‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 180 sur 187 · LE TAGE — LE PALAIS DE MAFRA. — LE ROI JEAN V · texte numérisé non relu

LE TAGE — LE PALAIS DE MAFRA. — LE ROI JEAN V

Nous nous sommes occupés bien des fois du Portugal; nous avons parcouru plusieurs de ses villes, visité beaucoup de ses monuments, et nous n'avons jamais rien dit de ce fleuve du Tage, connu comme le plus beau fleuve de l'univers, et que la romance de Florian a rendu si populaire parmi nous. Hisloriens plus que poêles, nous devons nous méfier de l'hyperbole, car on est parvenu à faire de la Péninsule un pays bizarre qui ne ressemble en rien à ce que la nature le fit ; on l'a peuplé d'une nation imaginaire, dont le modèle ne se trouve nulle part; on a tout bouleversé, même les objets physiques. Tome v— septembre 1838.

Au seul nom de ce Tage, célébré par les poètes, l'imaginalion , involontairement émue, se retrace le plus riant tableau; on se figure des rives enchanteresses formées par de longues prairies émaillées de fleurs; l'esprit est exalté sous l'ombrage aromatique d'arbres épais, dont les rameaux enlacés courbent sous le poids de leurs pommes d'or. L'haleine des vents tempérés, plus douce que les zéphirs mêmes, y caresse un éternel feuillage. La mobile surface d'une onde limpide, qui abandonne à regret un lit de pierres précieuses en roulant des paillettes d'or, y réfléchit l'azur des cieux ; au doux murmure de ce pactole se mêle encore l'harmonieux concert que font entendre mille oiseaux parés du plus riche plumage. D'innocentes bergères, d'heureux bergers conduisent sur ces bords d éblouissants troupeaux qui n'ont pas à craindre la dent cruelle de bêles féroces

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inconnues dans ces lieux paisibles. Le miel, naturellement purifié, y découle du tronc des vieux chênes; une huile suave ruisselle des oliviers, et nul climat dans l'univers ne saurait donner aussi bien que les bassins du Tage, une idée exacte de ces Champs- Elysées où l'antiquité plaçait le séjour de la paix promis aux âmes des héros et des justes.

Hélas! hélas! Combien le fleuve auquel on prétendit, dès le temps des Romains, donner une si pompeuse réputation, est différent de cette peinture ! Des bords arides, coupés à pic ; un canal presque partout torrentueux et rétréci par mille fragments de rochers; des eaux jaunâtres, en tout temps bourbeuses, tantôt ralenti par l'épaisseur de la vase qui s'y mêle, et dans laquelle nulle parcelle métallique n'a jamais existé; tantôt se précipitant à travers des galets; tels sont les traits qui caractérisent réellement le Tage, si peu digne de son antique célébrité. Ce Tage roule comme égaré dans une campagne sinistre, abandonnée, desséchée par les ardeurs d'un soleil sans nuage, dévorant une végétation dure et grisâtre, lorsque le souffle des tempêtes n'y soulève pas des tourbillons d'une poussière rouge qui pénètre au travers des vêtements. Le vautour, seul entre tous les oiseaux carnassiers, habitant de l'austère vallée, y peuple les airs qu'il tyrannise en menaçant les troupeaux guidés par de jeunes pâtres, malheureux compagnons d'un bétail stupide qu'ils défendent non-seulement contre les vautours, les brigands et les loups, mais encore contre les lynx agiles, dont la chaîne lusitanique et les monts de Credos sont infestés. Nulle partie de la Péninsule n'est plus sauvage ni plus pauvre que celle qu'on a dit être la plus riante et la plus riche; et quelques points un peu moins déshérités de la nature , qu'on rencontre dans l'étendue du bassin que nous venons de représenter tel qu'il est , ne sauraientmériter au fleuve qui détruit plus qu'il n'arrose l'E«tramadure et l'une des Caslilles, le nom de Tage-Doré qu'on a coutume de lui donner sur la foi des historiens, des romanciers et des voyageurs.

Le Tage circule de l'est à l'ouest; il passe à Aranjuez et se jette dans l'Océan Atlantique, vers Lisbonne. Nous devons en convenir, dans ces deux endroits il n'est pas sans beauté. A quatre lieues de son embouchure, les montagnes de Cintra s'abaissent vers l'Océan; là, s'élève avec majesté le palais de Mafra, somptueux édifice dont nous donnons aujourd hui la gravure. Le château, l'immense couvent et l'église de Mafra, furent bâtis sous le règne de Jean V, afin d'accomplir le vœu qu'avait fait le monarque pour la naissance d'un fils. Ces trois constructions dues au talent d'un architecte étranger, et embellies par des peintres et des sculpteurs de différentes nations, forment le plus magnifique monument du Portugal ; c'est ce qui nous engage à en publier une vue exacte et fidèle. L'érection du palais de Mafra créa parmi les Portugais l'art de tailler et de ciseler la pierre avec un fini rare, et leur procura aussi la découverte de beaux marbres daus la montagne de Cintra et dans les carrières de Pero- Pinheiro; des blocs de marbre de toutes couleurs d'une grande magnificence, y sont employés avec la même perfection que si c'était de la marqueterie en bois; on admire surtout les colonnes et les panneaux, en marbre rouge et noir, qui décorent trois de* prin-

cipaux autels. Le vaisseau de l'église ne répond pas à l'idée de grandeur que donnent sa masse carrée et son frontispice qui est imposant, quoique faible imitation de Saint-Pierre de Rome. Dans le vestibule qu'on appelle la Galilée, et dans plusieurs chapelles sont placées cinquante-huit statues en marbre de Carrare; quelques-unes sont d'un travail parfait. Le palais est entouré d'un parc, de jardins et d'un enclos (la Tapada de Mafra), réservé pour la chasse; cet enclos, qui est de trois lieues portugaises, a enlevé à l'agriculture autant de terrain jadis cultivé, et maintenant sacrifié aux sangliers, aux cerfs et aux daims. Le roi de Portugal, père de don Pedro et de don Miguel, habita le palais de Mafra avant de partir pour le Rrésil ; il se plaisait dans cette résidence, seule en effet véritablement digne d'un souverain en Portugal ; il avait commencé à l'embellir, et il se proposait de la meubler avec une richesse égale à la grandeur des appartements.

Le règne de Jean V (1705-1750), sera éternellement cher à la mémoire de tout Portugais. Depuis nombre d'années, le Portugal était en guerre avec la France; le roi ayant envoyé ses plénipotentiaires à Utrecht, fit signer le traité qui ramena la paix entre les deux royaumes. Le Portugal jouit bientôt d'une sécurité complète , sans prendre part aux agitations des autres états de l'Europe. Jean V s'abstint de lever aucune troupe, et épargnant le sang de ses sujets, il regardait la guerre comme un horrible fléau. Mais, séduit par l'air de grandeur et d'opulence que Louis XIV avait imprimé à son siècle, il encouragea peut-être trop les arts superflus , et finit par donner un faux ecl.it à son trône. Aux dernières années de sa vie, Jean V, atteint d'une maladie de langueur, céda à l'Espagne la colouie du Saint-Sacrement en échange de quelques peuplades du Paraguay. Livré alors aux pratiques d'une dévotion minutieuse, le roi négligeait les affaires politiques, et il ne put apprécier un traité par lequel la cour de Madrid donnait, en échange d'un territoire productif, un établissement stérile qui lui était à charge. Jean V se montra ferme et rigoureux observateur de la justice ; il aima véritablement les lettres, et établit par un décret, l'académie royale d'Histoire du Portugal, branche de littérature toujours glorieuse et éclatante dans l'antique Lusitanie.

Voltaire, avec son ton moqueur, écrivit un jour que toutes les fêtes de Jean V étaient des processions, et tous ses édifices des monastères. Oui, le palais de Mafra est un éblouissant témoignage de cette vérité. C'est que le monarque s'était profondément empreint des mœurs de son peuple ; il savait que ces populations de la Péninsule aiment les cérémonies où brillent l'or et la pourpre, où l'encens parfume les airs; il savait que le Portugais comme l'Espagnol recherche les pieuses solennités où l'âme semble se détacher du sol. D'ailleurs, n'est-ce pas à l'esprit religieux que nous devons nos plus somptueux monuments, nos plus nobles magnificences? La foi seule a produit de grandes choses, et lorsque vous voyez un peuple se dépouiller de toute croyance, dites sans hésiter qu'il marche vers sa ruine; l'abîme est entr'ouvert sous ses pas; il ne lui reste au cœur qu'impuissance, dégoût, tristesse, misère et désespoir !

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