LE TOMBEAU D'AARON ET LA VISION D'EBN-HEBER
Lorsque vous avez traversé la longue plaine sablonneuse d'Ouadi-Araba qui semble avoir été le lit primitif du Jourdain, avant l'éruption volcanique qui donna naissance au bassin actuel de la Mer Morte, un magnifique tableau se présente à votre vue. A l'orient, vous apercevez l'Ouadi-Gebb, vallée qui mène de Gaza à Petra; à gauche, au milieu d'un petit vallon, s'élève un rocher isolé, surmonté d'un tombeau, c'est El-Aase ; plus à droite des rocs, présentant mille formes, toutes plus hardies et plus majestueuses les unes que les autres, semblent former comme une première ligne de fortifications aux abords de Petra. Enfin, à l'est de celte vaste chaîne rocheuse, qu'il domine de plusieurs centaines de pieds, le montHor se dresse dans les airs, surmonté d'un monument tumulaire. Ce monument,, la tradition du pays veut que ce soit le tombeau d'Aaron, du frère de Moïse, qui, au dire des livres saints , fut enterré dans ces lieux. Les cendres du prophète Aaron, tel est le nom que lui donnent les musulmans, déposées dans le flanc de cette montagne , sans doute aussi l'aspect imposant de celte" contrée , ont donné naissance dans le pays à de nombreux contes et légendes que colportent de bons pèlerins qui traversent cette terre sacrée. Aaron a fait, dit-on, dansl'Arabie- Pétrée, de fréquentes apparitions : il s'est montré dans toute sa puissance aux timides chameliers du Sinaï; aussi son nom est-fl craint et vénéré partout, comme celui du roi invisible de ces vallées.
Nous ne rapporterons pas toutes ces fables sorties du cerveau des peuplades simples et crédules du désert ; nous dirons cependant quelques mots d'une légende assez accréditée et qui n'est pas dépourvue de tout intérêt.
Sans doute que vous aurez entendu parler de ce fameux couvent de Sainte-Catherine (1), bâti sur le Sinaï au temps de Justinien, et dans lequel les voyageurs ne sont introduits que par le moyen de grands paniers ; il n'est presque aucun Européen qui n'ait parcouru cette partie de l'Arabie, sans avoir été rendre visite aux bons pères. Près de là, sur la route qui mène à Suez, est un grand rocher, le Djebel-el- Mokaleb, couvert d'inscriptions hiéroglyphiques. Une juive, nommée Sara, y fut prise par les douleurs
(i) Voyez la gravure du 3e volume, page 104.
de l'enfantement, elle mit au monde un fils et l'appela Heber-el-Mokateb, du nom du lieu où il avait reçu le jour. Le jeune Israélite ayant perdu sa mère de bonne heure, fut recueilli par une famille nomade arabe ; il y reçut le surnom d'Ebn-IIeber, et il montra les plus heureuses dispositions. Élevé dans la religion musulmane par ses parents adoptifs, à quinze ans il possédait déjà tout le Coran par cœur, et il en observait rigoureusement les préceptes. Cependant Ebn-Heber n'ignorait pas qu'il n'était point instruit dans la foi de ses pères, il savait qu'il descendait d'ïsaac et non d'Ismaël, et à cette pensée, son âme se remplissait d'amertume. Mais comment se procurer le livre de sa véritable loi, loin comme il était de toute cité habitée par quelques-uns de ses pères instruits? Et puis il n'avait point appris la langue de David et de Salomon, comment pourrait-il comprendre les sages paroles que Dieu avait dites aux hommes par leur bouche? En ce temps-là, ses parents étaient venus dresser leurs tentes au pied même de la montagne, au sommet de laquelle est le tombeau du prophète. « : Mon fils, dit Ahmed à Ebn-Heber, Ahmed était le chef de la famille, tu aperçois au haut de ce roc ces pierres, c'est là qu'est enterré un grand prophète, Ismaël et Israël le vénèrent également, c'est le tombeau d'Aaron, frère de Moïse, qui donna la loi à tes pères, d Aaron , Aaron , répéta le fils de Sara, et il poussa un profond soupir , car il se disait au fond de son cœur : « Dieu n'a pas permis que je connusse les ordres qu'il a donnés à son peuple, il m'a rendu ainsi indigne de visiter ce tombeau. » Malgré ces réflexions, le jeune homme ne put résister au désir d'aller adorer les cendres d'un des plus illustres de ses aïeux, ets'échappant la nuit de la tente d'Ahmed, il gravit la montagne. A peine fut-il arrivé au sommet, qu'il se trouva saisi comme d'un enthousiasme impossible à décrire. Tout était changé à ses yeux; le ciel à la voûte duquel brillaient tout-à-1'heure
quelques étoiles éparses, s'était illuminé d'un éclat que ses yeux pouvaient à peine supporter; il aperçut la vallée à ses pieds, il la trouva remplie d'une foule immense, et ces hommes l'appelaient leur frère. Alors Ebn-Heber tomba le visage contre terre; puis soudain se montra à lui un homme revêtu des babils pontificaux, et cet homme lui dit, dans une langue qui n'était point celle du désert, et qu'il fut tout étonné de comprendre : Je suis Eléazar, c'est ici qu'est enterré Aaron, mon père, ainsi qu'il est écrit au livre des Nombres; il a reconnu sur ton front la marque du sang do l'agneau pascal, et il t'a appelé auprès de lui. Alors, Ebn-Heber se releva, et il trouva à ses pieds le livre de la loi, et en l'ouvrant il le comprit parfaitement, sans qu'il eût même jamais appris les caractères avec lesquels il était écrit, et il redescendit du mont Hor, où il retrouva sa famille encore plongée dans le sommeil. Depuis ce moment, Ebn-Heber quitta les tentes d'Ahmed, il alla s'établir près de Damas, et ayant pris une épouse de sa nation, il devint le père d'une nombreuse postérité qui subsiste encore aujourd'hui, et n'a cessé de pratiquer toutes les vertus dont son ancêtre lui avait donné l'exemple.
Quoiqu'il en soit, de toutes ces traditions orientales, aucune preuve historique n'établit rigoureusement que la construction tumulaire, observée sur la cime du mont Hor , soit réellement la sépulture d'Aaron. La contrée fourmille de monuments de ce genre, au nombre desquels nous citerons le fameux Khashé-Pharaon ou trésor de Pharaon, si élégamment taillé dans le roc, et le tombeau gigantesque d'ElDeir; leur histoire est aujourd'hui inconnue, si l'on rejette toutes les fables dont ils sont devenus le sujet, et nous, hommes éclairés, nous devons attendre d'autres récits que ceux d'Ebn-Heber pour croire à l'existence du tombeau d'Aaron.
A. Maury.
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