‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 23 sur 187 · ACHMET-BEY · texte numérisé non relu

ACHMET-BEY

On ne lira pas sans intérêt les détails suivants sur le bey de Constantine Achmet; c'est là une biographie toute palpitante d'actualité.

En 1776, le beylick de Constantine était gouverné par Achmet-Bey, aïeul du bey actuel. C'était un Coulougli, c'est-à-dire de sang turc mêlé au sang arabe. Mohammed, son fils, ne s'éleva qu'au rang de kalifah, ou lieutenant dubey; il épousa la fille de Daoudyben-Gannah, chef d'unedes plus puissantes tribus du Sahara, et c'est de ce mariage qu'est né Achmet-el- Hadji, bey actuel de Constantine.

Son père était un homme cruel et cupide. Comme kalifah, il était chargé de la levée des impôts et de sévir contre les récalcitrants. L'énormité de ses exactions et de ses crimes excita des plaintes si universelles, qu'elles parvinrent à Alger, et le dey, si connu lui-même par sa cruauté, donna l'ordre d'exterminer, non-seulement le kalifah , mais toute sa famille, comme l'on extermine une race d'animaux malfaisants. Le kalifah fut étranglé. Achmet, son fils, était un enfant; sa mère, pour le soustraire au même sort, le prit dans ses bras et se sauva, seule avec lui, dans le Sahara, sous les tentes noires de Daoudy-ben-Gannah, abandonnant les grandes richesses que son mari avait accumulées. C'est au sein du désert où s'écoula sa première jeunesse, qu'Achmet développa ses mœurs atroces, dont il a reçu le germe en naissant. L'influence de son oncle maternel auprès de Hassan, bey de Constantine, parvint peu à peu à faire rentrer Achmet, devenu un jeune homme, dans la faveur do son chef. En 1818, il fut rappelé, et quelque temps après nommé kalifah du bey, qui lui rendit la plus grande partie de sa fortune.

Achmet développa, dans l'exercice de ses fonctions, la rapacité et la violence de caractère qui avaient été si fatales à son père. Le bey adressa ses griefs au dey.

il demanda sa tête; mais Achmet avait trouvé le moyen de se concilier la protection des hommes influents de la régence; on se borna à lui donner l'ordre de faire le pèlerinage de la Mecque. Eu 1826, il était de retour à Alger. Après avoir essuyé une nouvelle disgrâce, qui le fit exiler à Medeha, il revint bientôt en faveur, et les amis qu'il avait su se ménager par d'adroites prodigalités le firent élever, l'année suivante, aux fonctions de bey de Constantine, en remplacement d'Ibrahim-Bey, qui fut destitué. La fougue toute sauvage de ses passions ne connut plus de bornes dans ce poste élevé : sa violence , ses exactions , firent éclater les plaintes de presque tous les cheiks, et en 1830 sa perte était résolue; le dey avait remis l'exécution de la sentence à l'époque prochaine où les beys étaient obligés de venir en personne apporter leurs tributs. L'expédition française le sauva.

Environ deux mois avant le départ de l'armée et de la flotte de Toulon, M. de Lesseps, consul de France à Tunis, avait reçu du gouvernement l'ordre d'ouvrir des négociations avec Achmet-Bey; il devait lui faire entrevoir les dangers qui l'attendaient à Alger, et s'efforcer de l'attacher à nos intérêts par la perspective d'une sorte d'indépendance sous notre suzeraineté. MM. Daubignosc et Girardin, qui furent envoyés à Tunis au mois d'avril , avaient mission de seconder ces tentatives : elles furent sans résultat. Achmet repoussa nos avances, et lorsque ces deux agents furent de retour à Toulon, le compte qu'ils rendirent des dispositions du bey, contribua à hâter le départ de l'expédition. On espérait qu'elle pourrait exécuter son attaque avant l'arrivée des troupes de Constantine ; mais Achmet arriva bientôt avec son contingent autour d'Alger. Il montra beaucoup de courage; tous les militaires qui ont assisté à la bataille de Staoueli et aux combats qui se livrèrent jusqu'à la capitulation, se rappellent ce chef brillant par l'éclat de ses armes, la magnificence de son costume et la beauté de ses chevaux. Sa tente, qui était d'une grande richesse tomba en notre pouvoir.

La capitulation d'Alger, qui suivit immédiatement la prise du fort l'Empereur, jeta la plus grande terreur parmi les habitants de la ville : ils se hâtèrent, emportant avec eux leurs richesses , de fuir dans toutes les directions encore ouvertes : les uns dans des embarcations, suivirent la côte; les autres sortirent en foule par le faubourg Bab-Azoun , qui conduisait vers Achmet. Le gendre du dey, l'aga Ibrahim, qui avait commandé momentanément l'armée à Staoueli et à Sidi-Kalef , ne voulant pas partager le sort de son beau-père, fut un des premiers à venir chercher un refuge près d' Achmet, avec toute sa fortune portative ; il fut suivid'un nombre immensed'habitants, appartenant presque tous à des classes opulentes. Escorté de ce riche et nombreux convoi, Achmet prit avec ses troupes le chemin de Constantine , le jour même de la capitulation d'Alger. En passant à la Nassanta, ferme immense du dey, où se trouvaient les haras et les troupeaux du gouvernement, il s'empara de tout ce qu'il trouva à sa convenance. Bientôt les trésors d'Ibrahim excitèrent sa convoitise; il mil la main dessus, et l'imprudent aga revint quelques jours après à Alger, complètement dépouillé.

Le retour d' Achmet à Constantine fut considéré comme une sorte de triomphe dans son beylick; cette

foule immense qui venait se réfugier sous sa protection, le riche butin qui le suivait, frappèrent vivement l'imagination des Arabes : ils exaltèrent sa puissance , ses talents ; il devint pour eux comme une providence destinée à préserver tout un peuple de son entière destruction; mais ces illusions enthousiastes ne tardèrentpas à se dissiper. Les Turcs réfugiés d'Alger furent parfaitement traités par Achmct ; il les prit à son service, leur assura la moitié du traitement dont ils jouissaient sous le dey; mais, réunis à ceux qui étaient auparavant à Constantine , ils ne tardèrent pas, en voyant leurs rangs doublés , à donner des preuves de cet esprit turbulent et insubordonné qui les caractérise. Humiliés de recevoir les ordres d'un Coulougli , ils résolurent de déposer Achmet et d'élire un bey de leur race. Pleins de confiance dans leurs forces, ils se réunirent en armes hors de la ville, et sans autre formalité ils firent signifier à Achmet sa déchéance. L'on s'occupa immédiatement de lui trouver un successeur : le choix tomba sur un jeune homme plus distingué par ses penchants pour la débauche et l'ivrognerie que par ses talents et son expérience , mais qui était fils d'un ancien bey.

(La fin à un prochain numéro.)

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