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LE FRONTON DU PANTHÉON

Depuis un demi-siècle, la destinée de nos grands monuments est des plus singulières ; on pourrait dire que leur histoire est comme le résumé fidèle des événements qu'ils ont traversés. C'est ainsi que l'on a successivement modifié le caractère et les attributs de l'arc de l'Étoile , de la Madeleine et du Panthéon, et que chaque gouvernement a laissé graver sur la pierre le cachet de son triomphe passager. La république , l'empire et la restauration ont apporté leur part de travaux ; la république voulait élever au Panthéon les autels de la Raison et de l'Égalité ; l'empire y fit dominer la gloire ; la restauration , le catholicisme.

Fondé par Louis XV pour remplacer l'église Sainte- Geneviève qui tombait en ruines , ce somptueux monument fut commencé par Soufflot, sur des plans empruntés au Panthéon des Romains. La monarchie s'écroula laissant son œuvre inachevée; puis, une loi de l'Assemblée Constituante consacra la nouvelle église de Sainte-Geneviève, à la mémoire des hautes capacités utiles à leur pays ; on lui donna le titre antique de Panthéon, et on inscrivit sur sa façade : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante, d

Deux ans plus tard , en 1793 , le sculpteur Moite fut chargé du fronton de l'édifice ; en voici la description, d'après le rapport de M. Antoine Quatremère ; il peut être curieux de le comparer avec la nouvelle conception de M. David. « D'abord , disait le rapporteur, la Patrie paraît, dans ce bas-relief, comme la divinité principale du temple ; des symboles caractéristiques de la France l'accompagnent. Un autel chargé de festons et de signes rémunéralifs est à côté d'elle ; elle y a pris les couronnes de chêne qu'elle tient , et que ses deux bras étendus présentent à l'émulation publique. L'une d'elles vient se reposer sur la tête de la Vertu. A son air timide, à son maintien modeste, l'artiste a voulu faire entendre que la véritable vertu se contente de mériter les récompenses, qu'elle ne sait ni les solliciter ni les fuir; mais que la Pairie saura toujours la trouver et la prévenir. — Un caractère tout diffèrent brille et se développe dans la figure opposée : c'est le Génie personnifié, sous la figure d'un beau jeune homme ailé; une massue, symbole de la force qui dompte tous les obstacles , est dans sa main gauche. Il ne faut que lui montrer la récompense ; aussitôt, sa main droite saisit la couronne que tient la Patrie ; son air, son illilude et toute l'expression de sa figure , annoncent la hardiesse , ce désir de gloire et cette ambition des récompenses , qui s-ont l'aliment du génie. Comme la Vertu attend la couronne , le Génie l'arrache ; tels sont les principaux traits qui distinguent ces figures. — Mais.ce qui forme leur cortège, ou ce qui vient à leur suite, en prononce encore mieux le caractère. Derrière la Vertu , plane en l'air le Génie de la liberté ; il lient d'une main le palladium de la France; l'autre main saisit par leurs crinières, et conduit comme en triomphe, deux lions attelés à un char rempli des principaux attributs des vertus. Ce char a terrassé le Despotisme, et on le reconnaît à une figure renversée sur des ruines , à ses regrets et au poignard qu'il lui reste et qu'il va tourner conlrc lui-même. — Le triomphe du Génie est d'un antre

genre; ses vraies conquêtes sont sur l'erreur; c'est à ce prix qu'il aura dorénavant accès dans le temple de la Patrie. Tel est le sens du groupe qui termine la partie gauche du fronton. On y voit le génie de la Philosophie, armé du flambeau de la vérité, qui combat le Préjugé et l'Erreur. L'artiste les a représentés sous la forme d'un griffon , animal chimérique qui , dans le langage de l'allégorie, est devenu le symbole de l'erreur. L'un d'eux recule à la lueur du (lambeau qui détruit les prestiges ; l'autre expire sous les pieds du Génie. Le char auquel ils étaient attelés offre , renversés et culbutés, tous les emblèmes des diverses suppressions : les tables hiéroglyphiques, les instruments des mystères , le trépied sacré, tous les signes qui ont long -temps abusé l'imagination en trompant les sens, rendent, dans leur chute , hommage au génie de la Raison , et occupent la partie la plus rampante du fronton. » C'est en 1793 que fut sculpté ce bas-relief; à la lecture du document explicatif que nous publions , on ne s'en douterait vraiment pas; la Vertu , une multitude de Génies y dominent, et l'on sait où était la vertu à cette triste époque de notre histoire, lorsque l'on entassait dans les caveaux du Panthéon des patriotes tels que Marat et les autres.

Lorsque la restauration arriva, on inaugura au Panthéon le culte de Sainte-Geneviève, patronne de Paris; l'inscription républicaine que Ronaparte avait respectée, disparut , et on y plaça les mots suivants : S. Gcnovefœ. Lud. XV dicavit. Liai. XVIII restituit. L'inscription placée par la Constituante avait subsisté vingt ans sur le Panthéon ; la dédicace catholique , écrite par la restauration, ne dura que quinze ans; la révolution de juillet vint l'effacer, rétablir la première, et demander à M. David l'exécution d'un bas-relief destiné à expliquer l'inscription. L'exécution de ce bas-relief qui pèche par la pensée ne manque ni de grandeur ni de fermeté; examinons- le attentivement, signalons-en les défauts et les beautés avec impartialité et conscience.

Au milieu du fronton , debout sur un socle, espèce d'autel sur trois marches , est une grande et majestueuse figure de la Patrie , dans une proportion de 15 à 16 pieds, le front ceint d'une couronne d'étoiles et distribuent des couronnes aux hommes illustres qui l'ont servie et honorée par leurs vertus, leurs talents ou leur épée. Sur le socle , M. David a sculpté, dans une couronne, et réuni en un seul symbole, le coq et l'aigle qui conduisirent nos armées à la victoire sous !a république et sous l'empire; ce coq-aigle est une hardiesse poétique, qui est loin cependant de produire un bon effet. Aux pieds de la Patrie, sont assises : à sa gauche, l'Histoire, écrivant sur ses tablettes les noms des grands hommes; et à sa droite, la Liberté, tressant les couronnes que décerne la Pairie. A li droite également, se trouvent les illustrations personnifiées de l'ordre civil, et, à la gauche, celles de l'ordre militaire. D'un côté, le calme et la méditation : Maleshcrbes, Mirabeau, Manuel, Fénélon , Cuvier , Rousseau, et M. de Lafayelle ; de l'autre, le mouvement et l'enthousiasme : Ronaparte , revêtu de l'uniforme républicain , en avant d'un groupe de soldats qu'il vient de dépasser, et où l'on retrouve l'enfant intrépide qui battit la charge au pont d'Arcole, (aujourd'hui tambour dans la 10e légion de la garde nationale de Paris) ; i! est fâcheux que le colback du

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canonnier placé derrière le général Bonaparte , paraisse, aux yeux du spectateur, couvrir la lôle de Bonaparte lui-même, Les deux angles du tympan sont occupés par des groupes de jeunes gens qui étudient; les uns, élèves des écoles militaires, révent déjà les palmes qu'ils voient distribuer ; les autres , élèves des écoles civiles, doivent les illustrer un jour.

La personnification positive des hommes illustres appelés a recevoir de la Patrie la couronne de l'immortalité, était un écueil dangereux pour l'artiste. Ce choix , parmi des illustrations qui touchent presque toutes à notre époque , ne pouvait être complet ni unanimement approuvé ; la composition , bonne dans son principe, perdait de sa valeur dans les détails; de là, les réclamations qui s'élèvent aujourd'hui. Sans doute , Napoléon représente bien à lui seul le mérite militaire, (indépendamment d'autres. mérites ) , et M. David a bien fait de ne mettre après lui «pie des soldats. Mais, pour le mérite civil , pour les sciences , pour les arts, la pensée est— elle complètement résumée par Malesherbes, Manuel, Cuvier, et par les autres célébrités qui les accompagnent? Où est la limite de l'admission ou de l'exclusion? Comment a-t-il pu entrer dans l'esprit, soit de l'artiste, soit du gouvernement qui l'a approuvé, de traduire cette légende générale : a Aux grands hommes la patrie reconnaissante» par les portraits particuliers de quelques hommes illustres couronnés par la Patrie? Quelles controverses vont sur le champ s'établir! A l'exception d'un, deux, trois, que l'opinion générale pourra reconnaître pour grands hommes, quels conilits, quelle divergence de jugements auront lieu à l'occasion des autres ? Pourquoi cherchez-vous seulement parmi les illustrations françaises , depuis 1789, (sauf Fénélon, Rousseau et Voltaire), à l'exclusion de douze ou treize cents ans qui, ne vous déplaise , ont aussi produit les leurs?

Quanta l'exécution, il faut bien le dire, l'effet, vu de la place du Panthéon, n'est pas celui qu'on attendait ; de près , la composition est claire ; mais , de loin, les groupes ne se disent pas bien. Sans doute , la figure de la Patrie est belle, quoiqu'elle semble baisser la tête, gênée par le haut du fronton qui l'empêcherait de la relever; sans doute , la figure de la Liberté offre de belles parties , sans doute , la figure de l'Histoire qui inscrit le nom des grands hommes , est exécutée avec talent comme les précédentes ; mais le reste n'offre rien que de très ordinaire quant à la composition , ce qui est la faute de la donnée acceptée, et l'exécution nous a paru faible , ce qui est la faute des costumes vulgaires que M. David s'est imposé de représenter. Le groupe militaire ne présente qu'une confusion d'uniformes , de coiffures diverses; le trophée d'armes qui sépare ce groupe de celui des élèves des écoles militaires n'a rien de saillant. Et ce qu'il y a de pire, c'est que Bonaparte, la seule figure-portrait du groupe, la seule qu'on serait universellement d'accord de voir placée sur le fronton du Panthéon , au lieu de dominer par sa position , sinon par son volume, est écrasée par les autres figures, au point qu'on la cherche plus ou moins long-temps avant de la trouver.

A l'égard du groupe civil , tout est ordre et régularité; mais aussi quelle froideur, quelle ingratitude de costume ! Pas une ressource pour le statuaire, pas une draperie, mais les perruques de Rousseau , de

Voltaire et le bonnet prodigieux de Malesherbes. La grande figure de Malesherbes , enveloppée dans une longue robe pesante , contribue à donner à ce côlédu fronton quelque chose de massif et de lourd ; elle a en outre l'inconvénient de fixer trop l'attention et d'attirer les regards plus que les autres figures ; cet effet est d'autant plus regrettable que la physionomie du noble défenseur de Louis XVI est incontestablement la plus imparfaite de toutes. Cependant, quelles que soient ces imperfections, le travail de M. David n'en est pas moins un des plus remarquables que nous ayons vus depuis long-temps ; il restera comme une belle étude , comme une sévère production des arts à notre époque.

Mais au-dessus de nos détails critiques sur le fronton, il est un défaut d'ensemble dans l'édifice , défaut très grave, parce qu'il se rattache à l'éducation morale des sociétés. Comme dans toute lutte entre deux principes hostiles, il n'est pas rare que l'on se rencontre quelquefois sur le même terrain , il est arrivé que le drapeau de la révolution et celui du catholicisme se sont heurtés sous le dôme du Panthéon. L'Assemblée Constituante s'était emparée de l'église, la restauration s'empara du Panthéon pour refaire l'église , puis , la révolution de juillet a suivi le système de la Constituante. Aussi , parcourez le monument , visitez depuis ses galeries sépulcrales jusqu'aux apothéoses de la coupole , et voyez quel contre-sens monumental , quelle confusion de croyances ennemies ? Au sommet des voûtes , dans la gloire céleste , vous trouvez toutes les puissances de la monarchie française , sous la protection de Sainte-Geneviève, de Sainte-Clotilde et de Saint-Louis. Descendez dans les caveaux, vous y verrez le vertueux Rousseau dont la plume ébranla toutes les puissances monarchiques, et M. de Voltaire qui tenta de renverser les autels de tous les saints. Sur les peintures de la coupole, on admire les images de Louis XVI, de Louis XVIII, et la ciselure asculpté, sur le fronton, la figure de Mirabeau , qui a prononcé les premières paroles d'accusation contre Louis XVI, celles de Bonaparte et de Manuel qui ont combattu Louis XVIII, l'un, par son épèe , l'autre , par sa parole. Le Panthéon , tel qu'il est aujourd'hui, représente exactement l'histoire de la moitié du siècle qui vient de s'écouler ; c'est le tableau de nos dernières luttes. Mais en vérité , que devons-nous respecter? Faut-il nous agenouillerdevantSaint-Louis et Sainte-Geneviève,ou bien devant Rousseau et Voltaire? Faut-il rendre hommage à Louis XVI ou à Mirabeau, à Louis XVIII ou à Manuel et Bonaparte? Il serait bon , une fois pour toutes , que l'on nous fixât là-dessus et que l'on nous indiquât la marche à suivre.

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