SUR UN RROCIIET PÉTRIFIÉ
Il est important de ne pas confondre, comme cela se fit long-temps, sous le nom générique de pétrifications, tous les débris de matière organisée que la terre recelle dans son sein. Les fossiles, les pétrifications proprement dites, les incrustations, voilà trois classes qu'il est facile de distinguer, et par la nature même de leur composition et par les lieux où elles se trouvent. Avant donc de présenter ici la description de l'animal pétrifié ainsi figuré, nous rappellerons en deux mots les caractères particuliers à ces trois grandes divisions. Dans les terrains tertiaires, se trouvent des ossements, la plupart appartenant à des espèces animales qui ont disparu de notre globe, ce sont là les fossiles ; la nature de ces os n'a pas changé, la terre les a conservés durant des siècles et préservés de la décomposition dont les menaçaient les agents physiques extérieurs; seulement le long séjour qu'ils ont fait dans les couches où ils se trouvent, leur donne une apparence inorganique qui, au premier coup-d'œil, a fait croire qu'ils étaient pélrifiés, c'est-à dire changés en pierre. D'autres fois, on trouve dans les eaux de certaines sources ou certaines fontaines, des corps autrefois organisés, des objets de mille espèces recouverts dans toute leur partie d'un tissu calcaire qui, tout en changeant leur aspect, conserve cependant intégralement leurs formes, ce sont des incrustations, c'est ainsi qu'on en trouve dans la fameuse fontaine de Saint- Allyre à Clermont, et qu'on en voyait, il y a une vingtaine d'années, dans le village de Crégy, près de Meaux. Le vulgaire a l'habitude d'appeler ces incrustations des pétrifications, mais c'est à tort , et pour s'en assurer, on n'a qu'à enlever la couche de calcaire déposée par les eaux sur l'objet incrusté, et on verra qu'il n'a subi aucune altération. Enfin on rencontre, le plus souvent dans les terrains primitifs, des corps qui, bien que présentant la forme de corps organisés, sont cependant identiques par leur composition avec des corps inorganiques; c'est pour cela qu'on les a appelés pétrifiés, c'est-à-dire devenus pierres.
On conçoit que celte singulière métamorphose a dû souvent donner à penser au naturaliste, peu satisfait sans doute, de la croyance populaire qui voulait y voir un des nombreux effets lunaires. Aujourd'hui que l'étude de la géologie a pris un si large développement, l'explication de ce phénomène ne donne plus matière à aucune incertitude. Les corps pétrifiés ont été emportés dans certains terrains, moulés par eux, avec d'autant plus d'exaclilude que celte pâte minérale présentait plus de finesse; peu à peu ces corps ont été dissous, laissant toutefois entre le moule intérieur et le moule extérieur un espace rempli bientôt d'une matière inorganique qui remplace ainsi le corps primitif et qui n'est autre chose que la pétrification.
Il résulte de cette explication que plus un animal est grand, plus sa pétrification est difficile ; aussi, ne renconlre-t-on que fort rarement des vertébrés ainsi métamorphosés. Quelques petits poissons seuls l'ont exception; mais, les poissons delonguesdimensions trouvés dans cet état inorganisé, ont toujours attiré au plus haut point la curiosité du naturaliste. De ce nombre est l'esoce-brochel représenté dans la planche ci-dessous. C'est dans une carrière de pierre calcaire, située aux environs du fameux château d'Oberslatl, prés d'Oehringen, dans le grand duché de Bade, qu'il a été trouvé. La nageoire caudale qui n'avait point laissé d'empreinte n'a pas été représentée. Quant à la dorsale, il est aisé de remarquer quelle trace elle a laissée dans le calcaire. La tête a été très bien conservée ; on reconnaît parfaitement le brochet à son museau, obtus, large et déprimé, et aux ouvertures de ses narines situées immédiatement devant les yeux. Quant aux trous appelés mucipares dont ce poisson est si abondamment pourvu, il serait difficile de les reconnaître sur la pierre. Le grand nombre de cavités et de stries qui occupent la place de l'organe de l'audition, rappellent la finesse de l'ouïe par laquelle le brochet surpasse tous lesautres animaux de sa classe. On parla long-temps des brochets qui se trouvaient dans les bassins des Tuileries, du temps de Charles IX, et qui entendaient, assure-t-on, la voix de celui qui les appelait pour leur jeter à manger. Le reste du squelette du poisson n'est pas aussi facile à reconnaître, si ce n'est la forme des arêtes parfaitement imprimée sur la pierre.
Un auteur, nommé Rudolfi, nous a parlé d'un brochet trouvé dans la Lusace, long de cinq pieds et demi, et qui fut aussi rencontré dans une carrière de calcaire. Comment une pareille pétrification a-t-elle pu s'opérer? Voilà de quoi étonner les naturalistes, ou plutôt exciter leur hilarité sur la crédulité de Rudolfi.
On vit fort long-temps à Manheim, le squelette
d'un brochet trouvé en 1497, à Kaiserslantern, etqui avait dix-neuf pieds de long, et avait pesé trois centquarante livres. Ce l'ail suffirait pour justifier Rudolfi de l'accusation de simplicité, au moins sous le rapport des dimensions qu'il donne au poisson, attendu que le brochet de Manheim n'était pas pétrifié. Ceux qui ont visité le château de Laufen, ont pu voir un tableau qu'on y plaça, et qui représentait ce monstre. Mais un grand nombre de témoignages attestent que le brochet peut atteindre une longueur extraordinaire, et que cette croissance lient à la nature des eaux qu'il habite. Son extrême voracité, voracité qui l'a fait surnommer par Lacépôde, le requin d'eau douce, l'entraîne souvent à la poursuite des poissons qu'il dévore, fort loin des endroits qu'il habite. On a trouvé le brochet jusque dans les marais salés qui avoisinent les bouches du Rhône. Engagé dans quelque source incrustante, le brochet de Rudolfi n'a peutêtre été que recouvert alors par la matière calcaire. Le fait perdrait ainsi tout son merveilleux.
En 1722, on trouva prés du Volga, où le brochet est très commun, une pétrification de ce poisson qui fut exposée à Moscou, pendant fort long-temps, et finit par être réduite en poudre, les curieux russes ayant enlevé morceau par morceau cette pièce intéressante. Ce fait s'explique par les propriétés médicales dont on avait jadis doté les os du brochet; propriétés qui les faisaient rechercher avec empressement. Ainsi, les osselets de l'oreille, par exemple, facilitaient, disait-on, les accouchements , guérissaient les épileptiques; le fiel était fébrifuge et ophthalmique ; les œufs étaient un excellent purgatif. Mais l'expérience n'a confirmé l'efficacité d'aucun de ces remèdes, et si un danger menace la curieuse pétrification que nous décrivions tout à l'heure, certes, ce n'est pas celui de la voir brisée par la main des femmes enceintes et des épileptiques.
Alfred Macrv.
( Brochet netiilié.
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