‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 155 sur 187 · MICHEL DE LHOSPITAL · texte numérisé non relu

MICHEL DE LHOSPITAL

Le chancelier de Lhospital vivait encore que Montaigne et Brantôme le placèrent à côté des sages les plus renommés de l'antiquité; et Etienne Pasquier ne désirait-il pas que tous les chanceliers et gardesdes-sceaux moulassent leur vie sur la sienne. Lhospital naquit en Auvergne, en 1505. Son père, attaché au cardinal de Bourbon, comme médecin, lui servait en même temps de conseiller. Lorsque le connétable se retira auprès de Charles-Quint, le père du jeune Michel voulut l'accompagner, mais il laissa son fils à Toulouse, pour y étudier les lois; quelques années plus tard, il l'appela en Italie, afin de lui faire suivre les leçons du célèbre Pancirole à l'université de Padoue. Michel de Lhospital , parfaitement instruit à l'étude du droit, se rendit à Rome, et quoique étranger, très jeune encore, il obtint par son seul mérite une place d'auditeur de rote. Bientôt, fatigué de vivre loin de la patrie, il prit la route de Paris, et vint y exercer la simple profession d'avocat. Les qualités éminentes, la gravité du jeune Lhospital, le firent apprécier de ses confrères et de messieurs du parlement. Au bout de trois années, le lieutenantcriminel Jean Morin, lui donna sa fille en mariage, avec une charge de conseiller pour dot. Jean Morin, l'implacable exécuteur des lois rendues contre les protestants, forme un contraste remarquable avec la tolérance que le chancelier de Lhospital montra depuis à leur égard.

Lorsque Lhospital prit siège au parlement, cette illustre compagnie avait beaucoup perdu de son ancien éclat ; la vénalité y avait introduit une foule de jeunes hommes sans expérience, qui n'avaient d'autre titre à cet honneur que l'argent qu'ils avaient donné. Lhospital fut long-temps cité comme un modèle dans la magistrature ; les vacances ne changeaient pas beaucoup sa manière de vivre, et la lecture des grands écrivains de l'antiquité, de l'histoire de France, de l'Écriture sainte, occupait alternativement ses loisirs. Un des protecteurs les plus fervents de Lhospital fut le chancelier Olivier. Ce magistrat que pour la suffisance et la vertu non commune, Montaigne met sur la même ligne que Lhospital, était parvenu , à l'aide de ses talents et de sa probité sévère, à la haute dignité qu'il occupait. Olivier songea à employer activement son jeune ami , et il le fit envoyer comme ambassadeur au concile de Trente. Le pape venait de transférer ce concile à Bologne ; les évêques d'Italie seuls consentirent à cette translation; les autres restèrent à Trente. La France reconnut le concile de Bologne par la raison que Charles-Quint, son ennemi, était resté attaché à celui de Trente. Lhospital quitta Paris au mois d'août 15W. Les prélats réunis à Bologne, ne tinrent qu'une seule session, et restèrent ensuite dans une inaction absolue. Lhospital a décrit le genre de vie qu'il menait à Bologne, dans deux épîtres adressées, l'une, au chancelier Olivier, l'autre, au cardinal de Bellay. Dans sa première épitre, il fait une longue description des maux qu'il endure, mais ce qui l'affligeait profondément, c'était de penser qu'à son retour en France, il serait obligé de reprendre les fastidieuses

fonctions déjuge, pour lesquelles il avait une invincible aversion.

Cependant le pape Paul III n'ayant pu parvenir à entraîner tous les évêques à Bologne, prit le parti do suspendre le concile ; la mission de Lhospital devenait inutile, et il s'en revint à Paris, après un séjour de seize mois en Italie. Le chancelier Olivier était alors en disgrâce, on lui avait retiré les sceaux ; Lhospital qui perdait un ami sincère, trouva bientôt une protection inespérée. Marguerite de Valois, sœur de François I°r, femme de tant d'esprit, de tant de science, désira connaître Lhospital ; elle le nomma son chancelier particulier, et lui donna une autorité souveraine sur sa maison. L'intimité qui s'établit entre eux dura autant que leur vie. Le cardinal de Lorraine jouissant à la cour d'un immense crédit, fit créer Lhospital chef et surintendant des finances du roi, en sa chambre des comptes. Les finances avaient besoin d'un gardien aussi fidèle; de grands abus régnaient dans leur administration ; à peine le tiers des revenus entrait-il dans le trésor public. Pour mettre un terme à ces désordres, le nouveau surintendant fit revivre les anciennes lois, et réprima violemment les prévaricateurs.

Henri II venait d'être frappé de mort au milieu d'un tournois, et le royaume se trouvait dans une triste position ; les factions s'agitaient; les rigueurs exercées par François Itr et Henri II contre les réformés, n'avaient servi qu'à en accroître le nombre. Les mécontents n'attendaient que des chefs pour devenir formidables ; d'un côté, les princes lorrains se proclamèrent les défenseurs de la religion catholique ; de l'autre , la maison de Bourbon se mit à la tête des réformés. Le chancelier était mort, et quand il fut question de lui donner un successeur, Catherine de Médicis se montra indécise; les anciennes liaisons de Lhospital avec le cardinal de Lorraine, le rendaient suspect à la reine-mère ; toutefois, et par le crédit de la duchesse de Montpensier, Lhospital fut revêtu de lasimarre. A cette époque, les projets les plus sinistres étaient mis chaque jour en délibération à la cour du Louvre; l'influence de Lhospital n'était pas encore assez décisive pour heurter de front les airs des conseillers de la couronne, mais il tâcha de conjurer l'orage en faisant rendre un édit qui ôtait aux tribunaux laïcs la connaissance du crime d'hérésie , et l'attribuait aux juges ecclésiastiques ; il décida ainsi le clergé à repousser l'établissement de l'inquisition.

Le chancelier n'aurait pu long-temps lutter tout seul contre la grande majorité du conseil portée à des actes de rigueur excessive ; pour la combattre, il réunit autour de lui ceux qui partageaient ses principes de modération et de justice ; il se forma un tiers-parti entre les opinions exaltées , et des prélats célèbres, de savants théologiens, des magistrats paisibles s'y associèrent. Sous la direction de ce tiersparti, une assemblée de notables fut tenue, en 15G0, à Fontainebleau ; on y décida la convocation des états, la réunion d'un concile, et la suppression provisoire des poursuites contre les protestants, qui, par une sorte de fatalité levèrent aussitôt l'étendard de la révolte, sous les ordres du prince de Condé et du roi de Navarre. Un arrêt de mort fut même rendu contre le prince de Condé, et il aurait été exécuté si

Lhospital ne l'eût empêché en en retardant la signature. Après la mort de François II, le chancelier poursuivit son système de rapprochement et de conciliation. Le colloque de Poissy avait exalté les deux croyances rivales : la guerre civile allait éclater ; Lhospital crut devoir autoriser l'exercice de la religion réformée, et un édit de tolérance le permit sous certaines restrictions.

Les esprits étaient de part et d'autre dans un tel état d'exaspération qu'un système mixte ne pouvait dominer long-temps; Lhospital, partisan de la paix, fut apostrophé par le connétable de Montmorency : « Un homme de robe, lui dit-il, ne doit pas se mêler de ce qui concerne la guerre. Si je ne sais pas la faire, répondit Lhospital, au moins sais-je quand elle est utile. » Les batailles étaient inévitables; elles commencèrent, et Lhospital fut exclu du conseil intime ; il a déploré dans plusieurs épîtres les calamités qui affligeaient à cette époque la monarchie de France. Le duc de Guise ayant été assassiné au siège d'Orléans, on dut songer à une trêve ; Lhospital s'employa de nouveau à rétablir la paix. Quelle que fut la fermeté avec laquelle il fit exécuter les édits de pacification , protestants et catholiques s'opposèrent sans cesse à ses desseins. Il engagea Charles IX à visiter les principales villes du royaume, dans l'espérance que la majesté royale en imposerait aux factieux, mais cette résolution produisit des effets contraires ; car dans l'entrevue de Catherine de Médicis et du duc d'Albe à Bayonne, la destruction entière du parti protestant fut décidée , comme le seul moyen d'en finir avec les troubles qui agitaient les populations. Le chancelier s'aperçut qu'il perdait la confiance de la reine; ses avis n'étaient plus écoutés, on ne l'appelait plus dans les conseils secrets où se décidaient les questions de paix et de guerre. La reinemère et son fils s'étant absentés, Lhospital ne fut point de ce voyage; il se retira dans sa terre de Vignay, près d'Étampes. Après le retour du monarque, il reprit ses fonctions; ce ne fut pas pour long-temps; ses ennemis parvinrent à le rendre suspect, et comme il le dit lui-même : a Voyant que sa présence n'était plus agréable, et que le roi, obsédé de toutes parts, n'avait réellement plus de puissance, et n'osait dire ce qu'il pensait, il jugea plus expédient de céder plus volontairement aux nécessités de la république et aux nouveaux gouverneurs que de débattre avec eux. »

Lhospital alla donc une fois encore se fixer à Vignay. Nous avons de lui plusieurs épîtres écrites pendant sa retraite; on y remarque la même fermeté d'âme, la même vigueur, que lorsqu'il occupait la première dignité de l'état ; l'étude, la prière, l'éducation de ses petits-fils, remplissaient toutes ses journées; le seul regret qu'il éprouvât, était de ne pouvoir plus donner au roi des preuves de sa fidélité, ni contribuer à détourner les malheurs dont il voyait la France menacée. Il connaissait trop bien la cour et les chefs de partis pour croire qu'ils vécussent jamais en bonne intelligence ; il ne croyait point à leur rapprochement momentané, et personne ne fut moins que lui trompé par cette perfide paix qui précéda la Saint-Barthélémy. On sait qu'il faillit être une des victimes de cette funeste journée do massacres; les habitants de la campagne dévastèrent ses champs,

garrotèrent ses fermiers; mais la reine envoya pour le protéger un régiment de dragons. Ces cruels événements conduisirent Lhospital au tombeau ; il mourut le 13 mars 1573. Deux siècles plus tard ses cendres étaient violées; le fanatisme religieux l'avait poursuivi pendant sa vie, le fanatisme politique le poursuivit après sa mort. L'histoire du monde roule dans un cercle donné, par action et réaction ; c'est toujours la même effervescence de révolte, la même fièvre de destruction et de ravage, le même besoin de repos après les grandes tempêtes publiques; seulement chaque époque se meut par un mobile différent.

Lhospital ne s'était occupé en aucun temps du soin de sa fortune ; il occupait depuis quinze ans les places les plus éminentes, lorsqu'il fut réduit à demander une dot pour sa fille unique; il obtint aussi la terre de Vignay, près d'Étampes, qui dépendait du domaine, et qui fut soumise à une forte redevance. C'était un champ stérile dont il fait une triste peinture; une inscription qu'on voyait dans le château, indiquait qu'il avait été bâti par Lhospital et sa femme, en 1562, au milieu des désordres auxquels la France était en proie. Les mœurs du chancelier de Lhospital furent austères, ses goûts simples, sa sobriété extrême. Brantôme raconte qu'ayant été lui rendre visite avec le maréchal Strozzi, Lhospital les fit dîner dans sa chambre avec du bouilli ; car c'était, ajoute le galant écrivain, son ordinaire pour le dîner. Sa vaisselle consistait en deux salières d'argent qui servaient à la ville et à la campagne. Il regardait le luxe qui s'était introduit de son temps comme une des plaies les plus funestes de la monarchie, et il nous reste de lui une satire contre la somptuosité des vêtements, satire adressée au président de Thou, et l'une des pièces les plus énergiques et les plus éloquentes qui soient sorties de sa plume.

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