LE DÉNICHER DE L' AIGLE
Quelle suite de tableaux dissemblables n'offrent pas les montagnes des Pyrénées! Ici ce sont des coteaux riants et pittoresques , là, des sommets déserts, arides, qui se perdent au milieu des nues; puis des groupes d'arbres, de fleurs, de verdure parsemés de chaumières et d'habitations isolées , qui offrent un charme inexprimable au voyageur. Tantôt c'est le berger basque dans son antique costume, sortant de sa cabane et conduisant des troupeaux nombreux qu'il abandonne dans de magnifiques pâturages , sous la seule garde de quelques chiens fidèles. Tantôt c'est le cultivateur montagnard travaillant gaiement et sans relâche le champ que lui ont transmis ses ancêtres, et qui, de temps immémorial, fut le domaine de sa famille ; plus loin , sa jeune fille gravissant légèrement et pieds nus des sentiers escarpés, lui apporte son repas, tandis que sa compagne rentre au hameau , la tête pesamment char-
gée de feuilles de maïs ou de fougère que réclament les besoins des troupeaux. Ici passe un jeune garçon, plein de force et de santé , conduisant des bœufs attelés à un grossier assemblage de quelques pièces de bois; le cri aigu que produisent par leur frottement les roues et l'essieu de ces chariots , seuls moyens do transport dans le pays pour des charges un peu considérables, annonce de loin leur approche. Vous rencontrez enfin un jeune homme à ki contenance fière et décidée, le havre-sac sur l'épaule et le fusil sous le bras, se dirigeant vers le bois dont la cime de la montagne est couronnée; il va combattre jusque dans son repaire le loup cruel dont les ravages ont épouvanté la contrée ; les pleurs , le désespoir des bergers ont ému son coeur , excité son courage. Les primes peu élevées que l'on accorde pour la destruction de ce formidable ennemi des troupeaux , ne pourraient balancer les risques et les dangers auxquels s'exposent les montagnards ; ils peuvent , comme il arrive souvent, rencontrer plusieurs de ces animaux réunis, disposés à se défendre , à déchirer leur agresseur; l'audace et l'intrépidité sont vaines contre un aussi redoutable rassemblement; toute arme est impuissante, inutile, et la fuite la plus légère ne saurait préserver le chasseur de périr victime de son dévouement.
De tous ces intrépides chasseurs , Pyn était le plus renommé. L'ermitage de Pyn, dans les environs de Cauteretz , est un lieu tranquille , solitaire , que la nature a paré de tous ses charmes et enrichi de tous ses dons. C'est là , au milieu de ces biens faciles et abondants dont la jouissance suffit à tous ses désirs, qu'une famille nombreuse vit dans l'union, l'aisance et le bonheur. Quelques prairies, un troupeau, les produits du jardinage, voilà leurs richesses. « Nous avons trouvé rassemblés dans la maison de Pyn, dit M. Cervini, tous les individus qui composent sa famille , et dont les différentes générations offrent tous les degrés de la vie. Jean , plus qu'octogénaire en est le chef; il vit avec son gendre, père lui-même de sept enfants, qu'on nous a présentés. Michel Pyn , un de ses frères, est celui qui a particulièrement excité notre attention. Il fut parmi les chasseurs d'ours un des plus déterminés qu'aient vus les Hautes- Pyrénées. Nous savions qu'il aime à rappeler ses anciens exploits , et à les raconter avec une sorte d'orgueil; aussi n'avons-nous pas eu beaucoup de peine à le mettre sur la voie. Entouré de sa parenté , toute disposée à entendre encore un récit qui ne pouvait lui offrir rien de nouveau, mais qu'elle écoule toujours avec une déférence respectueuse, il a bien voulu satisfaire notre curiosité à peu près en ces termes : « Dans mon temps , jeune encore , je m'étais fait une réputation à la chasse des isards (espèce de chamois); il est vrai que j'abattais ordinairement du premier coup tous ceux qui passaient à portée de mon fusil. Cet exercice fatigant était un jeu pour moi ; j'y joignis la chasse de l'ours, plus lucrative, et dont les dangers mêmes plaisaient à l'ardeur de ma jeunesse. Rientôt je devins fameux parmi les plus courageux chasseurs; dans le grand nombre de ces animaux que j'ai tués, plus de quarante ont été écorchés de mes propres mains ; je n'ai pu retirer les autres des endroits inaccessibles où ils se sont précipités en fuyant , et où ils sont restés morts et perdus
pour moi. » A la vive émotion que ce bon vieillard éprouvait en nous parlant du nombje d'ours dont il avait purgé les environs de Cauteretz, il nous a été facile de remarquer combien ce souvenir flattait encore son amour-propre. Nous avons dû convenir avec lui que si , dans nos villes, l'on a placé peu de gloire à braver les dangers que l'on court en combattant ces animaux, il n'en est pas de même dans les pays exposés à leur ravage , et que l'orn ne peut du moins refuser quelque reconnaissance à. celui qui, au péril de sa vie , va les attaquer dans leur repaire. Sans la guerre continuelle qu'on leur fait, quel voyageur oserait parcourir les parties désertes des Pyrénées ! On verrait dans la belle saison, ces bêtes féroces fondre sur les troupeaux, ou pressées par la faim, dans les hivers rigoureux, descendre jusque dans les hameaux , et y porter la désolation. C'est en établissant sur ces effrayantes conséquences l'utilité des services que Michel Pyn a rendus à son pays , qu'on lui fait depuis long-temps espérer une pension : « Qu'ils se dépêchent, nous disait-il, et dans tous les cas, qu'ils ne craignent pas de me la payer long-temps encore; je me survivrai dans mon petit-fils que vous voyez là; il marche sur mes traces , et j'espère que mon exemple l'encouragera. Fort, agile , plein d'adresse et d'activité, il fait actuellement son apprentissage par la chasse aux isards; j'ai commmencé comme lui , il finira comme moi. »
Ce sont de rudes adversaires que ces ours des montagnes ! Qui n'a entendu raconter par les pâtres de Bagnères le fait arrivé à deux de leurs compagnons? Il y a quelques années, à la fin d'un hiver rigoureux, un ours s'étant approché des bergeries, avait répandu l'alarme dans tous les lieux environnants ; à plusieurs reprises, il avait réussi de mettre en défaut la garde des chiens et la surveillance des bergers. Deux de ces derniers se dévouèrent pour le salut commun et la sûreté de là vallée. Armés de leurs fusils et de leurs poignards , ils se mettent en embuscade au bas des rochers ; là, ils attendent l'ennemi qui ne tarde pas à paraître ; dès qu'ils le voient ils vont à sa rencontre et l'attaquent vivement. Frappé d'une balle et irrité de sa blessure, l'ours s'élance sur ses agresseurs qui se trouvent ainsi obligés de le combattre corps à corps. L'animal furieux se lève sur ses pieds de derrière, se jette sur l'un des assaillants, le saisit, et cherche à le déchirer avec ses dents et ses griffes ; le berger, pour éviter ses morsures, l'enlace à son tour, et lui enfonce un long couteau dans la poitrine. L'ours , mortellement blessé , ne presse plus que faiblement son adversaire qui le pousse sur le bord du rocher, et d'un bras vigoureux le précipite au fond d'un abîme, où les chasseurs descendent peu' après pour s'emparer de la peau dont ils le dépouillent. Chargés de ce trophée, ils reviennent en triomphe au milieu de leurs amis , justement alarmés de leur longue absence. Celui des deux courageux bergers qui, le premier s'avança pour attaquer l'ours, était cuirassé d'une double peau de mouton, précaution indispensable, lorsqu'on est décidé à tenter les dangers d'une pareille lutte. Tels sont les moyens qu'on em ploie pour faire la chasse aux ours dans les Pyrénées. L'ours de cette région , quoique d'une robe brune , et par conséquent carnassier , est moins féroce et d'une taille moins forte que celui des Alpes. Naturelle-
ment frugivore et habitant les montagnes de la région supérieure, il ne s'en éloigne que lorsque par le séjour trop prolongé des neiges qui les recouvrent ; il finit par ne plus trouver les racines dont il se nourrit habituellement. Alors, poussé par la faim, il ravage les vallées ; mais il n'y a pas d'exemple que, pendant la belle saison, les ours soient venus inquiéter les habitants des plaines, ni ravager leurs troupeaux. Ce sont les montagnards et les gens du pays qui vont les attaquer dans leurs retraites et dans des lieux inaccessibles. Les étrangers demeurant à Bagnères se livrent quelquefois au plaisir de cette chasse qui n'est pas sans péril.
La chasse la plus intéressante, et qui offre non moins de dangers que la poursuite des isards et des ours à travers les montagnes , c'est le dénicher de l'aigle dans les profondeurs des rochers noircis par la foudre. Voyez ces deux jeunes hommes, au courage intrépide, à la démarche fière , audacieuse; ils sont légèrement vêtus ; pour toute défense , celui-ci porte une carabine à double canon ; celui-là une espèce de pique en fer, longue de deux pieds à peine. Ainsi armés, ils s'en vont traverser les sommets les plus arides, les plus déserts des Pyrénées, franchir de redoutables précipices , affronter les abîmes, braver les glaciers, et ces terribles avalanches qui, suspendues au-dessus de leur tête , menacent sans cesse de les engloutir. Et où se dirigent-ils donc, ces pâtres des montagnes, aux allures indépendantes, car dans leur contrée, on respire un air plus libre, qui semble donner'à l'homme un plus haut sentiment de sa force, de sa dignité? Où vont-ils? de plusieurs jours ils ne paraîtront au logis. Ils partent pour une dénichée d'aiglons, près de la brèche de Roland, immense séparation de deux rocs que le paladin fit d'un coup de sa botte , s'il faut en croire l'archevêque ïurpin; d'autres disent avec sa durandal, épée formidable , célébrée dans les romans de chevalerie et dans cette merveilleuse création de l'Arioste , ce Roland furieux , la plus ingénieuse , la plus bizarre, la plus récréative , la plus étonnante des conceptions.
Eh bien ! sur cette brèche de Roland qui réveille tant de souvenirs, qui rappelle les exploits des paladins du grand Charles, on a vu depuis quelque temps planer un aigle aux vastes ailes; chaque matin il s'éloigne, et va chercher sans doute la nourriture de ses petits. Les deux montagnards ont formé le projet de s'emparer de la nichée; ils marchent toute la nuit, et, le matin, aux premières lueurs du jour, tandis que le majestueux oiseau prend son vol , ils apparaissent sur la cime de la montagne. Dans le creux d'un rocher , ils découvrent un petit aiglon ; son œil est vif déjà , mais ses ailes refusent encore de l'élever près des nuages. Les chasseurs se partagent les dangers; l'un, la carabine en mains, reste debout au sommet de la brèche; l'autre, à l'aide de solides cordes , descend au fond de l'aire. Tout à coup , et plus rapide que la foudre , la mère fond sur le cruel ravisseur ; elle a entendu les cris aigus de son petit, elle vient le défendre, et, furieuse, elle se précipite sur le téméraire montagnard. Hélas! inutile est sa peine ; d un côté le fer acéré ' de l'autre, les balles meurtrières, rendent vains tous ses efforts. Elle tombe bientôt; joyeux d'un
double triomphe , les chasseurs retournent au village conter à la veillée du soir le récit de leur dangereuse excursion. Les aigles des Pyrénées , moins grands , moins terribles que ceux des Alpes , sont pourtant d'une férocité redoutable ; leurs ailes ont quelquefois quatre pieds d'envergure , et l'on cite plusieurs circonstances, où, de leurs énormes serres, ils ont enlevé des moutons sous les yeux mêmes des bergers.
La chasse aux palombes ou pigeons ramiers , a lieu en septembre et octobre. Tous les étrangers accourent alors pour jouir de ce spectacle qui les récrée et pique leur curiosité par la singularité des moyens qu'on emploie , et le résultat qu'on obtient. D'un arbre à l'autre sont attachés et suspendus des filets ; ils remplissent l'intervalle qui les sépare, et tombent jusqu'à terre. Les chasseurs , élevés sur des perches plus hautes que les arbres mêmes , attendent immobiles, le passage des palombes; dès qu'elles arrivent , ils saisissent l'instant favorable pour leur lancer un maillet ou palette en bois , qu'ils nomment matère dans leur jargon. Les palombes, effrayées par leurs cris et par la matère qui représente grossièrement un épervier, s'abaissant dans leur vol, et, poussées vers les filets, échappent difficilement aux pièges qu'on leur a tendus.
A mesure qu'on pénètre dans les vallées des Pyrénées , les montagnes s'élèvent , les pâturages prennent la place des champs brûlés, les forêts succèdent aux vignobles , les eaux sont plus fraîches, plus tu-
multueuses; l'homme revêt un caractère plus décidé; les chemins sonf élevés en chaussées ou taillés dans le roc ; on aperçoit des arbres jusqu'alors inconnus; on en reconnaît plusieurs que l'on cultive avec soin dans les parcs; des bouleaux, 'des frênes , des sureaux s'élèvent avec grâce et liberté. De nouveaux hôtes peuplent ces bois; le bec croisé fréquente les sapinières, le grimpereau de murailles se suspend sur l'abîme , le merle d'eau rase d'un vol rapide les cataractes du Gave, le choucar aux pieds rouges distrait le voyageur par ses jeux et l'assourdit par ses cris; et au loin, l'aigle et le vautour planent silencieusement sur la forêt. Le cheval traverse d'un pas ferme les ponts mobiles; il franchit les pentes escarpées , en compagnie de cette belle espèce de chiensbergers que Buffon considérait comme type de la race. L'écureuil bondit sur les branches ; l'ours n'a pas encore abandonné les gorges sauvages, et l'isar se dérobe aux regards du chasseur , en frayant sa route à l'ombre des glaciers. Tout annonce un pays nouveau, et le parfum des bruyères , et le bruit assourdissant du Gave, et le tintement harmonieux des clochettes, et l'abondance des eaux qui glissent sur l'herbe , et les villages bâtis avec la pierre de luxe. Voilà ce que l'on admire dans les premières vallées des Pyrénées ; la nature y est animée, paisible; plus loin elle no présente plus que l'aspect d'un morne désert.
A. Mazuv.
( Le dénicheur d'aigles. )
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