‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 146 sur 187 · VESTIBULE DE LA TRÉSORERIE DANS LA CITADELLE DE TANGER · texte numérisé non relu

VESTIBULE DE LA TRÉSORERIE DANS LA CITADELLE DE TANGER

L'aspect de Tanger, vu de la mer, est bien celui d'une ville moresque; des maisons blanches jetées pêle-mêle sur la crête et aux flancs d'une colline ; un minaret luisant et carré ; des murailles crénelées, des canons de fer entre les créneaux, des turbans pardessus les canons ; un drapeau rouge, une plage aride et déserte, une mer magnifique, voilà le tableau. Mais quelque chose en détruit l'originalité; ce sont les palais des consuls européens qui écrasent de leur luxe la ville africaine ; celui d'Espagne, entre autres,

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Trésorerie à Tanger. Voir 3e volume, page 410. )

a l'air d'une forteresse, et domine tout ce qui l'entoure. Si Tanger n'est plus un préside européen, il l'a été jusque vers la fin du dix-septième siècle, époque où il fut abandonné par les Anglais qui le tenaient des Portugais. Ils eurent soin, en se retirant, de ruiner le môle, qui depuis n'a jamais été relevé, ce qui rend le mouillage peu sûr contre les vents d'ouest. Protégé de l'autre côté par la pointe de Malabatte, en arabe Ras-el-Menar (cap du Phare), il l'est beaucoup plus contre les vents moins dange-

reux de l'est. Au départ des Anglais, Tanger rentra sous l'obéissance des sultans de Maroc, et y est resté. C'est une ville de neuf à dix mille habitants, dont un cinquième à peu près est composé de juifs.

La première chose qui frappe l'œil européen, dans une ville arabe, c'est le costume. Celui de Maroc est pittoresque, mais simple, et en cela il diffère de celui des Algériens qui est riche et somptueux. Les Maures occidentaux sont restés plus près de l'antique simplicité ; ils ne portent sur eux ni or, ni

pierres précieuses. La pièce principale el vraiment originale du coslume marocain, celle qui lui imprime son caractère particulier, est lo haïk, longue robe de laine blanche, très ample, qui enveloppe tout le corps. Le haïk est fait d'une étoffe souple qui suit les mouvements fans les gêner. La chose qui frappe le plus après le coslume, c'est le silence. Il est tel qu'on se croirait au village; encore le village a-t-il sa cloche, la ville musulmane n'en a point. De deux heures en deux heures le mudzin monte sur le minaret; il arbore un étendard blanc, et appelle le peuple à la prière d'une voix monotone et chevrotante. On ne peut rien entendre de plus triste que cette voix, surtout la nuit. Tanger n'a qu'une mosquée un peu apparente qui estsurmonlée d'un haut minaret carré, recouvert de briques vertes qu'on voit reluire au soleil. La mosquée n'a pas de porte. Les croyants y pénètrent à toute heure du jour et de la nuit, en laissant leurs babouches à l'entrée.

La seule partie de Tanger qui ait du caractère, est la citadelle ou kasba, bâtie au sommet d'une colline, et qui domine la cité. Nous donnons aujourd'hui une vue du vestibule de la Trésorerie. On monte à la kasba par un rude sentier en zig-zag; une des portes est tournée vers la campagne. Cette citadelle a pu être forte autrefois; les bâtiments sont maintenant lout-à-fait délaissés et tombent en ruines. Malgré son état de dégradation, c'est un monument d architecture moresque à étudier. On aurait de la peine à y reconnaître un plan, il y règne une confusion complète; donjon, murs, parapets, tout semble avoir élé bâti au hasard ; c'est un grand pêle-mêle où l'oeil se perd. On pénètre dans l'intérieur par un couloir oblique et obscur ; on entre dans une première cour ornée de colonnes évidemment romaines, et sur laquelle s'ouvrent plusieurs appartements dans le style dcl'Alhambra de Grenade, et surtout de l'Alcazar de Séville, mais bien moins spacieux et moins ornés. Les plafonds, qui sont concaves et sculptés en bois avec une délicatesse extrême, sont encore admirables, quoiqu'à moitié tombés; le temps achèvera bientôt d'en consumer les dorures; les lambris étaient tapissés d'arabesques peintes, mais on a tout passé à la chaux; les arabesques mêmes ont beaucoup souffert, le mur est lisse en plus d'un endroit. Les portes qui ont élé sculptées avec le même art que les plafonds, sont vermoulues ; du resle, il n'y a rien à fermer, car les appartements sont abandonnés aux hirondelles et aux palombes; quand on y enlre, elles s'envolent par nuées. Les cours sont pavées de dalles de pierre, quelques-unes avec assez de goût. Un escalier dégradé, comme tout le reste, mène aux terrasses supérieures. L'ascension est difficile, mais on est dédommagé de sa peine en atteignant le faite, par l'air pur qu'on y respire et le vaste horizon qu'on a sous les yeux. Ces terrasses, dont quelques-unes ne sont pas sans élégance , ne forment point une plateforme unie, mais sont échelonnées en gradins inégaux et séparées par les cours intérieures.

« Du château , écrit M. Ch. Didier, on domine toute la ville ; on aperçoit de là un quartier qui est le plus misérable de Tanger ; il n'y a pas même de maisons, mais des hufles de roseaux recouvertes de boue en guise de ciment. C'est comme un village au milieu de la cité. Vue ainsi de haut, la ville est pit-

toresque , le rapprochement des maisons moresques et des palais consulaires, forme un contraste piquant, ol quand les pavillons flottent en l'air, toutes les couleurs de )'arc-cn-ciel ondoient au soleil. Les consuls sont fort jaloux de leur droit de bannière, c'est à qu élèvera le plus la sienne, et les deux puissances, encore aujourd'hui tributaires de Maroc , la Suède et le Dancmarck , ne sont pas sur ce point les moins susceptibles et les moins fastueuses. La mer ajoute à la beauté du coup-d'œil ; cette mer, la plus belle, la plus poétique du monde, est le détroit de Gibraltar. Ce n'est plu? la Méditerranée, ce n'est pas encore l'Océan ; déjà c'est la grâce de l'un, son azur limpide et argenté; c'est la majesté de l'autre, ses longues lames et ses grands coups de vent. La vue de terre a aussi ses prestiges ; la campagne de Tanger est riante, sinon grandiose. Les jardins des consuls, situés autour et très près de la ville, l'environnent d'une ceinture de verdure fraîche et parfumée; mais la végétation n'est guère plus africaine sur cette rive que sur l'autre; on n'y voit pas un seul palmier. A quelques milles de la cité, en allant au cap Malabatte, est une ruine romaine qu'on appelle le vieux Tanger, mais qui n'est autre chose qu'une ancienne station ou un chantier de galères; les Maures en avaient fait une batterie qui commandait la baie, et qui est aujourd'hui réduite à un canon sans affût. L'ancienne Tingis, capitale de la Tingitane, occupait le même site que le moderne Tanger ; seulement le sol paraît s'être élevé, soit par l'entassement des décombres, soit par l'effet de quelque tremblement de terre ; on y découvre de temps en temps des antiquités romaines. Ainsi les nations se superposent, et le croissant brille à ce même soleil où brillaient les aigles des légions de Rome ; là où s'abritaient les galères de la république, le pêcheur maure vient amarrer son frêle canot. Il est à remarquer que ces terres barbares n'ont pas d'originalité historique; labourées par la conquête et dévouées à un esclavage éternel, elles n'ont aucun souvenir qui leur soit propre. »

Au pied des murs de Tanger, du côté de la campagne, et à la porte même de la ville, est une place toute creusée de matamores, fosses profondes et circulaires où l'on conserve le blé, ainsi que cela se pratique en beaucoup d'endroits. Le sol résonne, et même quelquefois s'enfonce sous le pied des chevaux, et comme on ne se hâte pas de refermer les trous, on risque la nuit, de disparaître sous terre. C'est sur celte place que se tient deux fois la semaine, le mardi et le jeudi, le marché, coup-d'œil pittoresque qui mérite qu'on s'y arrête. On ne vend rien là de bien précieux, mais on y vend de tout, et l'on peut y prendre une assez juste idée de l'industrie et de la civilisation indigènes. Il y règne moins de confusion qu'on ne pourrait croire. Les diverses denrées sont rangées par ordre, et l'on circule d'un pointa l'autre sans difficulté ; des soldats armés de fusils ou de bâtons, vont de groupe en groupe, et un officier spécial préside à la cérémonie. Tout individu qui enfreint les ordonnances de la police, est immédiatement châtié, de même que ceux qui trompent sur les poids et mesures, sur le prix et la qualité des marchandises. Celte justice économique a ses avantages si elle a ses abus ; c'est peut-être la seule qui convienne à ce peuple barbare. La place du marché

est dominée par une colline au sommet de laquelle est une mosquée ouverte et sans toit, c'est-à-dire, quatre murs blancs. C'est là qu'on célèbre la fête du Mouton. Au mois de mai de chaque année, on égorge un mouton devant la mosquée ; un des assistants, celui d'ordinaire qui a les meilleures jambes, charge sur son cou l'animal saignant, mais vivant encore, et se met à courir avec son fardeau du côté de la ville; il y entre, courant toujours, et s'il arrive à la grande mosquée avant que l'animal moribond ait rendu le dernier soupir, c'est un signe que l'année sera féconde et les récoltes abondantes. Si au contraire l'animal meurt en route, c'est un présage de stérilité, et l'on voit aussitôt la population pousser des cris et des gémissements sur les calamités futures. Non loin de la mosquée, est le tombeau d'un santon ombragé de son drapeau rouge; c'est un lieu de sûreté pour les malfaiteurs, ils y trouvent la sainte protection du droit d'asile; une fois là, ils sont inviolables; nulle force humaine, pas même l'iman suprême, ne pourrait les arracher de ce lieu sacré.

Au-dessus de la place du marché, et au penchant supérieur de la colline, est le cimetière maure. Rien de plus simple , pas une inscription, pas un ornement ; nulle part la mort n'a de temple plus austère. De petits murs, d'un ou deux pieds de haut, marquent seuls les divisions, et de longues herbes y croissent en toute liberté. Il est entièrement ouvert comme les mosquées et les tombeaux des santons. Tous les vendredis (c'est le dimanche des Maures), les femmes sortent de la ville et gravissant lentement la colline , elles vont visiter les tombeaux. Enveloppées du grand haïk blanc, elles errent en silence au milieu de la verdure ; on les prendrait elles-mêmes pour les ombres qu'elles viennent pleurer ou consoler. Les hommes respectent ces pèlerinages du sépulcre, et ils se tiennent tout le jour éloignés de l'asile funéraire. C'est peut-être la seule heure de liberté dont jouissent les Mauresques. Le moment est bon pour les voir, car elles ne se cachent pas des chrétiens quand elles sont sûres de n'être pas aperçues des Maures. Le cimetière des juifs est de l'autre côté de la place, au pied même de la muraille, entre la porte du marché et celle des tanneurs qui mène à la plage. Plus simple encore que celui des musulmans, il est ouvert comme le leur, et exposé à tous leurs outrages. Les femmes maures ne manquent jamais de se détourner en passant, afin de venir souiller les tombes des mécréants ; c'est chez elles une affaire de dévotion, et presque un article de foi. Ainsi le fana tisme poursuit jusque dans son dernier asile le peuple infortuné d'Israël.

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