‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 22 sur 187 · LE GLOUTON DU NORD · texte numérisé non relu

LE GLOUTON DU NORD

Cet animal est connu par les Russes , sous le nom de rossomak, et décrit par Linnée sous celui d'ursus (julo. Bu ffon confondait avec lui le volvérenne de l'Amérique, et cela, simplement, pour donner un démenti au naturaliste suédois, qu'il jalousait beaucoup ; car il savait parfaitement que Linnée avait fait du volvérenne , une espèce qu'il nommait ursus luscus. C'est ainsi que les grands écrivains sont souvent esclaves de petites passions.

Le glouton est un animal plantigrade, c'est-à-dire qu'il marche sur la plante entière du pied, ainsi que l'ours ou le blaireau, et non sur les doigts seulement comme fait le chien. Il a des formes qui se rapprochent beaucoup du blaireau, et un peu des maries dont il a les dents et le caractère. Aussi, paraît-il faire le passage naturel des plantigrades aux digitigrades, en se plaçant entre les ours et les martes.

Sa taille est celle d'un gros chien braque , mais il a les jambes beaucoup plus courtes et son ventre touche presque la terre quand il marche. Sa fourrure est très belle et fort estimée des Russes , qui la préfèrent à toutes les autres , si l'on en excepte l'hermine , pour garnir des bonnets et faire des manchons. Elle est d'un brun marron foncé, avec une grande tache discoïdale plus foncée sur le dos , et quelquefois de teintes plus pâles. II a la queue assez courte , le corps trapu , et en général les formes lourdes. Il habite les contrées les plus froides du nord de l'Europe et de l'Asie. 11 est commun en Laponie et dans les déserts de la Sibérie.

Olaiis magnus est, je crois, le premier naturaliste qui ait parlé du glouton , mais pour exagérer beaucoup sa voracité qui a passé en proverbe. Cel auteur raconte que, lorsqu'il dévore un cadavre , il se remplit au point d'avoir le ventre gros comme un tambour; puis il se presse le corps entre deux arbres pour se vider, retourne ensuite au cadavre , revientse presser entre les deux troncs d'arbres , et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de sa proie, quelque grosse qu'elle soit. De pareils contes se réfutent d'eux-mêmes. D'autres naturalistes , et particulièrement Gmelin, ont avancé que cet animal, par une exception unique parmi les êtres vivants, n'avait pas l'instinct de la conservation; ils basent leur opinion sur ce que le glouton , quand il voit un homme, ne donne aucun signe de crainte et s'en approche avec indifférence , comme s'il ne courait aucun danger. A supposer que ce fait fût vrai, ce dont je doute beaucoup, il ne (trouverait qu'une chose, c'est que , vivant dans le désert où jamais il ne trouve un être plus fort que lui , il ignore ce qu'il a à craindre de la présence de l'homme. D'ailleurs, tout animal qui n'aurait pas la conscience de sa conservation , ne vivrait pas vingt-quatre heures. Mais laissons là les contes

et les exagérations , pour nous occuper de ce qu'il y a de vrai dans son histoire.

Le glouton vit solitaire , ou quelquefois avec sa femelle, dans un terrier qu'il se creuse en terrain secsur le penchant d'une colline , ombragée par une forêt de sapin ou de bouleau. Il n'en sort que le soir pour aller à la quête de sa proie, consistant en rennes, élans et autres animaux. S'il habite une contrée où les chasseurs d'hermines tendent des pièges pour prendre des animaux à fourrure , il commence par visiter toutes leurs trapes, qu'il connaît fort bien et dans lesquelles il ne se prend jamais, et il s'empare des animaux qui s'y trouvent arrêtés. Si cette ressource lui manque, il cherche la piste d'un renne , le suit avec constance, et finit par surprendre l'animal endormi. Mais pour peu que celui-ci l'entende venir, il se dérobe aisément par la fuite, car le glouton marche très I

lentement et ne peut pas courir. Aussi , le plus ordinairement, sa proie lui échapperait s'il n'employait mille ruses pour s'en emparer par surprise.

Souvent il se cache dans un buisson épais, sous des feuilles sèches, dans un tronc d'arbre creux, ou partout où il peut échapper à la vue , et il reste patiemment en embuscade , sans faire le moindre mouvement, jusqu'à ce que le hasard, ou plutôt sesprévisions, amènent une victime à sa portée.

Il reconnaît fort bien les sentiers frayés par les ruminants sauvages , lorsqu'ils sortent de la forêt pour aller paître dans la plaine , et il sait calculer ses chances pour les attaquer quand ils rentrent au bois à la pointe du jour. Dans ce cas, il grimpe sur un arbre et se poste sur une branche au-dessus de l'endroit où ils doivent passer. Dès qu'un renne s'approche à sa portée, il s'élance, et d'un bond lui tombe sur la

( I.e Glouton. )

croupe ou sur le cou; alors, il s'y cramponne avec tant de force avec ses griffes et ses dents, qu'il est impossible au malheureux animal de s'en débarrasser. Il court, il bondit, il se frotte contre les arbres, se roule sur la terre et fait vainement tous les efforts imaginables pour se délivrer de son ennemi ; celui-ci ne lâche jamais prise et ne continue pas moins à le dévorer vivant, jusqu'à ce que l'horrible blessure qu'il lui fait sur le dos, l'épuisé et le fasse tomber mourant sur le gazon. Le glouton , alors, le mange à son aise, et quand il est rassasié , si le cadavre n'est pas trop lourd, il l'emporte dans l'épaisseur de la forêt et le cache dans un buisson touffu pour le retrouver au besoin ; ou bien , s'il ne peut le transporter, il le couvre de broussailles et de feuilles.

Plusieurs carnassiers, par exemple le renard et le loup , ont également l'habitude de cacher les restes de

la proie qu'ils ne peuvent entièrement dévorer; mais, soit par oubli ou par défiance , ils ne reviennent jamais la chercher. Il n'en est pas de même de celui-ci, qui sait très bien la retrouver lorsqu'il est pressé par la faim et qu'il n'a pu s'emparer d'une proie vivante.

Le glouton se trouve dans les mêmes forêts que le renard bleu ou isatis, et il a la finesse de se servir de ce dernier comme de pourvoyeur, faute de mieux. Lorsqu'il l'entend chasser un lièvre ou une autre espèce de menu gibier, il le suit à la voix et se donne bien de garde de se montrer, pour ne pas l'effrayer. Cependant il se tient toujours à portée d'arriver à lui au moment où le renard prend le lièvre. Alors, le glouton se montre , et l'isatis, pour ne pas être dévoré luimême, est obligé de détaler au plus vite et de lui abandonner sa capture.

Aussi courageux que vorace , le glouton se défend

avt e intrépidité contre les eh iens et même les chasse nrs; mois comme ses jambes courtes l'empêchent de fuir , il est fort aisé de s'en emparer et même de l'assommer a coups de hâtons. Il faut au moins trois chiens vigoureux pour en venir à bout, et encore cst-il rare qu'il n'y en ait pas un ou deux d'estropiés, car il se défend des griflès et des dents, et les blessures qu'il fait sont profondes et cruelles.

Schœfler p. étend que le glouton, lorsqu'il est pressé par la faim, se jette dans les rivières, comme la loutre , nage et plonge avec beaucoup de facilité, et s'empare des poissons qui , effrayés, se cachent dans les trous et sous les racines. Sans nier positivement le fait , je le regarde comme très douteux , car cet animal a une organisation qui l'éloigné absolument des habitudes aquatiques. Comme il s'accommode de cadavres corrompus, quand il ne peut s'emparer d'une proie vivante, je conçois que dans de certaines circonstances il puisse fréquenter le bord des rivières, pour ramasser les immondices que les flots jettent sur le rivage; ceci aura fait croire à des observateurs superficiels, qu'il péchait le poisson qu'on lui voyait manger. Boitauu.

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