croyez-vous qu'ils devaient appartenir? C'étaient des prêles qui aujourd'hui atteignent à peine un pied ou deux, et des fougères qui, dans nos bois, manquent de tiges et ne dépassent jamais quatre pieds de hauteur.
De même que les végétaux, les animaux offrent encore une organisation très simple, pendant les premiers temps. Ce sont, parmi les zoophytes, ce que les naturalistes nomment des polypes à polypiers, nombreuse suite d'espèces que l'on a prises long-temps
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pour des planles marines, et dont les individus, ainsi que les oscillatoires, sont réunis en grand nombre pour former des animaux composés, pour la plupart fixés au sol comme les végétaux. Les individus sont liés tous par un corps commun, et en communauté de nutrition, en sorte que ce que l'un des polypes mange profite au corps général et à tous les autres polypes. Us sont même en communauté de volonté, du moins dans les espères qui ne sont pas attachées au sol, telles que les pennatules, que l'on voit nager par le mouvement combiné de leurs polypes. Le polypier, ou partie commune de ces animaux composés, est toujours plus ou moins solide, tantôt à l'extérieur, tantôt à l'intérieur de la famille. Ordinairement cet axe est pierreux, comme pour rappeler son origine minérale.
Vous voyez que la ressemblance de ces premiers animaux est encore grande avec les végétaux. Mais, pendant cette période, l'organisation animale n'en resta pas là. Elle forma bientôt les zoophytes échynodermes, et pour la première fois il y eut des animaux recouverts d'une peau bien organisée, souvent armés d'épines articulées et mobiles, ayant une cavité intérieure où flottent des viscères distincts, et des organes de la respiration.
L'encrine (encrinus), que je vous montre ici, est un de ces animaux qui caractérisent principalement cette période; il est remarquable en ce qu'il est porté sur une tige divisée en un grand nombre d'articulations.
Ici se passe un fait extrêmement singulier. Je vous ai fait voir la matière hésitant, pour ainsi dire, dans la limite d'organisation entre les animaux elles plantes : à présent elle tâtonne pour déterminer les phénomènes de ce que nous appelons la vie. Chez les insectes, les poissons, les oiseaux et les mammifères, la vie est simple, unique, indivisible, tout aussi bien que chez vous qui me lisez. Si l'on vous coupe un membre, ce membre détaché est mort; si l'on vous retranche un organe nécessaire à la vie, cet organe meurt et tout le reste du corps aussi. Il est impossible de faire de vous deux parties vivantes parce que vous n'avez qu'une vie et qu'elle est indivisible.
Dans les polypes , il en est tout autrement, parce que leur vie est multiple, et que chaque fraction de leur corps jouit d'une animation particulière, indépendante de l'animation générale, quoiqu'elle lui soit subordonnée tant que l'être ne fait qu'un. Prenons dans une de nos mares un de ces polypes si communs sous les lenticules d'eau , une hydre verte, par exemple, et conservons-le vivant dans un vase d'eau pour en faire l'objet de nos expériences. Avec un instrument bien tranchant, coupons-le en deux parties : nous n'avons fait que dédoubler son être, car chaque partie vit, et remplit parfaitement toutes les fonctions de l'animalité. Coupons-le encore en quatre, en dix, en cent parties, et il en sera de même pour
chaque fragment ; nous aurons cent polypes au lieu d'un, et voilà tout. Mais faisons autrement : prenons deux, trois ou quatre polypes, et greffons-les ensemble au moyen d'une soie de sanglier qui les coudra les uns contre les autres. Peu de temps après, la soudure de leur corps s'opérera parfaitement, et nous n'aurons plus qu'un seul animal, vivant de la même manière que les autres, mais ayant des parties en nombre double, triple ou quadruple. Si vous avez deux polypes, un gros et un petit, dans le même vase, jetez-leur un petit ver : aussitôt chacun d'eux le saisira par une de ses extrémités pour le manger. A mesure qu'ils l'avaleront, ils seront obligés de se rapprocher l'un de l'autre, et bientôt ils se trouveront bouche contre bouche; alors ne voulant lâcher prise ni l'un ni l'autre, le gros polype avalera tout simplement le petit. Mais ne croyez pas qu'il en résulte un grand inconvénient pour ce dernier; dans l'estomac de l'autre, il continuera bonnement à dévorer sa proie , et il la digérera tranquillement à l'abri de tout danger. Puis, quand il sera ennuyé de sa prison vivante, il percera l'estomac du gros polype, en sortira, et ni l'un ni l'autre n'éprouveront le moindre inconvénient de tout cela. La vie, chez ces animaux, est partout, parce qu'ils n'ont pas encore d'organes spéciaux pour remplir les fondions de l'animalité. C'est ainsi que vous pouvez retourner un polype le dedans en dehors et le dehors en dedans, absolument comme on retourne une paire de gants; vous ne lui aurez pas nui , et il se trouvera tout aussi bien qu'avant. Ce qui était son estomac remplira très bien l'office de la peau, et sa peau formera les parois d'un nouvel estomac qui digérera la nourriture tout aussi bien que le premier.
Ce ne fut qu'à la suite du temps que la vie se concentra dans chaque animal et devint indivisible. Alors il y eut un moi pour chacun d'eux, un système unique de sensation, c'est-à-dire un système nerveux, d'où naquit pour chacun la connaissance de son existence. Alors vinrent les mollusques, qui sont peut-être les premiers êtres méritant véritablement le nom d'animaux, quoique encore bien imparfaits. Ils furent d'abord nus, comme on le voit par quelques fragments fossiles de poulpes, de sèches, etc., etc., puis ils se revêtirent d'une coquille d'une seule pièce, comme nos colimaçons, ou de deux ou plusieurs pièces.
Comme je vous l'ai dit, dans celte classe, la vie commence à se concentrer pour former le moi, l'égotisme, comme disent les Anglais, mais elle a encore conservé une force d'expansion prodigieuse, et qui trahit ses premières habitudes. Prenez, par exemple, ce colimaçon qui traîne lentement sa maison nacrée sur les fleurs de votre jardin; avec un instrument propre et très tranchant coupez-lui la tête; cette tête mourra, mais il n'en sera pas de même du corps L'animal, retiré dans sa coquille, restera immobile pendant plusieurs jours, puis, tout pour un beau matin, vous le verrez sortir de sa maison avec une nouvelle tête qu'il se sera formée lui-même.
Parmi les dix-sept genres de coquilles fossiles qui caractérisent cette période, on trouve assez communément
L'orthocératite, que je vous montre ici, et qui n'a plus d'analogues vivants dans la nature. Cette coquille est droite, à test extérieur simple, cylindrico-
conique, cloisonnée intérieurement et pourvue de syphons, mais sans étranglement.
On trouve encore, parmi les fossiles de cette période, des êtres singuliers, qu'on a nommés trilobites, qui ne sont ni des mollusques, ni des crustacés, mais qui font très bien le passage des uns aux autres. Ce sont les premiers animaux articulés.
Vous remarquerez que tous les êtres vivants, à l'exception de quelques végétaux, se sont formés dans l'eau et l'habitent. Aussi, à cette époque, n'y avait-il pas un animal qui eût une respiration aérienne, pas un qui habitât la terre. Le silence le plus profond régnait sur toute la nature, et pas une voix animée n'avait encore murmuré des accents d'amour ou de colore dans la solitude des forêts.