‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 152 sur 187 · LA MARTE ZIBELINE · texte numérisé non relu

LA MARTE ZIBELINE

Quoi! madame, vous ne savez pas ce qu'a coûté ce joli boa dont la fourrure soyeuse et lustrée se détache sur ce cou si blanc et si gracieux? — Je vous le répète, monsieur, c'est un cadeau de mon mari; cette marte a par conséquent un grand prix pour moi, et néanmoins j'ignore ce qu'elle a pu coûter. — Eh bien ! moi, je vais vous le dire, madame. Elle a coûté des larmes, du désespoir, des souffrances inouïes

(1) Ainsi appelées parce qu'on croirait voir les flots de la mer gelés au moment d'un orage.

cent fois pires que la mort ; elle a coûté tout ce que la faim a d'angoisse, tout ce que la misère a d'effroyable; elle a coûté des membres gelés, des tempêtes de glace, des nuits longues passées dans la neige, tout ce qu'une solitude immense et livrée aux intempéries d'un climatdo fer peut jeter dedécouragementdans l'âme lapins intrépide. — Vous m'effrayez, monsieur, et pourtant j 5 ne vous comprends pas.

— Voici ce que c'est madame : il existe prés du pôle une vaste étendue de pays bornée au nord par la Mer Glaciale, à l'occident par l'Europe, à l'orient par la Chine et le Kamtschatka, c au sud par la Tartarie; c'est la Sibérie, c'est la patrie de la marte zibeline dont vous portez la fourrure, c'est la prison des exilés de la Russie. — Je commence à comprendre, monsieur, et je vous écoute.

— Là , un hiver de neuf mois couvre la terre d'épais frimats ; jamais le sol ne dégèle à plus de trois ou quatre pieds de profondeur, et la nature, éternellement morte, porte dans l'âme l'épouvante et la désolation; à peine si une végétation languissante couvre les plaines de quelque verdure pendant le court intervalle de l'été, et des bruyères stériles, de maigres bouleaux, quelques arbres résineux rachitiques, font l'ornement le plus pittoresque de ces climats glacés. Là, tous les êtres vivants ont subi la triste influence du désert ; les rares habitants qui traînent dans les neiges leur existence engourdie, sont presque des sauvages difformes et abrutis ; les animaux y sont farouches et féroces , et tous, si j'en excepte le renne, ne sont utiles à l'homme que par leurs fourrures; tels sont les ours blancs , les loups gris, les renards bleus, les blanches hermines, la marte dont vous vous parez, et quelques autres.

La marte zibeline que les naturalistes nomment mustella zibellina, fournit, après l'hermine, la fourrure la plus estimée. Elle est un peu plus grande que la fouine de notre pays; son pelage est brun, avec quelques taches blanchâtres à la tête ; sa gorge et sa poitrine sont jaunes, et elle a du poil jusque sous les pattes, ce qui la distingue très bien de la marte de nos bois. Carnassière comme tous les animaux de sa famille, sans cesse elle rôde dans les buissons pour s'emparer des nids d'oiseaux. Elle se plaît particulièrement dans les halliers fourrés, dans les bois, et surtout dans ceux qui offrent quelques arbres élevés sur lesquels elle grimpe avec beaucoup d'agilité. Quelquefois elle s'établit dans un terrier qu'elle se creuse en terrain sec, sur une pente rapide, et dont l'entrée se trouve toujours masquée par des ronces et d'épais buissons. Quelquefois aussi elle se loge dans un trou d'arbre, et elle s'empare du nid d'une chouette ou d'un petit-gris. Aussi cruelle, aussi rusée que la fouine, elle est beaucoup plus farouche, et jamais ne s'approche, comme cette dernière, des habitations de l'homme. Son courage n'est nullement comparable à son peu de force, et, quel que soit l'ennemi qui l'attaque, elle se défend avec fureur jusqu'à son dernier moment, et parvient quelquefois à échapper à la dent meurtrière du chien le mieux dressé à la chasse. Son corsage délié lui permet de se glisser dans les plus petits trous ; sa force musculaire et les ongles pointus dont ses pattes sont armées, lui donnent une extrême facilité à grimper, à s'élancer de branche en branche pour pour-

suivre, jusqu'au sommet des plus minces rameaux, les oiseaux, les écureuils et autres petits animaux auxquels elle fait une guerre d'extermination. Quelquefois elle suit le bord des ruisseaux pour s'emparer, faute de mieux, des reptiles aquatiques; elle mange des insectes quand elle manque de gibier, et même elle se nourrit de quelques baies sucrées, telles que celles des ronces, des airelles, etc.

Sur quatre-vingt mille exilés, plus ou moins, qui peuplent habituellement la Sibérie, environ quinze mille sont employés à la chasse de l'hermine et de la marte; c'est en poursuivant les zibelines jusque dans les montagnes les plus glacées qu'ils ont découvert la Sibérie orientale.

La marte, comme tous les mammifères, renouvelle sa fourrure chaque année, et c'est pendant la belle saison qu'elle fait sa mue; aussi, à cette époque, sa robe terne, dégarnie, n'a-t-elle aucune valeur. Il en résulte que c'est seulement pendant les plus grandes rigueurs d'un hiver de fer, au milieu de déserts couverts de neiges affreuses, que les malheureux exilés sont obligés de leur faire la chasse dont je vais essayer de vous donner une idée.

Ils se réunissent ordinairement au nombre de quinze ou vingt, rarement plus ou moins, afin de pouvoir se prêter mutuellement secours, sans cependant se nuire à la chasse. Sur deux ou trois traîneaux attelés de chiens, ils emportent leurs provisions de voyage, consistant en poudre, plomb, eaude-vie, fourrures pour se couvrir, quelques vivres d'assez mauvaise qualité, et une bonne quantité de pièges. Aussitôt que les gelées ont suffisamment durci la surface de la neige, les petites caravanes se mettent en route et s'enfoncent dans le désert, chacune de leur côté. Quand le ciel de la nuit n'est pas voilé par des brouillards, ils dirigent leur voyage au moyen de quelque constellation; pendant le jour, ils consultent le soleil ou une petite boussole de poche. Quelques-uns se servent, pour marcher, de patins en bois, à la manière de ceux des Samoïèdes ; d'autres n'ont pour chaussure que de gros souliers ferrés et des guêtres de feutre ou de cuir.

Chaque traîneau a ordinairement un attelage de huit chiens, mais pendant que quatre le tirent les quatre autres se reposent, soit en suivant leurs maîtres, soit en se couchant dans une place qui leur est réservée sur le traîneau même. Ils se relaient ordinairement de deux heures en deux heures. Pendant les premiers jours, on fait de grandes marches afin de gagner le plus tôt possible l'endroit où l'on doit chasser , et cet endroit est quelquefois à deux ou trois cents lieues de distance du point d'où l'on est parti. Mais, quand on est un peu enfoncé dans le désert, on avance plus lentement, parce que des obstacles imprévus se rencontrent fréquemment. Tantôt c'est un torrent non encore glacé qu'il faut traverser; alors on est obligé d'entrer dans l'eau jusqu'à l'estomac et de porter les traîneaux sur l'autre bord en se frayant un passage à travers les glaçons charriés par les eaux. Une autre fois, ce sera un bois à traverser en se faisant jour au milieu des broussailles à coups de hache ; puis un pic de glace à monter, et alors les chasseurs, après s'être attaché des crampons aux pieds, s'attèlent avec leurs chiens pour faire grimper les traîneaux à force de bras.

L'hiver augmente d'intensité ; les nuits deviennent plus sombres, parce que l'air est surchargé d'une fine poussière de glace qui l'obscurcit; le ciel se colore, vers le nord, d'une lumière rouge et ensanglantée, annonçant les aurores boréales. Les gloutons, les t>urs, les loups et autres animaux féroces, ne trouvant plus sur la terre, couverte de plusieurs pieds de neige, leur nourriture accoutumée, errent dans les ténèbres, s'approchent audacieusemcntde la petite caravane, et font retentir les roches de glace de leurs sinistres hurlements. Chaque soir, lorsqu'on arrive au pied d'une montagne qui peut servir d'abri contre le vent du nord, il faut camper. On se fait une sorte de rempart avec les traîneaux ; on tend

dessus une toile soutenue par quelques perches de sapin coupées dans un bois voisin. On place au milieu de cette façon de tente un fagot de broussailles auquel on met le feu. Chacun étend sa peau d'ours sur la glace, se couche dessus, se couvre de son manteau fourré , et l'on attend ainsi le lendemain pour se remettre en route.

Pendant que les chasseurs dorment, l'un d'eux fait sentinelle, et souvent son coup de fusil réveillant les dormeurs en sursaut, leur annonce l'approche d'un ours féroce ou d'une troupe de loups affamés. Il faut se lever à la hâte, et quelquefois soutenir une affreuse lutte corps à corps avec ces terribles ennemis ; mais il arrive aussi que la nuit n'est troublée

( La marte zibeline. )

par aucun bruit, si ce n'est par le sifflement du vent du nord qui glisse sur la neige, et par une sorte de petit bruissement particulier sur la toile de la lente. Les chasseurs, harassés par les fatigues de la veille, ont dormi profondément, et il est grand jour lorsqu'ils se réveillent; ils appellent la sentinelle, mais personne ne répond ; leur cœur se serre, ils se hâtent de sortir, car ils savent ce que signifie ce silence de mort. Leur camarade est là, assis sur un tronc de sapin renversé; il a bien fait son devoir de surveillant, car son fusil est sur ses genoux, son doigt est sur la gâchette, et ses yeux sont tournés vers la montagne où, la nuit, les hurlements des loups se sont fait entendre ; mais ce n'est plus un homme qui

est en sentinelle, c'est un bloc de glace qu'a fait le vent du nord.

Ses camarades, après avoir versé une larme sur sa cruelle destinée, après avoir forcé son chien à l'abandonner, le laissent là, assis dans le désert, et se réservent de lui donner la sépulture quatre mois plus tard, en repassant. Ils le retrouveront à la même place, dans la même attitude et dans le même état, si un ours n'a pas essayé d'entamer avec ses dents, des chairs blanches et roses comme de la cire colorée, mais dures comme du granit.

Enfin, après mille fatigues et mille dangers épouvantables, la petite caravane arrive dans une contrée montagneuse où la mort et le silence semblent

avoir établi leur empire. Au pied d'une colline, à l'exposition du midi, le chasseur le plus expérimenté trace le plan d'une habitation ; elle aura douze ou quinze pieds de longueur sur autant de largeur; les murs, hauts de trois pieds, seront bâtis avec des glaçons amoncelés les uns sur les autres, ou avec quelques vieux troncs de bouleaux à demi-pourris et gisant sur le sol aux environs. La charpente sera faite avec des branches de sapins qui serviront en même temps de toiture; cette triste habitation n'aura, pour toute ouverture, qu'un trou servant de porte par laquelle on n'entre presque qu'en rampant, et un autre au milieu du toit pour laisser échapper la fumée ; mais on est venu à bout d'enlever de l'intérieur la neige et la glace qui couvraient le sol, et les exilés pourront se livrer voluptueusement au repos, car ils s'étendront sur la terre. C'est là que quinze malheureux passeront les cinq ou six mois les plus rudes de l'hiver; c'est là qu'ils braveront l'inclémence d'une température descendant presque chaque jour de vingt-deux ou vingt-cinq degrés du thermomètre de Réaumur.

Chacun des exilés s'ingénie pour rendre l'habitation aussi commode que possible en raison dos circonstances ; l'un place sur un fourneau en pierre un grand chaudron de cuivre dans lequel on fait fondre de la neige pour avoir de l'eau à boire, l'autre amoncelé de la mousse et des lichens sur le toit pour le rendre impénétrable à la neige et au froid; il en est qui vont couper des broussailles pour entretenir un feu qui ne doit s'éteindre ni jour ni nuit. On tapisse les parois de la cabane avec du feuillage d'arbres résineux, sur lequel on étend des peaux de loups, des vieilles couvertures de laine, et tout ce qui peut intercepter le passage de l'air ; tout cela est l'ouvrage des deux premiers jours.

Le troisième, tout le monde se réunit dès la pointe du jour, et les chasseurs partent ensemble pour diviser le pays en autant de cantons de chasse qu'il y a d'hommes; on en marque les limites d'une manière exacte, puis on tire les cantons au sort, et chaque chasseur a le sien en toute propriété pendant la saison entière ; aucun d'eux ne se permettrait d'empiéter sur celui de son voisin, sous peine d'entamer une querelle dont les suites sont souvent funestes; dans ce cas, celui qui se croit lésé porte ses plaintes à la petite société qui tâche de mettre l'accord ; si elle ne peut y parvenir, il en résulte assez ordinairement un duel, et voici comment il se passe. Les deux adversaires sortent de la cabane avec chacun son fusil et trois balles pour le charger trois fois. On les place à deux cents pas de distance, derrière le tronc de deux arbres, et là, ils chargent leurs armes ; à un signal donné, ils reculent ou avancent, se couvrent ou se découvrent, et enfin, agissent comme ils l'entendent, jusqu'à ce qu'ils aient chacun tiré leurs trois coups de fusil; s'ils se sont manques, la dispute est terminée. On les change de canton pour qu'ils ne soient plus voisins de chasse, et il ne leur est plus permis de se battre de nouveau.

Chaque malin les voyageurs se dispersent dans leurs cantons respectifs, et là, ils passent leur journée à tendre des trapes et des pièges partout où ils voient sur la neige des impressions de pieds annonçant le passage ordinaire des martes, hermines et renards

bleus. Ils poursuivent aussi ces animaux dans les bois, à coups do fusil, ce qui exige une grande adresse, car, pour ne pas gâter la peau, ils sont obligés de les tirer à balle franche. Souvent dans leurs courses , ils rencontrent et tuent des ours , des rennes sauvages, et autres animaux chassés* par leurs chiens ; des premiers ils n'emportent que la peau, mais ils portent le corps entier des autres à la cabane, afin de se nourrir de leur chair ; ils mangent aussi une espèce de lichen qui croît dans la mousse, et qu'ils pulvérisent après l'avoir fait sécher, pour en préparer une sorte de fécule très nutritive.

Le soir, tous se rendent à la cabane, et la première chose qu'ils font, c'est de se regarder mutuellement le bout du nez; si l'un d'eux l'a blanc comme de la cire vierge et un peu transparent, c'est qu'il l'a gelé, ce dont il ne s'aperçoit pas lui-même ; alors on ne laisse pas le chasseur s'approcher du feu, et on lui applique sur le nez une compresse de neige que l'on renouvelle à mesure qu'elle se fond, jusqu'à ce que la partie malade ait repris sa couleur naturelle ; ils traitent de même les mains et les pieds gelés. Mais, malgré ces soins, il est rare que la petite caravane se remette en route au printemps sans ramener avec elle quelques estropiés.

Dans des hivers extrêmement rigoureux, il est arrivé maintes fois que des caravanes entières de chasseurs sont restées gelées dans leurs cabanes , ou ont été englouties dans les neiges. Les douleurs morales, venant en aide aux rigueurs de cet affreux climat, ont aussi poussé bien souvent les chasseurs au découragement, et, dans ces solitudes épouvantables, il n'y a qu'un pas du découragement à la mort. Qu'un exilé harassé s'asseie un quart- d'heure au pied d'un arbre, qu'il se laisse aller aux pleurs et au sommeil, et il est certain qu'il ne se relèvera plus.

Voilà, madame, ce qu'ont coûté ces brunes et luisantes fourrures, qui, des déserts glacés des pôles, sont venues parer un cou d'ivoire qui n'avait pas besoin de parure. Boitard.

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