LE JOHANNISBERG
Parmi les trente-neuf principautés d'Allemagne qui ont voix délibérative à la diète germanique , à Francfort, il en est une qui se distingue de toutes les autres, non par son étendue, car elle n'en a guère, mais (ce qui vaut mieux peut-être) par l'excellent vin qu'on y récolte , par le nombre et la vertu de ses sources minérales, chaudes et froides, autour desquelles l'élite de toutes les nations semble chaque année se donner rendez-vous, et enfin par les admirables sites, qui, à chaque pas, s'y offrent au voyageur, soit qu'il suive les bords montagneux du Rhin, soit qu'il s'enfonce dans les sombres vallées de la Lahn. Je veux parler du duché de Nassau. Qui n'a pas, en effet, entendu vanter les vins du Johannisberg, de Hochheim , de Marckbrunnen , de Rudesheim , etc., etc.? Qui ne connaît, au moins de réputation , les eaux de Seltz, de Wiesbaden , de Fachingen, d'Ems, de Schwalbach, etc., etc. Mais la plus belle partie de ce duché , c'est le Rhingau , qui s'étend sur la rive droite du Rhin , depuis Rudesheim jusqu'à Mayence, et qu'on appelle avec raison le jardin de l'Allemagne.
Lorsque des fenêtres du château que possède le prince de Melternich, sur le haut du Johannisberg, votre vue plane pour la première fois sur ce délicieux pays, il vous est impossible de retenir un cri d'admiration. C'est que dans ce petit espace la nature semble avoir concentré toutes ses beautés. Le Rhingau jouit d'un climat très doux, et grâce au Rhin qui le baigne les chaleurs n'y sont jamais excessives. Ce fleuve , qui à son origine est si entravé et si rebelle , se montre , tant qu'il longe le Rhingau , dans toute sa puissance et toute sa majesté. Il coule avec lenteur, comme pour pouvoir caresser plus long-temps ces bords délicieux. Une fois qu'il les a quittés , on le voit se jeter avec fureur à travers les montagnes, qu'il parvient même à briser, témoin le Bingerloch. Un rocher coupait là le Rhin dans toute sa largeur, le Rhin l'a enfin forcé à lui livrer un passage, bien étroit, à la vérité, et bien redoutable pour les navigateurs. Le fameux passage du Pont-Saint-Esprit sur le Rhône , dont on fait tant de bruit en France, n'est rien auprès de celui du Bingerloch. C'est un horrible gouffre, dont d'énormes blocs de rochers forment le fond et surmontent les bords. Rien en-deçà, déjà il faut que le vaisseau s'emboîte , si je puis ainsi dire, dans un courant qui l'emporte avec la rapidité de l'éclair ; mal heur à lui s'il dévie, car arrivé au Bingerloch' il se brise en mille morceaux contre le rocher. Je me rappellerai toute ma vie avoir passé par là en 1829, c'était sur un bateau à vapeur, le premier qui s'aventurait sur le Rhin ; nous tremblâmes tous en approchant de l'endroit fatal. Heureusement nous avions pour pilote l'homme le plus habile et le plus expérimenté du métier, et que l'on avait choisi tout exprès; cela nous rassura un peu. En effet, ce brave homme connaissait le lit du Rhin comme s'il lavait creusé luimême. Le bateau traversa le Bingerloch avec une rapidité telle que notre respiration en fut coupée. Il glissa, sans les toucher, entre ces deux masses de rochers dont il n'était guère séparé que de deux ou
trois pouces , et le moment d'après, l'écho des montagnes répétait ce cri que nous lancions tous en battant des mains : a Victoire! victoire! » Nous étions fiers de nous voir sur le premier bateau à vapeur qui eût tenté de franchir ce redoutable passage , et qui en était venu si heureusement à bout. Quelques années après, j'appris qu'un autre bateau à vapeur avait été fracassé en cet endroit; une grande partie des passagers avait péri , le reste avait été horriblement mutilé.
Passé le Bingerloch, le Rhin redevient majestueux et calme. Il pénètre parmi des montagnes inhabitées, mais pleines encore des souvenirs de la chevalerie ; il se joue à travers d'étroites et sombres vallées ; il tourne d'immenses rochers qui semblent vouloir le forcer à rebrousser chemin. Arrivé à Coblentz , ses rives commencent à s'aplanir peu à peu jusque dans les Pays-Bas , où elles ne sont plus que du sable.
Mais laissons ce fleuve poursuivre son cours et revenons dans le Rhingau , ce délicieux jardin où la peinture et la poésie seraient tentées de placer les Dieux. Suivez-moi : C'est sur le Johannisberg que je veux aujourd'hui vous conduire.
En sortant de Mayence, vous apercevez déjà cette montagne, sur le sommet de laquelle s'élève, du milieu des vignes, le château du prince de Melternich avec son église. Tous les voyageurs vont le visiter. Vous frappez , et aussitôt paraît le gardien , qui vient à vous d'un air empressé, et tenant à la main un énorme trousseau de clés. C'est lui qui vous montre tout, qui vous explique tout; et à peine êtes-vous dans la cour, à peine la grille s'est-elle refermée sur vous , que déjà le voilà entré en matière.
« Dans l'origine, Messieurs (c'est ainsi qu'il commence ordinairement sa narration), ce château n'était autre chose qu'un couvent de moines, comme il y en avait tant alors dans le Gau (ancien nom du pays) ; sur un espace de cinq lieues carrées, on n'en comptait pas moins de douze, vrai paradis où les révérends pères vivaient joyeusement, car il y avait tels de ces couvents qui possédaient plus d'or qu'il n'en faut pour entretenir toute une cour. Celui-ci futconstruit, à ce que dit l'histoire, vers la fin du onzième siècle, par Rulhard, archevêque de Mayence, qui pensait faire oublier ainsi les persécutions et les outrages dont il avait accablé les juifs. Il mit ce couvent sous l'invocation de Saint- Jacques (Heilige Johannes), parce que c'était le jour de la Saint-Jacques que ces persécutions avaient eu lieu. De là le nom de Johannisberg donné à la montagne , qui, auparavant s'appelait Bischofsberg (montagne de l'Évêque). En 1130, le couvent richement doté par les derniers rejetons de la famille des Rheingrafen, qui en avaient été moines , fut élevé au rang d'abbaye, et ses richesses allèrent toujours en augmentant. Mais vint la réforme qui devait porter un rude coup à la domination ecclésiastique. A l'exemple du reste de l'Allemagne, les habitants des bords du Rhin et du Rhingau se levèrent , et le poignard à la main invoquèrent la liberté. Les moines du Johannisberg eurent beaucoup à souffrir. On les contraignit à payer des impôts, et pour qu'après leur mort leurs biens revinssent au pays, il leur fut défendu de recevoir des novices. Cependant le temps arriva où le peuple, affaibli par ses propres excès, désorganisé par les querelles incessantes de ses chefs, ne put af-
fronter davantage les puissances ecclésiastiques et les puissances profanes réunies contre lui ; il perdit un à un tous ses droits , il se vit forcé de courber de nouveaulatête sous le joug. Quoi qu'il en soit, le couvent de Johannisberg no recouvra jamais son ancienne splendeur. Beaucoup de moines avaient pris la fuite, une bonne partie des richesses avait disparu. L'archevêque do Mayence résigna donc son abbaye, et fut administrer ses biens. Plus tard , en 1G20, il la loua trente mille florins au Reichspfennigmeister Bleymann, qui était le Rothschild d'alors. Les héritiers de celui-ci , esprits peu spéculatifs, rompirent le bail en 1710, et le Johannisberg passa en propriété à l'archevêché de Fulda. Ce fut ainsi que pendant très long-temps, les chanoines de Fulda jouirent seuls de l'heureux privilège de voir sur leur table le vin généreux de Johannisberg.
Enfin, éclata la révolution française, et les idées de liberté ne tardèrent pas à se réveiller sur les bords du Rhin. Malgré la sanction que leur avaient donnée les siècles , les vieux droits furent anéantis ; tout prit une face nouvelle. Le peuple dont l'intelligence avait été jusqu'alors étouffée par une dévotion mal entendue , se polit au contact des autres peuples , dont il s'appropria les habitudes et les croyances. Les habitants du Rhingau, qui jusqu'alors n'avaient cultivé leur sol qu'avec répugnance , s'accoutumèrent à voir dans ce travail leur plaisir le plus doux.
Les couvents furent supprimés. On reconnut que les trois confessions chrétiennes étaient les filles d'une même mère; et les peuples des deux rives confondirent tellement leurs institutions, leurs mœurs, leurs langues, qu'ils semblaient ne plus en former qu'un seul. Des pays catholiques se virent gouvernés par des princes protestants , et des princes catholiques accordèrent au protestantisme leur appui et leur protection.
Ce fut à cette époque de sécularisation et de dédommagements que Fulda tomba dans le domaine de la famille d'Orange , qui occupe actuellement le trône de Hollande, et avec Fulda, le Johannisberg. Napoléon passa le Rhin , et le Johannisberg changea de maître : le conquérant le donna au maréchal Kellermann. Puis enfin, quand Napoléon eut disparu de la scène , l'empereur d'Autriche fit présent de ce beau domaine au prince de Melternich, qui aujourd'hui encore en est le possesseur. »
A tous ceux qui viennent visiter le Johannisberg, •voilà ce que raconte le gardien du château. Aussitôt son explication terminée, il promène sur ceux qui l'entourent un regard de satisfaction , et cherche à lire dans vos yeux l'impression qu'a dû vous causer son éloquence; mais vraiment, il y a plaisir à l'entendre. On voit que cet homme sent ce qu'il dit; il connaît bien son pays , et il en parle avec amour, avec chaleur. C'est un homme instruit , et d'une élocution facile, quelquefois même élégante; et puis il est si complaisant, si poli!..
Après vous avoir dit l'histoire du château , il vous introduit dans les appartements. Ceux du prince sont meublés avec un goût exquis ; on y jouit , au midi et à l'est, de la vue la plus ravissante. Je n'ai pu me défendre d'une émotion profonde en entrant dans le cabinet particulier du prince de Metternich, de ce célèbre homme d'état qui a contribué si puissamment à changer
la face du monde. Rien n'est plus simple que ce cabinet: La belle gravure historique de Godefroy, et une autre représentant le congrès de Vienne, en sont les seuls ornements. Les appartements de la princesse occupent l'autre aile du château ; ils ont vue sur l'ouest et sur le midi.
Quand vous avez tout visité , le gardien vous conduit vers le balcon, s'écriant : « Regardez, et ditesmoi s'il y a au monde une vue plus belle que celle-là. d Il a raison , il n'est guère possible d'imaginer un plus magnifique panorama. Là bas , d'abord le Rhin , large, majestueux, imposant ; voyez ces milliers de bateaux qui le sillonnent en tous sens, et ces îles qui s'élèvent sur son sein comme des bouquets de verdure et de fleurs. A votre gauche , est Biebrich , résidence du duc de Nassau,' célèbre par son château et son parc. Dans le lointain , sur cette haute montagne , vous apercevez Hochheim, dont le clocher s'élance en pointe dans les airs : Hochheim est encore un de ces noms chers aux amis du bon vin. Un peu plus en avant, Mayence et les délicieux jardins qui l'entourent. A votre droite, le Niederwald , avec son temple et ses ruines. Puis, voyez toutes ces villes , tous ces villages qui s'étendent devant vous , et qui semblent réunis tous ensemble par de longs rubans de vignes; voyez ces riants coteaux , ces gracieuses et fertiles vallées. Enfin , de l'autre côté du Rhin, s'étendent les vastes plaines du palatinat, et pour servir de fond à cet admirable tableau, voilà le Donnersberg , dont le sommet entouré de blancs nuages, semble se perdre dans les cieux.
Le vignoble qui produit le Johannisberg se trouve devant le château; il occupe un espace de quelques arpents seulement. Tout autour se récolte un vin très bon aussi et fort recherché , mais de beaucoup inférieur au vrai Johannisberg. Ce dernier ne parait que sur la table des rois. E. Jacquemin.