‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 179 sur 187 · SAINT-JEAN-DE-LA-RÉSURRECTION , AUPRÈS DACRE · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN-DE-LA-RÉSURRECTION , AUPRÈS DACRE

On voitencore auprès d'Acre les restes d'une église bâtie par les croisés, au onzième siècle, et qu'on n'a guèreréparéedepuis.Commearchitecture, elle ne présente rien qui puisse attirer particulièrement l'attention des voyageurs, si ce n'est peut-être les arcades encore debout, qui régnent autour de l'emplacement occupé primitivement par le chœur et la nef. Le nom qu'elle a porté et que quelques-uns lui donnaient même dans le siècle passé, est celui de Saint-Jeande-la-Résurrection, de la singulière aventure arrivée à un chevalier allemand, Ludwolfde Raschwingen, à l'époque du fameux siège de Ptolémaïs, aventure

qui recommanda long-temps ces ruines à la dévotion des pèlerins de la Germanie, avant que cette dernière se fût rangée sous les drapeaux de la réforme. Cette histoire, que nous rapportons sous la garantie de deux chroniqueurs allemands, d'où nous l'avons extraite, a donné sans doute matière à une légende du même genre, qui a eu cours en France au seizième siècle, sur un nommé Ferrand. Peut-être aussi l'une et l'autre ne sont-elles que les variantes d'un thème différent, et de plus vieille date, nous n'en savons rien ; voici au reste le fait :

Ce fut, comme on sait, à la fin du mois d'août de l'année 1189, le jour de la saint Augustin, qu'un petit corps de croisés, commandés par Guy de Lusignan, vint mettre le siège devant Saint Jean-d'Acre alors encore appelé Ptolémaïs. La petite armée dressa ses tentes sur la colline de Turon, et trois jours après l'investissement de la place, sans se donner le temps de préparer les machines de guerre, on donnait un premier assaut. Mais la ville était forte d'une garnison brave et bien approvisionnée, qui ne céda pas sitôt à l'ardeur guerrière des défenseurs de la croix. Le grand Saladin, par son arrivée subite, vint même jeter dans le camp des croisés une terreur panique, et sa présence eût sans doute suffi pour disperser les soldats chrétiens, s'ils. n'avaient été, quelques jours auparavant, renforcés d'un corps d'Anglais, de Danois, d'Allemands, ayant à leur tête l'archevêque de Cantorbery. Or, il y avait dans ces légions venues du nord de l'Europe, un jeune seigneur allemand nommé Ludwolf de Raschwingen, déjà connu dans la Thuringe par sa vaillance, et surtout par sa supériorité dans les combats singuliers; il était grand, bien fait, une épaisse chevelure blonde bouclée flottait sur ses épaules, et son heaume avait pour cimier une tête de loup. Presque toujours couvert de son armure du fer le plus noir, la visière rabattue , la lance garnie à sa poignée de l'image de la Vierge, on le voyait souvent battre la campagne , et chercher quelque ennemi à terrasser quelque mécréant contre lequel il pût déployer son courage et son adresse. L'occasion se présenta bientôt pour lui de satisfaire ses belliqueux désirs. Le 4 octobre, les deux armées, croisée et sarrasine , se mirent en présence. Quel magnifique spectacle offraient les épais escadrons de musulmans couverts de riches armes, et montés sur d'élégants coursiers, et ces chevaliers francs, qui, pour me servir des expressions d'un historien arabe, avec leurs cuirasses à écailles de fer, ressemblaient à des nuées de serpents.

Le centre de l'armée chrétienne était commandé par le cousin de Ludwolf, le Landgrave de Thuringe, aussi Raschwingen était-il à ses côtés, impatient de commencer l'attaque. On distinguait encore, non loin de là, plusieurs prélats anglais, et notamment l'archevêque de Cantorbery et l'évêque deSalisbury. A peine l'action fut-elle engagée, qu'emporté par sa fougue naturelle, le jeune Raschwingen apercevant un Sarrasin qui était sorti de ses rangs, se mit à le poursuivre, c'était un Mahométan, du nombre de ceux dont parle Vinauf, qui se distinguaient par une taille gigantesque et un air de férocité remarquable ; il portait sur la tête une large bande d'étoffe rouge, et brandissait d'une main une énorme

massue garnie de pointes de fer. Quand il s'aperçut qu'il était l'objet des attaques particulières d'un croisé, il lança à son adversaire, sur lequel il se précipita avec la rapidité de l'éclair, un violent coup de son arme redoutable. Il ne fit que bosseler l'excellente cuirasse de notre chevalier allemand qui, rejetant son cheval en arrière, de manière à prendre un nouvel élan, « Mâmme, s'écria-t-il (ce vieux mot germain veut dire lâche, couard), as-tu donc la témérité de venir te présenter en face d'un noble de race tudesque, qui sert Dieu et sa dame? que ton sang coule en l'honneur de saint Denis, dont nous allons célébrer la fête. » Il fit alors voler en éclats la lance que le Sarrasin tenait en arrêt d'uae main, tandis que de l'autre il imprimait à sa massue un mouvement rapide de rotation. Alors s'engagea une lutte terrible qui dura plusieurs heures, à trois reprises différentes. Convaincu que la victoire resterait aux siens, Ludwolf ne se défendait plus que pour attendre le moment où entouré de cadavres , le mécréant, dont au reste le nom n'a pas été conservé, serait obligé de s'avouer vaincu, et de périr ou d'être fait prisonnier. Dans la chaleur de l'action, l'Allemand n'avait rien vu, il ne s'était point aperçu qu'après avoir été au momentde triompher, les croisés étaient culbutés et sejretiraient en désordre. Aussi , quel ne fut point son étonnement de sentir vingt lances se presser contre sa poitrine, mal défendue par une armure en partie brisée. L'amour de la vie l'emportant alors dans son cœur, il lança à terre son épée ensanglantée, et cria grâce. Son adversaire, couvert de blessures, voulait lui assener sur la tête un coup de sa massue, les autres Sarrasins s'y opposèrent, et on conduisit le

malheureux Ludwolf dans l'église voisine de Saint- Jean. Il fut alors, disent les chroniqueurs, saisi d'un profond sommeil qui dura près d'un jour, sommeil qui n'était autre qu'un évanouissement, et quand il revint à lui, il se trouva dans une des galeries latérales de l'église, nu et dépouillé de tout, i l'exception d'un scapulaire qu'il portait au cou, et d'une bague qu'il conservait au doigt, comme gage de sa fidélité pour la belle Catherine de Wolfenbultel. Cependant, à la suite d'un second engagement et pendant la léthargie du chevalier, l'église était tombée au pouvoir des chrétiens, il y avait alors plusieurs soldats francs qui, à la vue d'un homme pâle, nu, l'air hagard, sortant de la partie basse de l'église, le prirent pour un fantôme, et redoutant plus les morts que les vivants, se mirent à fuir. Ludwolf les suivit cependant, et revint au camp où il eut grand'peine à se faire reconnaître. Sa délivrance miraculeuse fut attribuée au scapulaire si mystérieusement resté sur sa personne; l'église prit dès-lors le nom de Saint-Jean-de-la-Résurrection. Quanta Ludwolf de Raschwingen, de retour en Thuringe, après la croisade, il retrouva Catherine, dont l'anneau n'avait pas moins miraculeusement été conservé, il l'épousa, et il devint la souche de la famille des Raschwingen, qui se divisa depuis en deux branches, lesRaschwingen-Todtannen etlesRaschwingen- Homarth, éteintes l'une et l'autre au dii-septième siècle, et qui, en mémoire de leur ancêtre, portaient pour armoiries : de sable au scapulaire d'or, accom pagné de trois coquilles oreillées de gueule, avec des loups pour supports.

Alfred Maurv.

,Saint-Jean-de-Ia-Résurrection à Saint-Jcan-d'Acre.

Page 1