‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 145 sur 187 · ISÈRE.— VIENNE · texte numérisé non relu

ISÈRE.— VIENNE

(Voir le 4e volume, page 124.) CATHÉDRALE SAINT -MAURICE.

Vienne renferme dans son enceinte de magnifiques monumenls depuis l'époque des Romains; nous parlerons aujourd'hui de la cathédrale Saint-Maurice, morceau d'architecture gothique que n'ont pas toujours épargné les hommes, mais que les siècles ont respecté. Elle s'élève, majestueuse, sur une hauteur, la vieille basilique , « superbe etroyal édifice, qui peut entrer en une juste comparaison avec ce que la France a de plus magnifique, s'écrie dans son enthousiasme le savant Chorier; cette église Saint-Maurice, vraiment digne d'admiration, est l'ouvrage de la libéralilè des princes et de la piété des anciens habitants de Vienne. L'art n'a point de secrets qu'il n'y ait déployés, et l'on remarque tant de symétrie en toutes ses parties qu'on ne peut se lasser de l'admirer, non plus que de la voir ; enfin elle seule est capable d'être l'ornement de la province, et lui peut tenir lieu de plusieurs merveilles. Une grande place s'étend au-devant et donne sur le Rhône. L'auditoire où s'exerçait la juridiction des cloîires était en face de l'escalier, mais il n'existe plus. On monte à la plate-forme par vingt-huit degrés, et de là, à l'église, par trois autres, mais avant d'y entrer, son frontispice mérite une attention particulière. Il est enrichi d'un nombre infini de figures taillées dans la pierre, qui est percée à jour très délicatement en plusieurs; elles témoignent assez qu'elles sont l'ouvrage d'un sculpteur excellent. Celles qui paraissent à la principale entrée, c'est-à-dire sur le grand portail et dans trenteneuf niches, représentent l'histoire de la naissance, de la vie et de la mort de Jésus-Christ. Ce dessin n'étant point parti d'un esprit peu savant, on y voit en même temps sur chaque chose reproduite, ce que les prophètes en ont prédit, et ce que le vieux testament en a exprimé par ses figures mystérieuses. Les deux autres entrées, au milieu desquelles est celleci, n'ont pas les ornements moins riches ni plus négligés. Si l'on porte les yeux surcelle qui est à la main droite, on y verra avec plaisir l'ascension de Jésus- Christ , représentée ingénieusement en plusieurs figures taillées dans seize niches, comme l'est sur l'autre l'assomption de la Vierge. Quoique l'impiété du dernier siècle y ait exercé ses ravages, ce qui reste suffit pour mériter notre admiration, et pour nous faire regretter ce qui n'y paraît plus. Ces figures sont toutes de haut relief, et la plupart ne tiennent au corps de la pierre dont elles sont formées que par des liens presque imperceptibles. On voit encore vingt-quatre niches où étaient autrefois posées autant de grandes statues qui furent abattues au seizième siècle, par le commandement du baron des Adrets ; il n'en reste plus que quelques-unes, et encore sont-elles sans tête et sans bras. Celle de saint Maurice ne fut pas mieux épargnée que les autres par ces forcenés. Deux hautes tours qui servent de clochers donnent aussi beaucoup de grâce au frontispice ; elles se poussent bien avant dans l'air, étant élevées chacune sur quatre piliers qui les soutiennent, de même qu'ils s'aident à supporter la voûte de l'église ; ce qui, certainement, n'est pas l'entreprise d'un architecte peu habile. Au milieu de l'espace

qui les sépare, éclatait de loin une grande statue de saint Maurice, composée de bronze doré. L'année 1567 lui fut fatale comme à toutes les autres desquelles nous avons parlé ; elle fut précipitée en bas; mais la justice divine ne laissa pas impuni le malheureux qui commit ce sacrilège ; une volée de canon l'emporta en même temps, et vengea ainsi l'injure faite à ce grand martyr. En entrant ci-ans cette église, on est ravi de n'y voir rien que de beau et de riant; elle est percée de tout côté avec tant d'art et de bonheur qu'il n'y en a point de mieux éclairée dans tout le reste de la France , et peu qui le soient si bien. Sa longueur est de cent quatre pas, sa largeur est de trente-neuf ; sa hauteur est proportionnée à l'une et à l'autre. Sa voûte, autrefois azurée et semée partout d'étoiles d'or, est supportée par quarante-huit colonnes, dont vingt-quatre sont engagées dans la muraille ; elle est environnée de hautes galeries qui ont leur vue par plusieurs fenêtres sur le chœur et sur la nef. La tribune du chœur sur laquelle est exposé le sacré signe de notre rédemption, est en partie d'une pierre fort belle, et si polie que le cristal ne l'est guère mieux. Les armes de la maison de Villars et de celle de Maugiron y témoignent que c'est par leurs bienfaits qu'elle a été relevée de ses ruines, et remise en l'état où elle parait présentement. »

Telle est la description que donne de la cathédrale Saint-Maurice l'historien Chorier, description naïve, intéressante, et tellement exacte que nous avons cru devoir la faire connaître dans son entier. De nos jours, on disserte beaucoup sur l'antiquité des monuments religieux, on se lamente sur leur dégradation, on s'efforce en vain de verser quelques larmes sur leurs ruines, on se frotte les yeux pour avoir l'air de pleurer ; eh bien ! il y a je ne sais quoi d'ennuyeux dans les mille récits qu'on publie, je ne sais quoi de sec, d'aride, même dans les accents de la douleur; rien ne remue plus nos entrailles ; nous n'avons plus cette simplicité de langage des vieux écrivains, celle chaleur de style, résultat de leur vif enthousiasme, de leur admiration sincère. C'est que, semblable au vent du désert qui porte ses ravages au milieu des moissons, brûle et détruit les champs fertiles, le souffle de l'indifférence a passé sur nos cœurs et les a desséchés; il n'y a plus pour nous de douces émotions, de croyances pieuses et consolatrices. Laissons donc le privilège de nous instruire et de nous égayer aux annalistes des temps qui ne sont plus, a A Saint- Maurice, continue le bon Chorier, Je service divin est célébré avec tant de piété, tant d'assiduité, et, ce qui est l'âme de l'une et de l'autre, avec tant d'ordre, qu'on y voit bien clairement des marques de cette ancienne vertu qui l'a rendue si illustre par toute la chrétienté. Il n'est presque point d'heure du jour que les louanges de Dieu n'y soient chantées. Les portes de l'orient, comme parlent les poètes, ne son pas sitôt ouvertes à la lumière, que la bouche de ce clergé l'est aux prières et à la psalmodie. Ce n'est pas que l'ignorance et la simplicité des derniers siècles n'aient fait naître quelques coutumes qui pouvaient souffrir de justes répréhensions, parce qu'elles ressemblaient n'être pas assez conformes à la bienséance; mais ce siècle plus éclairé les a condamnées, et les bonnes mœurs n'ont pu souffrir de mauvaises

coutumes. Je parle de cette pompe ridicule des Noircis, qui est presque la seule que l'on pourrait tourner à blâme à nos pères qui l'ont si long-temps approuvée, et de certaines solennités trop gaies le jour des Merveilles, qui ne consistaient qu'à l'obligation qu'avait le clergé de cette ville, de se promener presque tout le jour sur le Rhône, dans des bateaux couverts de rameaux épais. Les Noircis étaient un divertissement peu honnête. Quatre hommes nus , nommés par l'archevêque de Vienne, par le chapitre de Saint- Maurice, par l'abbé de Saint-Pierre, et par celui de Saint-André, couraient dans les rue3 comme les Lupercaux faisaient à Rome. L'archevêque leur donnait un roi ; l'abbesse de Saint-André une reine, et l' Hôtel-Dieu un homme habillé en ermite, que l'on faisait passer pour saint Paul. Il montait à cheval comme les autres, mais mieux pourvu, car il avait une bouteille de tin pendue à son côté, un bon pain blanc et un jambon, et devant lui une jarre remplie de cendre dont il jetait à pleines mains sur la tête des habitants. Cette extravagance n'est plus en usage, de même que la fêle des Merveilles, réjouissance publique qui n'avait rien de si étrange , mais qui ne répondait point à la dignité des solennilés chrétiennes et à la gravité de notre auguste religion. »

Les choses sacrées, aussi bien que les profanes, obéissent à la loi du temps, et ne sont pas sujettes à des révolutions moins nombreuses. L'église Saint- Maurice n'a pas toujours été la même; à diverses époques elle a subi des changements. Primitivement dédiée aux Machabées, disent les légendes, elle occupait la place où est maintenant la chapelle de Maguelonnc. Au huitième siècle, l'archevêque Edoalde consacra le bâtiment à saint Maurice, après l'avoir fait rebâtir pour le rendre plus digne des reliques du saint martyr qu'il y déposa. Bientôt, le chapitre en assemblée solennelle, décida qu'il fallait reconstruire la métropole sur un plus vaste p'an. « Et ce conseil a élè suivi d'une si heureuse issue, s'écrie encore Chorier, qu'il ne faut pas douter que Dieu l'ait inspiré aux successeurs d'Edoalde. Thibaut, prélat de grande naissance et de grande vertu, conduisit cet ouvrage à ce point de grandeur qui le rendit dès-lors un sujet d'admiration pour les peuples. Soit qu'il fût arrivé à ce riche édifice quelque ruine qui lui eût ôtè ce qu'il avait de plus digne, soit qu'on voulût lui ajouter plus de richesses qu'il n'en avait, l'archevêque de Rurnin surpassa par ses soins tous ceux de tes prédécesseurs; il la rendit plus magnifique. Toutefois, la dernière main n'y fut mise que l'an 1515, sous l'archevêque Pierre Palmier ; ce bonheur était réservé à son siècle, et nous en sommes redevables à la prudence et à la libéralité de ce grand prélat. Mais si c'a été un bonheur à ce siècle d'achever ce que neuf autres se croyaient assez heureux d'avoir commencé, ne lui est-ce pas aussi un blâme de l'avoir vu près de sa ruine? Cinquante-deux ans après que cette belle église eut reçu sa dernière perfection , elle fut sur le point de recevoir sa dernière désolation. Le baron des Adrets, s'étant mis à la léte de certaines troupes rebelles se rendit maître de la ville par l'intelligence qu'il eut avec quelques-uns de ses habitants; ce fut d'après son ordre que cette église fut dépouillée de tous ses ornements, que son portail fut brisé, que sa voûte fut offensée, le couvert pres-

que entièrement abattu, et que l'on commença même à couper les piliers, afin que leur chute entraînât avec elle ce grand vaisseau. » Dans cette immense église, où l'on compte jusqu'à vingt-quatre chapelles , on voit un magnifique bénitier de marbre venu d'un temple antique; autour du chœur règne une frise, composée alternativement de feuillages, de têtes d'hommes et d'animaux. Derrière l'autel , formé d'une belle colonne trouvée dans les environs, la chaire archiépiscopale est adossée au mur; plusieurs fresques représentant divers sujets de l'Ancien et du Nouveau-Testament sont dégradés, mais huit vitraux subsistent encore, dans tout l'éclat de leurs vives couleurs.

Au temps de sa puissance et de sa gloire, la ville de Vienne s'étendait de plus de 1,300 mètres le long du Rhône. Ses murs, flanqués de tours arrondies, avaient dix-huit pieds d'épaisseur, et renfermaient cinq montagnes connues sous le nom de Mont-Salomon, Mont-Arnold , Mont-Quirinal , Mont-Capron et Mont-Pipet. A peu de distance de la cime du Mont- Pipet, se trouve un arc de triomphe, ouvrage admirable des Romains; on découvre chaque jour, et dans un état parfait de conservation, des restes d'aquéducs qui ont plusieurs lieues de longueur, a Sur un petit rocher qui regarde le Rhône, écrit Chorier, sont trois creux ronds que la nature seule a formés, quoiqu'il semble d'abord que l'art y a travaillé après elle ; on assure qu'ils étaient fréquentés autrefois par les fées, qui les remplissaient d'eau quand il leur plaisait, et qu'elles y venaient prendre souvent le plaisir du bain. Je ne dirai pas quelle créance doit être ajoutée à ce conte qui le dit assez lui-même, sans que je lui prête mes réflexions. » Ce même savant Chorier, esprit éminent, d'une érudition immense, critique souvent judicieux, et qui a plusieurs fois combattu la crédulité de ses contemporains, n'est pas entièrement dégagé de toute croyance superstitieuse, de toute foi dans les prodiges, à en juger par le fait suivant qu'il rapporte avec sa gravité habituelle. Il s'agit de l'écroulement du pont de pierre jeté sur le Rhône pour lier Vienne à Sainte- Colombe. « Cet accident vraiment étrange, s'écriet-il, arriva entre les dix à onze heures du malin, y ayant eu quelque intervalle entre la chute de l'arc qui tomba le premier et celle des antres qui le suivirent. Il lut précédé et accompagné de quelques phénomènes qui causèrent beaucoup d'élonnement et beaucoup d'admiration. On entendit courir et hennir des chevaux invisibles sur ce pont, la nuit avant qu'il fût renversé; on ouït sur le minuit des murmures, des voix et des gémissements étranges ; on vit un taureau d'une grosseur surprenante, qui fit plusieurs tours à travers la place Sainte-Colombe, et qui disparut dans les airs; des cloches sonnèrent d'elles-mêmes. On remarqua surtout que la croix de pierre ayant suivi la chute de l'arc sur lequel elle était dressée, demeura quelque temps sur l'eau et presque suspendue, comme si elle eût refusé de subir la destinée de ce pont, etde s'engloutir avec lui. » Celle dernière phrase est une pieuse image ; nous lui accordons toute confiance, afin de pouvoir douter plus â l'aise de l'apparition des chevaux invisibles qui hennissent, et de l'énorme taureau qui s'envole. Le bon Chorier nous donne pourlant cette nouvelle comme

chose véridique. Un de se9 amis la lui avait racontée, et il l'inscrivit sur ses tablettes. Peut-être Chorier, intelligence très supérieure, n'y croyait-il pas luimême, mais il y a dans l'esprit humain une irrésistible tendance pour le merveilleux; on aime à narrer les aventures bizarres, à mêler des circonstances surnaturelles à un événement vulgaire. La simple chute d'un pont n'eût pas assez frappé les esprits, c'eût été un malheur comme un autre ; en y ajoutant des détails fantastiques, les bons bourgeois purent en faire le sujet de plus d'une soirée d'hiver, lorsque la famille, assise sous le large foyer de la demeure paternelle, écoutait en silence les belles histoires de revenants.

A. Mazuy.

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