‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 138 sur 187 · LE BLAIREAU · texte numérisé non relu

LE BLAIREAU

Fatigué de la chasse de la veille , je dormais comme une souche., lorsqu'un tapage épouvantable se fit entendre à ma porte. « Alerte, alerte, criaiton; à la campagne, est-ce qu'on doit dormir?» Réveillé en sursaut, deux heures avant le jour , j'étais d'assez mauvaise humeur ; mais comme le tapage redoublait et que je craignais vraiment de voir enfoncer ma porte , je me déterminai enfin à sortir du lit et à ouvrir. Aussitôt , mon hôte me porta la clarté de sa lanterne dans les yeux, en redoublant ces cris : « A la chasse, morbleu, â la chasse. » — Mais il me semble que nous avons assez chassé hier toute la ournée pour deux becfigues qui sont encore dans Tome v.— juillet 1838.

mon carnier. — Il s'agit bien de becfigue , ma foi , quand on va partir pour la chasse à l'ours. — Comment, la chasse à l'ours? Il n'y en a pas , j'imagine , à douze lieues de Paris. — Ah ! vous croyez qu'il n'y en a pas ! Pourriez-vous me dire, alors, ce que c'est que l'ursus mêles de Linnée? — Parbleu , c'est le blaireau. — Vous y êtes, mon cher , mais le blaireau n'en est pas moins l'ours des environs de Paris, et pour vous prouver que j'ai lu mon G. Cuvier, j'ajouterai que c'est un mammifère de la section des carnassiers plantigrades, ce qui veut dire qu'il marche sur toute la plante des pieds, et non sur les doigts comme un chien. De plus , ses doigts sont très engagés dans la peau , sa queue est courte , et ce qui le distingue éminemment des autres plantigrades, c'est

une poche située sous la queue , d'où suinte une humeur grasse et fétide. Voilà de la science , j'espère , ou je ne m'y connais pas.

— Certainement, lui répondis-je , en enfourchant mon pantalon. — Cet animal, ajouta— t-il , a une marche rampante et une vie nocturne, comme la plupart des animaux de son genre. Sa taille est à peuprès celle d'un caniche, mais il est plus bas sur jambes; son pelage est grisâtre dessus et noir dessous ; son œil est petit, ainsi que son oreille , sa tête est blanchâtre Yers le museau , avec une bande noirâtre de chaque côté. Le blaireau est un animal paresseux , défiant , solitaire , qui se retire dans les lieux les plus écartés , dans les bois les plus sombres, et s'y creuse une demeure souterraine; il semble fuir la société, même la lumière, et passe les trois quarts de sa vie dans ce séjour ténébreux , dont il ne sort que pour chercher sa subsistance. Comme il a le corps allongé, les jambes courtes, les ongles, surtout ceux des pieds de devant, très longs et très fermes, il a plus de facilité qu'un autre pour ouvrir la terre , y fouiller , y pénétrer , et jeter derrière lui les déblais de son excavation , qu'il rend tortueuse , oblique , et qu'il pousse quelquefois fort loin. Il ne sort de son gîte que la nuit , ne s'en écarte guère , et y revient dès qu'il sent quelque danger. Les blaireaux tiennent leur domicile propre; ils n'y font jamais leurs ordures. On trouve rarement le mâle avec la femelle. Lorsqu'elle est prête à mettre bas , elle coupe de l'herbe , en fait une espèce de fagot qu'elle traîne entre ses jambes jusqu'au fond du terrier, où elle fait un lit commode pour elle et ses petits. C'est en été qu'elle met bas, et la portée est ordinairement de trois ou de quatre. Lorsqu'ils sont un peu grands elle leur apporte à manger; elle ne sort que la nuit, va plus au loin que dans les autres temps ; elle déterre les nids de guêpes , en emporte le miel ; perce les rabouillères des lapins, prend les jeunes lapereaux , saisit aussi les mulots , les lézards , les serpents, les sauterelles , les œufs des oiseaux, et porte tout à ses petits, qu'elle fait sortir souvent sur le bord du terrier , soit pour les allaiter , soit pour leur donner à manger. •

— Je vois, mon cher hôte, que vous connaissez votre Buffon comme votre Cuvier. Me voilà prêt ; je prends mon fusil , et je vous suis. — Un fusil , pourquoi faire? — Mais pour chasser, j'imagine? — Vous n'y êtes pas, mon cher , voici vos armes et tout votre équipage. •

Il sortit, et fut prendre derrière la porte où il les avait déposés, plusieurs objets qu'il m'apporta. Ceci, me dit-il , est une lanterne que vous porterez de la main gauche ; voici un sac à blé de grosse toile qui vous servira de carnier ; celte fourche de bois remplacera votre fusil, et vous porterez en outre, en forme de canne , ce bâton court, muni d'un crochet de fer à son extrémité. Partons.

Je le suivis, et nous trouvâmes dans la cour deux domestiques ayant des fourches comme les nôtres, et l'un d'eux tenait à la laisse un couple de bassets à jambes torses. Nous nous mimes en route, et, arrivés au pied d'une petite colline boisée, on dècoupla les chiens ; un domestique entra avec eux dans le taillis, et nous gardâmes un profond silence. Cinq minutes après, nos bassets donnèrent de la voix, et c'est

alors que mon hôte , oubliant sa cinquantaine , s'élança à leur suite, en m' engageant à en faire autant. Ce ne fut pas sans avoir trébuché cent fois , sans nous être cogné le nez contre les arbres et déchiré les jambes dans des buissons de ronces, que nous parvînmes à atteindre nos chiens. Us faisaient un vacarme affreux , parce que dans cet instant ils approchaient d'un blaireau qui ne pouvait fuir que très lentement, et qu'ils eurent bientôt atteint. L'animal se voyant pris se retourna sur eux, et se défendit avec fureur. Tantôt il se dressait sur ses pattes de derrière, et s'appuyant le dos contre un tronc d'arbre, il présentait à ses deux ennemis des ongles dangereux et des mâchoires armées de dents formidables ; d'autres fois il se couchait sur le dos et jouait si habilement des griffes et de la gueule, qu'il tenait les chiens, et je l'avouerai , les chasseurs mêmes, à une respectueuse distance.

Mon hôte, à lui tout seul, faisait plus de bruit que le blaireau , les chiens et les autres chasseurs ensemble ; mais , et c'est encore un aveu que je dois faire , il ne s'approcha que modérément de l'animal furieux, parce que, me dit-il ensuite , il avait connu un chasseur dont le mollet se trouva violemment compromis , pour avoir voulu faire le brave en pareille occurrence. Le vrai est que le blaireau a les mâchoires si fortes et les dents si aiguës, que rarement il mord sans enlever la pièce, et que souvent il fait aux chiens des morsures très dangereuses. Moi , que mon inexpérience rendait plus hardi , je m'approchai ; je parvins à lui embrasser le cou avec ma fourche , et je le maintins cloué sans mouvement sur la terre. Alors mon hôte s'approcha bravement , saisit l'ours, comme il disait, avec la pointe de son crochet qu'il lui passa dans la mâchoire inférieure , le souleva de terre, et le pauvre animal , après avoir été préalablement muselé , fut dans le sac , et placé sur le dos d'un de nos domestiques. Quant à nous, nous nous en revînmes harassés, crottés, déchirés , écorchés, mais triomphants, et nous arrivâmes au château une heure avant que les dames fussent levées.

Après déjeûner, mon hôte , pour satisfaire ma curiosité, me conduisit sur le penchant d'un coteau , à l'entrée d'un taillis , à l'exposition du midi , où il me montra plusieurs terriers de blaireau, creusés entre les Assures d'une roche calcaire, de manière qu'il eût été impossible de déterrer ces animaux avec la pioche et la pelle, a Je ne laisse jamais entrer mes bassets dans un terrier , me dit-il , parce que les blaireaux sont très sujets à avoir la gale, et que rarement un chien sort de leur trou sans en rapporter cette maladie. Ensuite, quand l'animal entend le chien , il a la malice de faire ébouler la terre de manière à couper la communication qui conduit jusqu'à lui. Si néanmoins le chien parvient à le joindre, ce qui est très rare , il se défend avec une telle furie , que son ennemi , souvent estropié , est obligé de battre en retraite. Si on fume un blaireau , les èboulements qu'il fait coupent la communication de la fumée, et il n'en est pas atteint. J'ai essayé de tendre des lacets à l'entrée de son trou , quand il est dedans , espérant qu'il s'y prendrait en sortant; mais ce malicieux animal est aussi rusé que courageux , et il s'aperçoit toujours du piège qui lui est tendu.

Dans ce cas , il reste plusieurs jours dans son terrier j et ce n'est que lorsqu'il est tourmenté par une faim pressante qu'il se hasarde à en sortir. Mais alors, si le terrain le lui permet, il creuse une autre sortie dessous ou à côté du piège , et il part pour ne plus revenir. Si le terrier est dans des rochers , et qu'il ne puisse pas faire une autre sortie, voici comment il agit : Il approche doucement et avec une défiante prudence du lacet tendu à l'entrée; il l'examine; et quand il a reconnu sa position, il se recule, recourbe son corps en appliquant ses pattes sur sa poitrine et sur son ventre , si ,jlace la tête entre les cuisses, et forme ainsi une boule tout-à-fait arrondie ; dans celte étrange posture, il roule au travers du lacet, sans que celui-ci trouve prise pour l'accrocher en passant.

Du reste , les blaireaux appartiennent exclusivement à l'Europe , et, répandus partout, partout ils sont peu nombreux et assez rares. Quoique carnassiers, ils se nourrissent aussi de fruits , de racines et même de graines. Boitard.

Page 1