‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 153 sur 187 · LÉGENDE PROVINCIALE · texte numérisé non relu

LÉGENDE PROVINCIALE

Combien n'étaient-elles pas puissantes d'intérêt ces légendes du vieux temps qui ont souvent bercé les longues soirées d'hiver de notre enfance I

C'est au seizième siècle surtout qu'il faut rapporter ces chroniques populaires. Une Médicis était venue régner en France, et avec elle nous était arrivé ce cortège de superstitions, de magie, de pacte diabolique, esprit inhérent à l'Italie, et qui vint s'asseoir sur le trône en la personne de Catherine. Bientôt le peuple reçut les impressions de la cour, et comme il ne pouvait trouver dans les événements ordinaires qu'il avait sous les yeux un aliment à sa folle imagination, il plaça dans cette vie de château qui lui était si étrangère les contes absurdes de fantômes et de sorcelleries, qui, sanctionnés par le temps, devinrent articles de foi pour nos crédules aïeux. L'esprit d'indépendance et de haine contre la noblesse s'empara plus tard de cette disposition pour le merveilleux; de là, ces légendes affreuses de crimes cachés et de

vengeances infernales que l'esprit de parti jeta sur les manoirs. La Bourgogne, pays tout féodal, devait prêter plus qu'un autre à l'imagination fantastique ; elles pouvaient se promener à l'aise, les ombres sépulcrales, dans ces vastes domaines qui entouraient Dijon, la vieille cité de parlement; il pouvait pactiser librement avec Satan, le jeune seigneur débauché, possesseur de beaux fiefs, car les sombres galeries de son château , les larges fossés qui le protégeaient , les hautes tours garnies de couleuvrines , le mettaient à l'abri de toute surveillance, et l'habitant du presbytère, si habile d'ailleurs à conjurer les démons, voyait toute sa puissance échouer quand Lucifer avait une fois pris possession de telle ou telle partie du château.

Aussi, que de belles histoires ne débitait-on pas sur ce castel de Vergy, placé comme une aire au sommet des rochers, et si bien fortifié que dix-huit mois de siège n'avaient pu le réduire! Sur ce château de Sémur, d'une architecture si lourde ! Et ce castel de Montfort qui rappelle une de nos plus jolies légendes du moyen-âge. Nous allons rapporter ici ce qui se passa un jour entre Satan et le sire Arthur de Montfort.

Il était deux heures du matin lorsque le pont-levis se baissait pour donner entrée à un jeune homme de vingt-cinq ans, rejeton de la grande race des Montfort. Le désespoir le plus profond était empreint sur son visage où les passions violentes avaient déjà laissé leurs traces; il parcourait avec rage les longs corridors décorés des portraits de ses ancêtres, il jetait autour de lui des regards avides qui semblaient appeler un secours surnaturel. Depuis l'âge de dix-huit ans, Arthur était maître de sa fortune; son père, tué dans la dernière croisade, n'avait laissé auprès de son fils aucun guide sûr, aucun tuteur fidèle; une tendre mère était le seul frein opposé à une jeunesse orageuse; mais cette mère si douce, si indulgente, Arthur l'avait perdue, étant trop jeune encore pour pouvoir se passer des sages conseils et des soins attentifs dont elle environnait son inexpérience. Dès ce moment, on vit ce jeune homme se livrer à tous les excès d'une vie débauchée ; les jeunes seigneurs les plus dissolus de la province étaient devenus ses compagnons de tous les jours ; portant une âme candide et généreuse, au milieu même de cette vie de désordre, il n'en était que plus disposé à suivre aveuglément les exemples de vice qu'il avait sous les yeux. Des intrigants de toutes sortes, des jeunes hommes ruinés s'attachèrent à sa fortune ; ce fut en vain que le vieil intendant de sa famille éleva la voix pour lui représenter l'abîme immense qu'il creusait tous les jours, et qui, à la fin, devait l'engloutir; il fut chassé sans respect pour son âge et ses loyaux services. Un valet complaisant prit sa place, et le jeune homme n'eut plus à craindre les conseils respectueux, mais énergiques de ce fidèle serviteur.

En moins de cinq années, l'immense fortune des Montfort avait disparu, et le malheureux Arthur, dans une nuit de folie et d'ivresse, avait perdu sur une carte jusqu'au tombeau de ses pères; ces fastueux appartements qu'il traversait encore en maître ne lui appartenaient plus. Au retour du jour, son heureux adversaire, un juif peut-être, viendrait donner des lois dans ce château, qui depuis cinq cenls ans n'en

avait reçu que des nobles sires, ses aïeux. Cette chambre où il était né, ce sol qui avait porté ses premiers pas, ces longues galeries, où, petit enfant, il essayait ses forces à la course ; ce parc si beau, ce bois si touffu, tout cela allait être souillé par la présence d'un nouveau maître. Et quel maître! un débauché, un vil joueur, un homme sans nom, sans considération, un ancien valet sans doute, car personne ne connaissait son origine, allait s'asseoir insolemment devant le portrait de son père, coucher dans son lit, et user de tous les droits qui n'auraient jamais dû sortir de sa famille. Et le tombeau de sa mère, qui en prendra soin désormais? qui renouvellera les fleurs qu'il a jusqu'ici apportées sur cette tombe chérie? Le tombeau de sa mère! Oh non! il ne s'en séparera pas 1 II veut mourir, le malheureux jeune homme, il veut en finir avec cette vie qui ne lui offre plus que désespoir et malheur. Des mains barbares ne pourront lui refuser d'unir son corps à celui de sa tendre mère ; là il trouvera le repos que ses passions fougueuses lui ont enlevé pour jamais. Cependant il est jeune, il pouvait espérer de longs jours de bonheur.

Mais non, il rêve. Sans doute il est le jouet d'un cauchemar affreux; lui , riche encore hier, n'a plus aujourd'hui où reposer sa tête. Non, c'est impossible ! Il examine avec l'anxiété la plus cruelle les heures qui se sont écoulées depuis son absence du château. Hélas, il n'est que trop vrai, poussé par une ardeur fébrile, il a tout joué, tout perdu! tout! son manoir, le riche mobilier qu'il contient, les terres qui en dépendent, et jusqu'au nom de sa famille, rien ne peut le sauver de la honte et du désespoir. Il lui faudrait de l'or, beaucoup d'or, pour éviter l'ignominie qu'il attend; de l'or, qui lui en donnera? Il appelle à son secours les puissances infernales dont il a entendu vanter le pouvoir parmi les compagnons de ses débauches; pour avoir de l'or seulement plein la botte qu'il tient dans ses mains , il vendrait son âme à Satan. Son âme ! le malheureux depuis long-temps en a oublié la valeur.

A peine celte pensée criminelle a-t-elle germé dans son esprit qu'une voix sonore a retenti à son oreille, et que Satan lui-même vient répondre à l'appel qui lui est fait. « Jeune homme, tu es malheureux, et plus encore que tu ne le penses. Tu n'as pas réfléchi à toute l'horreur de la destinée qui t'attend. Que vas-tu devenir, toi si mollement nourri dans les plaisirs, si doucement bercé par les voluptés enchanteresses? Au sortir de ton beau manoir, où trouverastu un ami pour te recueillir et consoler tes peines? Ceux qui ont jusqu'ici partagé ta fortune, demain détourneront la tête à ton passage. Toutes les carrières te seront fermées ; ruiné sans retour, tu ne pourras plus tenir le rang de tes ancêtres ; tu seras obligé d'obéir là où ils ont commandé. Traînant ta malheureuse existence de ville en ville, conçoig-tu maintenant ce qui t'est réservé pour l'avenir? Mais je suis là, et si tu veux, je réparerai tes pertes. Tu demandais tout à l'heure de l'or, tu en auras. Demain, au point du jour, suspends cette botte à la plus haute tour de ton château, elle sera remplie , et je m'engage à te la faire trouver toujours pleine; tu peux compter sur ma parole. Les conditions de ce service, tu les as toi-même fixées ; ton âme m'appartiendra à l'instant

où j'aurai rempli la bolto; à ta mort, je réclamerai mes droits, d Ainsi parle Lucifer, a Oui, j'y consens, s'écrie Arthur, dont l'imagination égarée savait enOn sur quoi se reposer. » Et de nouveau il fut seul dans sa chambre.

Ce n'est point une illusion ; demain il pourra cacher ses folies; avec de l'or il rachètera ce château, riche héritage qu'il aurait dû toujours respecter ; ilse souviendra de cette nuit d'angoisses, et pour toujours il va se séparer des indignes compagnons de sa vie libertine. Dans sa joie, il baise avec transport les murs de cette salle, que naguère il frappait de son front ; il ne craint plus d'être séparé de cette longue suite d'aïeux dont les portraits sont suspendus autour de lui ; il les regarde avec bonheur. Parmi eux e9t celui de sa mère ; le jour qui commençait à poindre colorait d'un rouge de feu le visage pâle de la châtelaine ; on eût dit que sa grande ombre courroucée allait se détacher pour opposer la volonté maternelle â l'impie conduite de son fils. Arthur, glacé de terreur, resta comme enchaîné devant ce portrait qui lui rappelait les douces leçons de sagesse que sa mère s'était tant complu à lui donner; dans cette môme chambre où il venait d'achever un pacte diabolique, combien de fois la vertueuse femme ne s'était-elle pas agenouillée pour apprendre à son jeune enfant ce qu'il devait au créateur. Et lui, l'insensé, avait prononcé l'arrêt irrévocable qui le séparait à amais de cette mère tant aimée ! De nouveaux tourments s'emparent de son âme, il se jette à genoux et appelle à grands cris la protection de celle qui a guidé ses premiers pas.

Tout-à-coup une idée l'éclairé. Satan s'est engagé à remplir sa botte d'or; s'il peut l'empêcher de tenir sa promesse, il anéantit les droits qu'il lui a donnés sur son âme. Le jeune Montfort imagine de détacher le dessous d'une botte, ce qui, la rendant ouverle des deux côtés, ne peut permettre de la remplir. Il va

lui-même la suspendre à la plus haute tour de son castel. A peine est-elle en place qu'une pluie de pièces d'or, tombant dans cet étui percé, roule avec fracas au pied de la tour. Mais loin de se décourager, Salan redouble de vitesse; il accumule promptement l'or dont il est prodigue pour acheter cette âme qui va lui échapper ; il veut à toute force combler le vide immense qui l'empêche de tenir sa parole. Arthur qui voit l'intention satanique, appelle à son aide ses serviteurs et tous les serfs qu'on peut trouver dans la campagne. Ils arrivent munis de pioches et de'pelles; ils combinent leurs efforts pour détourner le monceau d'or qui menace de s'élever jusqu'au but tant redouté. Arthur, à la tête des travailleurs, les supplie de ne pas l'abandonner ; ils ne se laissent vaincre ni par les blessures qu'ils reçoivent (car cet or, guidé par une puissance infernale, meurtrit leurs têtes et leurs mains), ni par la promptitude de Satan qui ne cesse de faire pleuvoir le métal qui doit lui assurer la victoire.

Jusqu'à l'heure de midi, on n'aperçoit aucun ralentissement ; mais, à l'instant où Y Angélus sonne au presbytère, un horrible craquement se fait entendre, et les paysans épouvantés reculent tous avec effroi. Soudain, cette haute tour qui semblait par sa solidité défier les ravages du temps, tombe d'elle-même avec un épouvantable bruit. Satan était vaincu, et sa rage impuissante avait détruit le monument de sa défaite. En vain, le jeune Montfort, revenu à des sentiments plus dignes du beau nom qu'il portait, voulut rebâtir cette tour abîmée par la puissance infernale. Toujours un événement inattendu détruisait les travaux commencés ; ni lui, ni les autres sires de Montfort, ses descendants, ne purent réparer celte défectuosité du noble manùir ; et plusieurs siècles après on montrait encore de vieux décombres dans la province, et l'on disait aux voyageurs : C'est ici la Tour-du- Diable!

( Le ehùleau de Montigny-Montfort, Côtc-d'Or. )

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