Tome v.— juillet 183P
LIBRARY
OF THE
UNIVERSITY OF ILLINOIS
LE NASIQUE.
J'entrai un matin chez mon ami D... que je n'avais pas vu depuis plusieurs années. Son goût pour les voyages l'avait éloigné de Paris dans l'instant même où noire intimité commençait, et je l'avais beaucoup regretté. Enchanté de son retour, je pénétrai sans autre cérémonie dans son cabinet, et le trouvai occupé à mettre en ordre ses impressions de voyage, éparses sur des feuilles volantes. Avec son approbation je mis une de ses impressions dans ma poche . et la voici :
«J'étais en Cochinchine : c'était le 29 juin 1834. La matinée était superbe, et je sortis de la cabane où j'avais reçu l'hospitalité, pour aller me promener sur les bords de la rivière de Peckty, à peu de distance de son embouchure dans un grand lac. Une belle forêt s'étendait jusque sur le rivage, et le vent du malin qui agitait mollement le feuillage, portait dans mes sens une fraîcheur délicieuse. Plongé dans de douces rêveries qui me rappelaient ma patrie, je me proposais de prolonger ma promenade, lorsqu'un cri singulier, partant d'un bosquet de bambous , vint m'arracher à mes méditations. Il me semblait qu'une voix colère et criarde répétait avec une affectation menaçante le mot ka-hau, ka-hau, dont je ne comprenais pas la signification, mais que je crus appartenir à la langue du pays.
A peine ce cri eut-il retenti, que mille autres lui répondirent de toutes les parties de la forêt, et je les entendais distinctement s'approcher de moi. Cependant j'avais beau porter mes yeux dans tous les chemins et les sentiers que les habitants avaient tracés dans le bois, j'avais beau les jeter autour de moi dans l'immense clairière où je me trouvais, je ne voyais rien, et toujours ce cri alarmant de ka-hau venait frapper mon oreille.
Je commençais à m'inquiéter sérieusement, et déjà je pensais me relirer au plus vite, lorsque je vis un être des plus singuliers sortir du fourré et s'approcher jusqu'à trente pas de moi en gambadant et gesticulant de la manière la plus extraordinaire et la plus bizarre. Il joignait à toute la vivacité et la pétulance d'un enfant, la mine rechignée et le dos voûté d'un petit vieillard. Sa taille grêle ne dépassait pas trois pieds et demi ; ses bras étaient longs et maigres, ses genoux à demi-ployés, et ses yeux d'une vivacité étrange. Tout son corps était couvert de poils fauves teints de roussàlre, une longue barbe grise lui pendait au menton, et une grande queue traînante balayait la poussière derrière lui; mais ce qu'il avait de plus extraordinaire, ce qu'on ne pouvait regarder sans envie de rire ou sans frayeur, c'était son nez. Figurez-vous le nez le plus ridicule qu'on puisse imaginer, sans en excepter même ceux de Tangut, de la princesse au pied de nez, et du chevalier qui fit une si belle peur à Sancho. Ce nez était noir comme un charbon, long de près de six pouces, en forme de spatule échancrée, et placé de manière à ôterà l'être mystérieux qui le portait, toute possibilité de pouvoir saisir quelque chose avec sa bouche. Quand je fus un peu remis de mon étonnement, je reconnus que j'avais devant moi l'espèce de singe que Cuvier nomme nasique (simia nasica , Schr.), mais
que les naturels du pays où j'étais nomment kahau, à cause de son cri. Il appartient à la famille des guenons ou singes à queue. Il a dans la bouche deux grandes poches, une à chaque joue, dans lesquelles il conserve les fruits qu'il n'a pas le temps de manger ; ses fesses sont calleuses , sa dernière dent molaire d'en bas a quatre turbercules; en un mot, il a tous les caractères des autres guenons, au nez près.
Pendant que, revenu de ma première inquiétude, j'examinais ce bizarre animal, il continuait à gesticuler en me regardant, comme s'il eût voulu lier avec moi une conversation par signes , toujours en répétant son cri de ka-hau. Soit que ses gestes manquassent d'expression, ou que je n'eusse pas assez d'intelligence pour le comprendre, ce qui pourrait bien être, il est certain que je ne devinai pas du tout ses intentions.
Mais il n'en fut pas de même pour une cinquantaine de ses camarades qui sortirent les uns après les autres de la forêt, et qui vinrent s'asseoir autour de lui sans paraître très inquiets de ma présence. Il est vrai de dire que, pour observer leurs petites manœuvres sans les effrayer, j'avais eu la précaution de me retirer à une centaine de pas environ. Le premier paraissait parmi eux comme un orateur, qui, au milieu d'une assemblée politique, cherche par une éloquence accompagnée de gestes énergiques, à faire partager ses opinions à son auditoire, ou tout au moins à un chef guerrier haranguant sa troupe pour l'engager à une expédition périlleuse. Les autres l'écoutaient avec la plus grande attention, du moins si j'en juge par leur immobilité et leur silence.
Le conseil dura environ dix minutes, après quoi l'orateur se leva, se dirigeant vers une petite colline boisée que j'apercevais à cinq ou six cents pas de là, près du rivage du lac, et toute la troupe le suivit en silence. J'en fis autant pour Yoir ce que tout cela deviendrait, car je ne pouvais pas douter qu'il n'y eût entre eux un projet arrêté, surtout quand je les voyais se glisser avec précaution à travers les broussailles, comme s'ils eussent craint d'être surpris.
Parvenu au sommet de la colline, je crus deviner leur intention, car j'aperçus, derrière la modeste maison d'un pêcheur, un jardin assez grand, planté de plusieurs espèces d'arbres tous chargés de fruits ; mais il était entouré d'un mur assez haut, et je pensai que mes maraudeurs auraient de la peine à le franchir. Arrivés aux environs du jardin, ils se dispersèrent, et quelques-uns. comme pour reconnaître la place, grimpèrent sur des arbres élevés, tandis que d'autres s'approchaient en tapinois des fortifications. Le chef, que je n'avais guère perdu de vue, et qui d'ailleursélait très reconnaissable àsa taille un peu plus grande que celle des autres, se hasarda de grimper le premier à la muraille, ce qu'il fit avec beaucoup d'agilité et d'adresse; mais avant de la franchir, il s'arrêta quand il fut en haut, et plusieurs fois éleva doucement sa tête au-dessus du chaperon pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'ennemi de l'autre côté. Pleinement rassuré, il s'élança dans le jardin, en prononçant à demi-voix le mot que je crois unique dans la langue des nasiques, ka~hau, ka-hau. Dans le même instant , tous ses camarades se précipitèrent à sa suite sans précaution. Le jardin fut complètement envahi, et le pillage commença de tous côtés. Les ignames,
les bananes, les dalles et vingt autres sortes de fruits tombaient sur la terre dru comme de la grêle, et pendant que des brigands les arrachaient et les jetaient de dessus les arbres, d'autres les ramassaient à la hâte et les lançaient par-dessus le mur, pour les reprendre en fuyant. Néanmoins, je remarquai que tous, avant de transporter leurs larcins, commençaient par s'en remplir les abajoues, au point que leurs joues en paraissaient prodigieusement enflées, et que leur tète devenait deux fois plus grosse que de coutume.
Lorsqu'une prise élait trop volumineuse pour pouvoir être aisément jetée par-dessus la clôture, comme par exemple un melon d'eau, plusieurs nasiques s'échelonnaient en s'accrochant à des treillages, et se la passaient de main en main, comme des maçons qui montent des pierres par une échelle. Enfin, rien n'était amusant comme celte scène de gaspillage, lorsqu'un coup de fusil tiré par le propriétaire sur les voleurs, vint y mettre subitement fin. Tous s'élancèrent hors du clos, mais sans lâcher ce qu'ils tenaient, et ils s'éparpillèrent dans le bois voisin , en grimpant sur les arbres et sautant de branche en branche.
Bientôt ils disparurent tous, et le pauvre pêcheur, arrivé trop tard, ramassa les restes dispersés de leur brigandage.
Je l'abordai, et il me dit que ces maudits animaux lui jouaient souvent le même tour , ainsi qu'aux habitants voisins. « Ils s'assemblent malin et soir sur les branches des grands arbres aux bords des rivières, ajouta-t-il, et ils ne manquent jamais de piller tout ce qu'ils trouvent à leur convenance, si l'on n'exerce pas la plus exacte surveillance. » Il me montra le corps du singe qui avait été tué par son coup de fusil, et je crus lo reconnaître pour le chef de la Iroupe. « En effet, me dit il, c'est lui-même, et je l'ai ajusté de préférence, parce que je sais que lui n'y étant plus, la troupe se dispersera et cessera de faire de pareilles entreprises jusqu'à ce qu'elle en ait reconnu un autre. Je me suis assuré ainsi quelques jours de Iranquillilé pendant lesquels je puis sans inconvénient me relâcher de ma surveillance. »
Je donnai quelque argent au pauvre pêcheur, en échange de son singe, dont je porterai la peau en Europe. En revenant chez mon hôte, je faisais une réflexion. Chez les animaux sauvages qui vivent en troupe, il y a un chef, et ce chef est le plus hardi et le plus expérimenté de la bande; chez l'homme sauvage, ce poste éminent appartient au guerrier le plus courageux. Dans l'un et l'autre cas, le principal privilège du chef est d'aller le premier aux coups, et quelquefois c'est sa seule prérogative ; or, vous savez qu'il n'en est pas de même dans les sociétés civilisées. C'est un caractère spécifique qui mérite d'entrer en compte dans la classification des variélés.
Ici finit la feuille volante des émotions de mon ami D- Boitard.
TALMA (François-Joseph).
Talma naquit le 15 janvier 1763, à Paris , et non en Flandre , comme l'ont écrit plusieurs bio-
graphes; voici ce qu'on lit sur les registres de la paroisse .Saint-Nicolas-des-Champs : « Le samedi 15 janvier 1763, a été baptisé François-Joseph Talma, né le même jour, fils de Michel-Joseph Talma, et d'Anne Mignolet son épouse, demeurant rue des Ménestriers. » Les premières années de Talma s'écoulèrent à Londres, où son père élait dentiste; à l'âge de neuf ans il revint en France, cl aprè% avoir l'ait de bonnes études, il y exerça la même profession que son père. Des amis du jeune praticien , connaissant sa vocation puissante pour le théâtre , le mirent en rapport avec Mole et mademoiselle Sainval , qui tâchèrent en vain de le détourner de son projet. Talma voulut suivre l'école de déclamation fondée en 1786, et dont Mole, Dugazon et Fleury avaient élé nommés professeurs; enfin, le mercredi 21 novembre 1787, il fit ses débuis dans le rôle de Séide, et y obtint, non pas précisément un triomphe, mais un honorable succès.
Pendant les deux années qui précédèrent la révolution française, Talma, qui remplissait au théâtre l'obscur emploi des confidents, étudia son art avec ardeur, et conçut la pensée d'opérer sur la scène cette révolution de costume que les hommes éclairés appelaient de leurs vœux. Laissons Talma luimême nous expliquer sa pensée : « Lekain, dit-il, avait sans doute remarqué la fidélité du costume comme une chose fort importante ; on le voit par les efforts qu'il fit pour le rendre moins ridicule qu'il ne l'était alors. La vérité dans les habits comme dans les décorations augmente l'illusion théâtrale, transporte le spectateur au siècle et au pays où vivent les personnages représentés. Celte fidélité fournit même à Pacleur les moyens de donner une physionomie particulière à chacun de ses rôles ; mais une raison bien plus grave encore me fait regarder comme véritablement coupables les acteurs qui négligent celle partie de leur art. Le théâtre doit offrir à la jeunesse, en quelque sorte, un cours d'histoire vivante, et celte négligence ne la dénalure-t-elle pas à ses yeux? Je me rappelle 1res bien que dans mes jeunes années, en lisant l'histoire, mon imagination ne se représentait jamais les princes et les héros que comme je les avais vus au théâtre ; je me figurais Bayard, élégamment vêtu d'un, habit couleur chamois, sans barbe, poudré, frisé comme un petit maître du dix-huitième siècle ; je voyais César serré dans un bel habit de satin rose, la chevelure flottante et réunie sous des nœuds de rubans. Si parfois l'acteur rapprochait son costume des vêtements antiques, il en faisait disparaiire la simplicité sous une profusion de broderies ridicules, et je croyais les tissus de velours et de soie aussi communs à Athènes et à Borne qu'à Londres et à Paris. »
Ce fut au commencement de l'année 1789, et dans la tragédie de Brutus, où il jouait le rôle de Proculus, que Talma parut pour la première fois avec une véritable toge romaine, et dans toute la sévérité du costume antique. Le rôle n'a pas quinze vers ; mais cette heureuse innovation fut applaudie par le public, au grand scandale des comédiens soumis au joug de la routine : « Ah ! mon dieu, dit en le voyant mademoiselle Contât, il a l'air d'une statue ! » Et ce mot qui*avait un sens moqueur dans la bouche de la gracieuse actrice, élait le plus bel éloge de
Talma. Voici à ce sujet une anecdote tout-à-fait inédite. Talma exigeaitque les acteurs, sescollègues, ceux du moins qui jouaient avec lui dans une même pièce, adoptassent le costume rigoureux de l'époque qu'ils devaient faire revivre aux yeux du public. Un soir, la Comédie française donnait Britannicus; les rôles étaient appris, les costumes arrêtés, et Vanhove, chargé de représenter le personnage de Burrhus, s'était drapé avec la longue et majestueuse loge romaine. L'innovation était gênante pour des hommes habitués au pourpoint, aux culottes courtes, et à cet ensemble de vêtements qui dégageaient le corps; aussi le pauvre Vanhove semblait perclus de ses membres, il osait à peine faire un mouvement ; tout êploré, il descend au foyer des comédiens : o Talma, s'écrie -t-il, où est Talma? b Et Talma lui fait signe
de s'approcher : « Regarde-moi, continue l'infortuné Vanhove ; j'ai endossé ton costume ; mais où diable vcux-tu, malheureux, que je mette mon mouchoir et ma tabatière? d Une explosion de rires accueillit cette belle indignation, a Sois tranquille, mon cher Vanhove, répondit Talma, je ferai coudre à ta robe une petite poche pour les besoins de ton nez. »
Le noviciat de Talma était fini, et il avait depuis six mois pris rang parmi les sociétaires, lorsque Chénier présenta à la Comédie française sa tragédie de Charles IX. L'auteur avait offert à Saint-Phal le rôle du monarque, mais Saint-Phal préféra celui de Henri-de-Navarre, et Charles IX fut représenté par Talma. C'est de cette époque, h novembre 17891, que date la réputation du grand tragédien ; la scrupuleuse exactitude de son costume, son jeu muet
( Talma. )
surtout, produisirent une impression profonde; le succès de Charles IX fut prodigieux. Talma donna bientôt une nouvelle preuve de sa facilité à saisir la physionomie de ses personnages. Il joua le rôle de J.-J. Rousseau dans le Journaliste des Ombres, petite pièce destinée à célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille : « Talma , dit le baron de Grimm , qui dans la fameuse tragédie de M. Chénier, avait si bien su composer son visage sur les portraits que nous avons de Charles IX, semble avoir porté cet art plus loin encore dans le rôle de Jean-Jacques. Vous auriez cru voir le citoyen de Genève en personne ; cette copie vivante était si vraie qu'on eût presque été tenté de la prendre pour l'original de toutes les autres. »
Nous arrivons à une époque importante de la yie
de Talma, époque de troubles, de querelles parmi les comédiens, et dont le résultat fut la désertion de Talma, de Dugazon et de M""' Vestris, qui quittèrent le théâtre du faubourg Saint-Germain pour entrer au théâtre de la rue Richelieu où Monvel s'était déjà engagé. Les représentations de Charles IX n'avaient lieu qu'à de rares intervalles ; cette interruption privait Talma du seul rôle dans lequel il pût développer des talents que l'élude perfectionnait chaque jour. Les esprits agités interprétaient d'une manière fâcheuse pour la Comédie française, sa persévérance à ne jouer ni la tragédie de Chénier, ni Brutus, ni la Mort de César, ni aucun des ouvrages où le mot liberté se trouvait répété fréquemment. Il y eut un soir une violente émeute au spectacle; le public appela de ses cris la représentation de Charles IX;
un des acteurs répondit qu'il était impossible de jouer cette tragédie, parce que M'"" Vestris élait malade, et que M. Saint-Prix était retenu par un érysipèle à la jambe. Les cris augmentent, les inculpalions se succèdent. Aussitôt Talma s'avance : « Messieurs, dit-il, M*0 Vestris est en effet incommodée, mais je puis vous répondre qu'elle jouera et qu'elle vous donnera cette preuve de son zèle et de son patriotisme. Quant au rôle du cardinal, on le lira. » Le lendemain on joua Charles IX, et, à la fin de la représentation, Talma fut obligé de reparaître sur la scène, où l'appelaient à grands cris les nombreux spectateurs. Le tumulte de cette soirée, dans laquelle Danlon , qui assistait au spectacle , fut arrêté et conduit à l'Hôtel— de— Ville, jeta dans la société des comédiens un germe de division qu'on ne parvint à étouffer qu'après bien des années.
La carrière théâtrale de Talma ne fut alors qu'une longue suite de succès; l'examen de tous les rôles qu'il a créés nous entraînerait au-delà des bornes que nous nous sommes prescrites; pouvons-nous d'ailleurs oublier que Mme de Staël a tout dit sur ce sujet en quelques pages éloquentes, a Quand il paraît un homme de génie, dit l'auteur de Corinne, il atteint presque toujours, dans quelque carrière que ce soit, un degré de perfection sans exemple ; car il réunit l'audace qui fait sortir de la roule commune, au tact du bon goût qu'il importe tant de conserver lorsque l'originalité du talent n'en souffre pas. Il me semble que Talma peut être cité comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il possède tous les secrets des arts divers; ses attitudes rappellent les belles statues de l'antiquité, son vêtement est drapé comme s'il avait eu le temps de l'arranger dans le plus parfait repos. L'expression de son visage, celle de son regard, doit être l'étude de tous les peintres. Quelquefois il arrive les yeux à demi-ouverts, et tout a coup le sentiment en fait jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène. Le son de sa voix ébranle dès qu'il parle, avant que le sens même des paroles qu'il prononce ait excité l'émotion. Lorsque dans la tragédie il s'est trouvé parfois quelques vers descriptifs, il a fait sentir les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare avait récité lui-même ses chants. D'autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font bien d'en prendre; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toutes les sympathies du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la poésie, et par-dessus tout, du langage de l'âme, voilà ses moyens pour développer dans celui qui l'écoute la puissance des passions généreuses ou terribles. »
C'est en 1795 que de fréquents rapports s'établirent entre le général Bonaparte et Talma. Celte liaison a donné lieu à une foule de contes, répétés par ceux mêmes qui savaient combien ils étaient faux. Jamais Bonaparte ne fut l'obligé de Talma, qui ne lui prêta que des livres, quoi qu'en aient dit certains biographes. Et ce n'est pas seulement au temps de la puissance de Napoléon que Talma cherchait à détruire un bruit ridicule, c'est après sa chute, après sa mort, quand la plupart des hommes qui lui devaient leur fortune, outrageaient sa mémoire. Avonsnous besoin de dire qu'il n'est pas vrai non plus que
Napoléon ait pris des leçons de Talma pour porter les insignes de la royauté? Ce qui est exact, c'est qu'à l'époque où le premier consul ceignit la couronne, le grand artiste crut devoir cesser ses visites aux Tuileries où il se rendait ordinairement à l'heure du déjeûner, et qu'il fut appelé par l'ordre de l'empereur à Saint-Cloud, le jour où les autorités venaient le complimenter sur son élévation au trône. Le lendemain d'une représentation de Jiritannicus, à laquelle l'empereur avait assisté, Talma se présente aux Tuileries; Napoléon le reçoit, et parle aussitôt du spectacle de la veille : o Votre jeu muet dans le rôle de Néron, n'indique pas assez le combat d'une mauvaise nature et d'une bonne éducation. Il faut faire moins de gestes ; ces natures là ne se répandent pas au-dehors, elles sont plus concentrées. » Ainsi, loin de recevoir des conseils de Talma, l'empereur lui en donnait lui-même. La Mort de Pompée fut aussi l'objet des remarques de Napoléon : o Vous ne comprenez pas ce rôle, dit-il un jour à Talma. Vous paraissez convaincu quand vous prononcez ce vers : Pour moi qui tiens le trône égal à l'infamie. César ne pense pas un mot de ce qu'il dit; il ne parle ainsi que parce qu'il est entouré des Romains auxquels il a besoin de persuader qu'il a le trône en horreur. Mais il est bien loin de penser que ce trône, qui est déjà l'objet de tous ses vœux, soit une chose méprisable. Il ne faut pas le faire parler en homme convaincu. L'intenticm contraire doit être indiquée par l'acteur.» Quelque temps après cette conversation, Talma joua la Mort de Pompée sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, et suivit exactement les avis de l'empereur, qui lui dit à leur première entrevue : « C'est bien, j'ai reconnu César. »
Talma avait fait bâtir à Brunoy, au pied de la rivière d'Hières, une charmante habitation, et parlait souvent du plaisir qu'il trouverait à y passer les trois quarts de l'année quand il aurait quitté le théâtre; il réunissait dans ce gracieux séjour une foule d'amis, de jeunes hommes qui tenaient à honneur de l'approcher; il s'entretenait avec eux des moindres détails de son art : « Mettez-vous là, près de moi , ditil un jour à un écrivain de beaucoup d'esprit, M. Audibert, qui a eu l'inappréciable bonheur de vivre dans l'intimité du grand tragédien. Les hommes même éclairés, s'imaginent que dans mes études je me pose devant une glace, comme un modèle devant un peintre. Bans l'atelier, selon eux, je gesticule, j'ébranle de mes cris le plafond de ma chambre. Le soir, sur la scène, je fais entendre des accents appris le malin, des inflexions préparées, des sanglots dont je sais le nombre. J'imite Crescentini qui, dans Roméo, montre un désespoir nolé d'avance dans une partition cent fois chantée chez lui avec accompagnement de piano. C'est une erreur ; la réflexion est une des plus grandes parties de mon travail ; ainsi que le poêle, je marche, je rêve, ou bien je m'assieds au bord de ma petite rivière ; comme le poète, je me gratte le front; c'est le seul geste que je me permette, et encore vous voyez qu'il n'est pas des plus nobles. En général, quand je compose un rôle, soit dans une tragédie nouvelle, soit dans quelques pièces de l'ancien répertoire où je ne me suis pas encore essayé, je cherche à me pénétrer du caractère donné par l'histoire, non-seulement au personnage que je vais
représenter, mais à tous ceux qui, autour de moi, doivent, en se mêlant à mon jeu, concourir à l'action. Je m'occupe peu des dates ; toute mon attention se porte sur l'époque. La chronologie m'est inutile ; mais personne plus que moi n'a devant les yeux Manlius, Néron, Brutus, avec leur maintien, leur costume, l'expression de leur figure. Je les vois agir et marcher ; je marche et j'agis avec eux. Au lieu de lire Tite-Live, Suétone et Tacite pour appeler avec eux Rome dans mon cabinet, je me transporte plein de leur lecture dans Rome même ; je deviens Romain, je vis là comme dans ma ville natale. Je m'aide aussi de la fréquentation des statues du Musée; j'étudie l'attitude de leur corps, jusqu'aux plis de leur toge, pour que les mêmes plis puissent se dessiner sur mes épaules, pour que la grâce de leur manteau de marbre puisse se reproduire dans mon manteau de laine ou de pourpre. Lorsque cette étude première est achevée dans ma pensée, lorsqu'elle m'a donné la physionomie, le caractère et jusqu'au costume du personnage, je me transporte en lui tout entier ; je me nourris de ses passions, je m'accoutume à sentir comme il sentirait s'il était vivant; puis, le soir, en présence du public, je laisse mon âme se développer, s'allumer, éclater dans cette grande figure que j'ai créée. Ce qu'on appelle mon talent n'est peut être qu'une extrême facilité de m'exaller dans des sentiments qui ne sont pas les miens, mais que je m'approprie par l'imagination. Pendant quelques heures, je sais vivre de la vie des autres, et s'il ne m'est pas accordé de ressusciter le personnage historique avec son enveloppe terrestre, du moins je rallume ses passions que j'oblige à venir gronder dans mes entrailles. Je suis un peu comme la pythonisse : le théâtre c'est mon trépied. Il n'est pas besoin de vous avertir, je pense, qu'il s'agit ici d'un acteur ayant déjà vingt ans d'exercice; il y a dans notre art une partie mécanique qu'il faut apprendre par une sorte de routine. Ce n'est qu'après s'y être soumis qu'on peut se livrer à ce travail de méditation ; je le porte si loin, que j'y apporte, par le secours de la mémoire, les inspirations imprévues de la scène. Les inflexions de ma voix, l'expression de mes traits, le langage du geste, je recueille tout. Mon intelligence soumet alors ces nouveautés à sa révision, les épure, les fixe dans mon souvenir. Et d'ordinaire c'est le soir, dans la coulisse, que, mettant à profit l'intervalle d'une scène à l'autre, je me livre à cette manière d'étudier. Rarement je souge à la scène qui va commencer, mais toujours à celle qui vient de finir. Ainsi, je me rends compte de mon jeu presque en jouant. »
Et dans une autre conversation, Talma s'exprima en ces termes : a Le hasard me fit trouver un soir dans un salon avec les chefs du parti de la Gironde ; leur figure sombre, inquiète, attira mon attention. Il y avait là, écrits en caractères visibles, de grands et puissants intérêts. Trop gens de cœur pour que ces intérêts fussent entachés d'égoïsme , j'y vis la preuve manifeste des dangers de la patrie. On se mit à discuter, on toucha les questions les plus palpitantes du moment. C'était beau. Je crus assister à l'une des délibérations secrètes du sénat romain : on devait y parler ainsi, me dis-je. La patrie, qu'elle s'appelle France ou Rome, se sert du même accent, du
même langage ; donc, si on ne déclame pas ici devant moi, point de déclamations là-bas, dans les vieux siècles; c'est évident. Ces réflexions me rendirent plus attentif; mes impressions, quoiqu'elles fussent produites par une conversation pure de toute emphase, devinrent profondes : un calme apparent dans les hommes agités fait donc remuer l'âme, me dis-je ; l'éloquence peut donc avoir de la force sans que le corp3 se livre à des mouvements désordonnés? Dès ce moment j'acqui9 une lumière nouvelle, j'entrevis mon art régénéré. Je travaillai à me faire, non plus un mannequin monté sur des échasses pour être à la hauteur du Capitole, et du Capilole encore tel qu'on se le figure au collège; mais je me fis un Girondin, un César-homme, s'entrelenant de sa ville avec ce naturel que l'on met à parler de ses propres affaires (1). »
Après avoir opéré tant d'heureuses réformations dans l'art de la représentation théâtrale, Talma commençait à porter jusque dans la composition littéraire l'influence de sa raison et de son goût ; il engageait les auteurs à réduire aux proportions naturelles la stature gigantesque des héros tragiques, à les humaniser si l'on peut parler ainsi. Une sorte de pédantisme s'était emparée de la scène, et en avait banni toute naïveté. Ce n'était plus l'étiquette du théâtre du dix-septième siècle; les héros ne soupiraient plus, mais ils plaidaient, haranguaient, dogmatisaient; la passion même ne parlait plus qu'un langage apprêté; l'ennui gagnait les spectateurs, et les auteurs ne cherchaient à le vaincre qu'à force d'exagération et par l'abus des effets de théâtre. Comment sortir d'une habitude protégée par un public qui, tout en voulant du nouveau, répugne aux innovations Aucun auteur n'aurait osé le tenter sans le secours de Talma. La première épreuve eut lieu dans la tragédie de Marie- Stuart, de M. Lebrun ; Talma soutint seul cette pièce chancelante; il y eut dans son altitude et le son de sa voix je ne sais quelle autorité qui commanda le silence et l'attention . Jamais acteur n'avait exercé un tel empire sur le public. L'épreuve que fit Talma sur le rôle de Sylla, dans la tragédie de M. de Jouy, était peut-être moins périlleuse ; mais elle n'en fut pas moins importante pour l'art dramatique. On en était encore aux expositions en confidence, aux songes en récits, aux dénouements à tirade ; alors on vit Sylla dans son cabinet, au milieu de ses familiers ; on assista au supplice de son douloureux sommeil, on le suivit au Forum. La création du rôle de Charles VI fut le plus étonnant effort de l'art du comédien; cet effort fut aussi le dernier. Talma portait en lui le principe de sa mort prochaine, quand son génie semblait encore croître et se fortifier. La maladie fit des progrès rapides. Le 19 octobre 1826, sa vue qui avait toujours été faible, s'obscurcit presque entièrement; il prononça fortement ces mots : Voltaire ! comme Voltaire! et pouvant à peine articuler un dernier adieu, il expira à onze heures trente-cinq minutes.
(1) Nous empruntons ces précieuses révélations à un ouvrage très remarquable , publié par M. Audibert, sous ce titre '.Histoire et Roman, recueil d'élégantes nouvelles et de fragments historiques où se trouvent des détails pleins d'intérêt sur Talma , détails que M. Audibert tenait du grand