OU HAT MUSQUÉ DE MOSCOVIE
{Mygale moschatus, Cuvier; sorex 'moschatus, Lin.)
Est un petit animal très remarquable par ses formes et par ses habitudes. Il habite la Moscovie et tout le midi de la Russie , où il est très commun le long des étangs , des lacs et des rivières , et cependant Buffon ne le connaissait que de nom.
Les naturalistes ont rangé le desman dans la classe des mammifères carnassiers insectivores, entre les musaraignes et les scalopes. En effet, il ne diffère caractéristiquement des musaraignes, que par deux très petites dents placées entre les deux grandes incisives d'en bas , et parce que ses deux incisives supérieures sont en triangle et aplaties. Sa taille dépasse celle d'un hérisson ; son pelage est d'un gris cendré ou brunâtre sur le dos , d'un blanc argenté sous le ventre. Il n'a point d'oreille externe , et son œil est extrêmement petit; son museau s'allonge en une petite trompe très flexible et qu'il agile continuellement. Ses pieds ont tous cinq doigts réunis par une membrane, et bordés d'une sorte de frange de poils raides qui lui aident à nager. Sa queue est d'un quart plus courte que son corps , comprimée latéralement , large , plate , ressemblant à la queue d'une anguille, et entièrement couverte de petites écailles.
Cet animal a , sous la base de la queue , sept ou huit follicules vésiculeux , formés par les replis de la peau , couchés transversalement l'un à côté de l'autre comme les écailles ventrales d'une couleuvre , et d'une couleur jaune très prononcée. Si l'on presse avec le doigt un de ses follicules, une épaisse liqueur qu'ils contiennent, se trouvant comprimée , s'insinue dans des canaux déliés, qui la conduisent sous les écailles de la queue, où elle trouve une issue au dehors.
Cette liqueur est grasse , analogue à celle que les canards et autres oiseaux ont dans des follicules ou des glandes placés sur le coccix , et elle sert au même usage. L'animal s'en imprègne tout le corps et rend ainsi sa fourrure impénétrable à l'eau ; mais cette matière a une odeur de musc si forte et si pénétrante ,
qu'elle infecte tout ce qu'il touche, et l'on dit même jusqu'à la chair des brochets et autres gros poissons voraces qui mangent quelquefois des desmans.
Ilestbien rareque cet animal sorte de l'eau volontairement pour aller à sec, aussi, n'a-t-il guère pour ennemis que les poissons voraces et quelques aigles pêcheurs. Mais souvent il donne dans les filets tendus dans les rivières etleslacs.et comme ilnesaitpaslescouper pour s'en débarrasser, on l'y trouve noyé le lendemain en les levant. Pour appeler sa femelle ou rassembler sa jeune famille autour de lui , il a un cri fort singulier, ayant beaucoup d'analogie avec celui d'un canard; pour se faire entendre, il est obligé, selon Pallas , de courber son nez de manière à en mettre le bout dans sa bouche, pour s'en servir comme d'une sorte de trompette.
11 vit toujours par couple, avec sa femelle, et se construit assez artistement un terrier. Pour cela il choisit une berge presque perpendiculaire , et assez élevée pour n'être jamais submergée pendant les grandes eaux. Quand il a trouvé une place convenable, il plonge au pied de la berge et commence à creuser sous l'eau , et assez profondément pour que l'entrée de son terrier ne soit jamais à découvert , même pendant les eaux basses des plus grandes sécheresses.
Son trou est à peu près aussi large que celui d'un lapin, et s'élève obliquement à mesure qu'il s'avance dans la berge , de manière qu'il n'y a jamais de submergé , que les deux ou trois pieds de boyau abou-
tissant à l'entrée. Parvenu au-dessus du niveau de l'eau du lac ou de la rivière , le terrier se divise en deux branches, en forme d'Y, placées, non l'une à côté de l'autre, mais le plus ordinairement l'une sur l'autre. La branche supérieure s'étend quelquefois sous les racines des plantes qui croissent à la surface du sol , mais jamais elle n'a aucune ouverture en plein air. Les racines de graminées, que rencontre ïe desman en la creusant, sont soigneusement recueillies par lui , et transportées dans la branche inférieure du terrier, pour former à sa femelle un nid plus doux (pic les fragments de roseaux et de joncs qu'il cueille dans les marais. Ce nid est placé au fond du trou dans une petite chambre ovale , ajant au moins un pied de largeur, sur dix -huit pouces de longueur. Au printemps , la femelle met bas quatre ou cinq petits , qu'elle aime avec tendresse et qu'elle allaite avec beaucoup de soin ; elle ne les conduit à l'eau avec elle que lorsqu'ils sont très forts, et jusque-là, elle se borne à les promener dans la branche supérieure de l'habitation.
Les desmans se nourrissent de larves , de vers , et plus particulièrement de sangsues, auxquellcsils font continuellement la chasse; avec leur petite trompe mobile qu'ils enfoncent dans la vase , ils saisissent fort adroitement leur proie , et, ce qui leur est je crois particulier, ils la dévorent sous l'eau, ce que ne fait pas la loutre , ni aucun des carnassiers aquatiques que je connaisse.
BOITARD
( Le Desman de Russie. )