‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 38 sur 187 · LE LYNX · texte numérisé non relu

LE LYNX

Cet animal est plus généralement connu par les fourreurs et les chasseurs sous le nom de loup-cervier ; c'est le felis lynx de Linnée. Il appartient à la classe des mammifères carnassiers digitigrades, et au genre des chats. Sa taille est à peu près celle d'un chien barbet; il est d'un fauve roussâtre, le plus souvent (acheté de noirâtre. Il a pour caractère générique, à supposer que l'on fasse un genre de cinq ou six espèces de lynx bien tranchés parmi les chats, un pinceau de poils assez longs au bout des oreilles. Sa queue est très courte; et, du reste, il ressemble assez à notre chat domestique, à la taille près. Son nom de loup-cervier peut lui avoir été donné pour deux raisons : La première, parce que Gaza, dans sa mauvaise traduction de l'histoire des animaux d'Aristote, a donné au thos de cet auteur, le nom de lupus-cervarius , sur la foi de Pline; la seconde, parce que, ainsi que le loup, il pousse un hurlement que l'on peut prendre pour celui d'un de ces animaux, et qu'il attaque les faons et les jeunes cerfs de préférence à tout autre proie. Quoiqu'il en soit, le lynx existait autrefois en France et en Allemagne ; mais aujourd'hui, on ne l'y trouve plus. En récompense, il est assez commun dans tout le nord de l'Europe, et particulièrement en Sibérie, où sa fourrure est très estimée.

Il est peu d'animaux qui aient autant prêté à la fable que celui-ci , non-seulement dans l'antiquité, mais encore de nos jours. Les anciens l'avaient consacré à Bacchus, et très souvent ils le représentaient attelé au char de ce dieu. Pline en raconte les choses les plus merveilleuses; selon lui, il avait la vue si perçante qu'il voyait très bien à travers une muraille ; son urine se pétrifiait et devenait une pierre précieuse nommée lapis lyncurius, qui, outre son éclat, avait la propriété de guérir une foule de maladies. Les Grecs racontaient cette histoire :

Cérès envoya un jour Triptolème en Scythie, chez le roi Lyncus, pour civiliser ses sauvages sujets, en leur apprenant l'agriculture. Mais ce roi barbare, qui préférait à tout la guerre et la chasse, reçut fort mal ce cultivateur, et le jeta dans une prison pour le faire mourir de faim. Cérès vint fort heureusement au secours de son favori; elle l'enleva de son cachot, et, pour se venger, elle changea le roi en lynx. Depuis ce temps, Lyncus et ses descendants n'ont cessé de chasser et de faire la guerre aux animaux paisibles.

Quant aux vieillards des Pyrénées qui se souviennent encore d'avoir vu quelques lynx dans leur jeunesse, ils en racontent des choses effroyables. Cet animal féroce suivait les voyageurs égarés, et ne manquait jamais de les dévorer s'ils avaient le malheur de tomber. Pendant l'obscurité de la nuit, il pénétrait dans les cimetières pour déterrer les cadavres. 11 eût été bien plus dangereux encore s'il n'eût pas totalement manqué de mémoire, au point que lorsqu'il suivait une personne à la piste, la moindre diversion lui faisait oublier et sa poursuite et sa victime qui parvenait ainsi à lui échapper. Mais ce n'est pas tout, nonseulement le Lynx était loup-cervier , mais encore souvent loup-garou. Dans ce cas, ce n'était ni plus ni moins qu'un homme ou une femme pendant le

jour, et alors, on ne pomait guère le reconnaître qu'à sa mélancolie, ou en lui jetant au nez de l'eau bénite qui le brûlait et lui faisait pousser d'affreux hurlements. Pendant le plein de la lune, dès que la nuit était venue, tous les loups-garous quittaient leur chaumière pour aller ensemble courir les bois et la campagne sous la forme de loups, et alors , leur moindre méfait était de manger les petits enfants et de tenir le sabat.

Mais, laissons-là les contes ridicules de nos aïeux , et venons-en à la vérité. Le lynx a les mœurs du chat sauvage, rien de plus, rien de moins ; mais comme il est plus fort et plus gros , il attaque parfois de plus grands animaux, tels que faons de chevreuils, de cerfs, etc. Comme il grimpe sur les arbres avec beaucoup d'agilité, non seulement pour surprendre les oiseaux sur leur nid, mais encore pour poursuivre les écureuils, les martes, et même les chats sauvages qui ne peuvent lui échapper. Quelquefois, il se place en embuscade sur une des basses branches, pour attendre, avec une patience admirable, que le hasard amène à sa portée un renne, un cerf ou un chevreuil. Alors, ainsi que le glouton, il s'élance d'un bond sur leur cou, s'y cramponne avec ses ongles puissants et rétractiles, et ne lâche prise que lorsqu'il lésa abattus, en leur brisant la première vertèbre du cou. Alors, il leur fait un trou derrière le crâne, et leur suce la cervelle par cette ouverture, au moyen de sa langue hérissée de petites épines. Rarement il attaque une autre partie du cadavre, à moins qu'il ne soit très poussé par la faim. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il emporte le corps pour le cacher dans un fourré , si c'est un petit animal, ou qu'il le couvre de feuilles sèches et de bois sec s'il est trop lourd pour être transporté, quoique jamais il ne revienne le chercher. C'est probablement ce fait qui a donné lieu de dire qu'il manque de mémoire; et il eût été plus juste de n'y voir qu'une preuve de défiance.

Le lynx pris jeune et élevé en captivité se prive assez bien et devient même caressant jusqu'à un certain point ; mais pour le conserver , il faut le tenir à l'attache, car il ne perd jamais le goût de la liberté, et, dès qu'il en trouve l'occasion, il fuit dans les bois pour ne plus revenir. Quoique ses formes soient un peu lourdes, il est plein de grâce et de légèreté ; son œil est brillant, mais cependant plein de douceur et d'expression. Comme le chat, il est d'une propreté recherchée, et passe beaucoup de temps à se nettoyer et à lisser sa jolie robe. C'est un grand destructeur d'hermines, de lièvres, de lapins, de perdrix et autre gibier. Aussi, les chasseurs russes lui font-ils une guerre à mort qui en diminue journellement le nombre. Néanmoins, on ne parviendra jamais à le détruire entièrement, parce qu'il s'accommode de tous les climats, et qu'il se trouve dans les parties chaudes de l'Asie et de l'Afrique tout aussi bien que dans le nord, quoique moins communément.

Dans les marais du Caucase, de la Perse, de l'Egypte et de l'Abyssinie, on rencontre une autre espèce de lynx qui ne diffère guère de celui-ci que par sa couleur d'un brun jaunâtre, et par le derrière de ses quatre jambes qui est noirâtre ; c'est le lynx botté, [felis chaus, Guld) que l'on croit être le thos d'Aristote. Il offre une particularité unique parmi le genre

MAGASIN UMVKltSEL.

nombreux des chats; c'est d'être un excellent nageur ci de se plaire dans l'eau , où sans cesse il est occupé à faire la chasse aux canards cl autres oiseaux aquatiques. BoiTAHD.

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MONTÉE SUR UN CHAMEAU FANTASTIQUE , D'après une miniature indienne.

Il est bien peu do nos lecteurs qui n'aient une idée des croyances si poétiques de l'Orient, pays où tout prend un aspect riant, même les ruines sur lesquelles le dattier élevé sa grêle colonne, à Mempliis et à Balbec. Tout le monde a lu les Mille et une Nuits , ces contes merveilleux , qui ne sontqu'une page de celte épopée racontée sous la lente de l'Arabe, tandis que le vent du désert se joue dans la cime des palmiers, ou passe muet sur la plaine des sables , et que le feu du camp jette ses lueurs sur ces groupes pittoresques de femmes , d'enfants à demi-nus, de chameaux et d'bommes bronzés, accroupis autour du foyer, qui , tout en savourant le bec d'ambre de leur longue pipe, prêtent une oreille attentive aux récits de l'intarissable conteur. Toute cette poésie de magiciens , de génies et de fées, qui équivaut à nos sombres légendes d'apparitions et de revenants à minuit, tout le monde en a une idée, ne serait-ce que pour avoir lu les Orientales de Victor Hugo , ou les voluptueux tableaux de YAlla-Ruk de Thomas Moore. Dans cette mythologie, les houris jouent aussi un grand rôle ; Mabomet, dans la description du paradis promis aux croyants, en parle en ces termes : — « Là" , (dans le Jardin-de-Délices) seront de jeunes vierges au regard modeste, dont jamais homme ni génie ne profana la beauté; elles sont semblables à l'hyacinthe et à la perle ; la récompense des justes ne doitelle pas être magnifique?» — Ces êtres spirituels font donc partie des bienspromisaux fidèles? Aussi, le flegmatique musulman , dont tous les jours s'écoulent en paix dans les solitudes parfumées du harem, abandonne-t-il sans regret cette vie d'ici-bas , consolé de la perte de ses plaisirs, par l'espoir de ceux qui l'attendent dans le Jardin-de-Délices. Aussi , à l'idée qu'ils s'en font , ne peut-on comparer ni la beauté des Bayadères aux danses voluptueuses, qu'accompagnent le son de mille clochettes, ni celle des Aimées égyptiens, dont les chants charment l'ennui des Poulahs. Comme assez de pages de ce recueil sont consacrées à des éludes graves et sérieuses , nos lecteurs nous permettront de leur traduire ici un passage de je ne sais plus quel auteur arabe , qui prouve quel effet produirait la. beauté des vierges célestes sur le cœur de l'homme , alors que la mort ne l'a pas encore purifié.

Dans un coin de l'Yémen, celle partie de l'Arabie si belle, que les Orientaux y placent le paradis, où s'écoulèrent les jours de bonheur et d'innocence de nos premiers parents, vivait une famille, seul reste d'une nombreuse tribu détruite par des guerres malheureuses. Une tente sous le palmier, une source d'eau limpide , quelques esclaves et de nombreux troupeaux, formaient toute la richesse du dernier

des Takifilcs; Mohammed , c'était le nom de l'Arabe, vivait heureux dans celle belle solitude ; une seule chose manquait à son bonheur, c'était un fils. En vain il avait fait deux l'ois le pèlerinage de la Mecque ; en vain il avait immolé vingt chameaux gras auprès du tombeau du prophète, tout avait été inutile , et , en voyant arriver la vieillesse , il désespérait de voir jamais ses prières exaucées. Un soir, tandis que des nuages de feu s'amassaient au couchant, que le vent commençait à soulever le sable en sombres tourbillons, et que le chacal hurlait dans les rochers à l'approche du sémaun , un voyageur vint lui demander l'hospitalité. Béni soit le pèlerin, car il est l'envoyé de Dieu, dit Mohammed, et aussitôt des dattes, du miel et des gâteaux de maïs cuits sous la cendre , furent présentés à l'étranger. Au point du jour, celui-ci allait remonter sur son chameau et poursuivre sa roule ; les lentes de son père , disail-il , étaient au-delà du lointain horison , et le vieillard devait êlrc inquiet sur son sort. A ces mots , Mohammed soupira si douloureusement que l'étranger s'en aperçut. — Pourquoi es-tu triste mon hôte? — Que la volonté du ciel et celle du prophète se fassent, mais j'envie le bonheur de ceux qui ont un fils, sur la têle duquel ils peuvent placer l'espoir de leur vieillesse; moi, aucune main amie ne fermera mes yeux! — Dieu veut éprouver ta fidélité, vieillard, ne t'abandonne pas au désespoir; ce soir, redouble de ferveur dans la prière , et souvienstoi des paroles de celui à qui tu viens de donner l'hospitalité ! — Au coucher du soleil , Mohammed adressa au ciel les vœux les plus ardents. Quelle fut sa joie lorsque , quelque temps après , une de ses femmes lui déclara qu'elle était mère! Le jour où elle mit au monde ce fils lant désiré, fut le plus beau de sa vie ; il donna à l'enfant le nom de Moavia. En quelques années, Moavia eut atteint l'âge de l'adolescence, et la force du jeune homme n'était égalée que par sa valeur et sa beauté. Nul ne pouvait lui disputer le prix dans les exercices guerriers ; en courant à cheval, il était sûr de percer de sa flèche une grenade suspendue par un cordon ; et, lorsque sur sa cavale blanche, dont la crinière balayait le sol, il courait le djérrid avec ses compagnons , à la rapidité de sa course , qui égalait celle du vent , aux éclairs qui sortaient du fer de sa lance , on l'eût pris pour l'ange des combats.

En ce temps, le même voyageur se présenta à la porte de la tente ; Mohammed se souvenant que le bonheur était entré dans sa famille avec l' hospitalité, le pressa de s'y reposer, et eut soin de le traiter avec magnificence. Au moment du départ, l'inconnu prenant son hôte à l'écart, lui remit une riche épée , en le priant de l'accepter comme gage de l'hospitalité. — Elle est destinée pour Ion fils; ce fils, c'est moi qui t'ai annoncé sa naissance , c'est moi qui l'ai protégé, et, maintenant, je te promets que sa destinée sera brillante et sa vie pleine de prospérité ; mais , je crains qu'il ne l'abrège par sa faute ! — A ces mots , Mohammed étonné, le vit disparaître dans une lumière éblouissante, et, se prosternant sur le sol, il remercia Dieu !... L'épéc que lui avait remis l'envoyé du ciel était très riche; le fourreau était d'une étoffe précieuse brodée en or et enrichie de pierreries, le manche, fail d'une seule émeraude taillée avec art . se terminait par un beau diamant qui représentait le

sceau de Salomon; la lame, d'une trempe comme jamais homme n'en avait porté auparavant, était couverte de ciselures aux arabesques d'or, et l'on y lisait quelques versets du Coran. Cette épéc merveilleuse, ajoute le chroniqueur, donnait au bras qui la portait la force de dix guerriers.

Mohammed eut bien voulu tenir son fils éloigné des combats, mais une guerre s'étant élevée dans le voisinage , Moavia le pria si instamment de l'envoyer porter du secours à une tribu à laquelle le liaient les droits du sang et de l'hospitalité , que le vieillard ne put y résister. Il lui donna cinquante hommes d'élite ; puis, lui ceignant l'épée remise par l'ange, il lui donna sa bénédiction , le suivit long-temps des yeux et rentra dans sa tente en pleurant... Grâce au courage de son fils, la tribu alliée triompha. Les exploits

du jeune Moavia , dans celte guerre , furent si brillants, qu'il n'était bruit que de lui , et ce fut un thème fécond pour les poètes du temps ; ces chants , perdus pour la plupart, ne le cédaient en rien à ceux à'Antou , h héros des sables, comme l'appellent les Arabes. Mohammed bénissait le ciel de lui avoir donné un tel fils , et , chaque fois qu'un pèlerin lui racontait quelques-uns de ses hauts faits, le cœur du vieillard se remplissait de joieet d'orgueil. Hélas! celte joie devait bientôt se changer en profonde tristesse.

Une nuit que Moavia reposait sur sa natte, et rêvait peut-être aux embrassements de son vieux père, il crut voir une vive lumière descendre sur sa tête , et une main qui lui montrait une montagne lointaine au bord de l'horison ; il s'éveilla aussitôt, mais tout avait disparu. Fidèle à cet avertissement , il prend ses

(Houri montée sur un chameau fantastique, d'après une miniature indienne.)

armes, monte à cheval , et , plus rapide que le vent , il se dirige seul vers le point indiqué. Au lever du soleil , il était déjà bien loin du camp ; chose étrange, sa marche durait depuis bien long-temps , et la distance, qui le séparait de la montagne, ne paraissait pas diminuer. Voulant cependant poursuivre l'entreprise jusqu'au bout, il chemina durant trois jours; sur la fin du troisième, il se trouva arrêté par un effroyable précipice, et la montagne, surmontée d'un édifice , qui aux rayons du soleil couchant brillait comme la flamme , était encore bien loin au-delà. Tandis qu'il élaitsur le bord du gouffre, une voix terrible lui cria : — Qui es-tu? — L'intrépide fils de Mohammed répondit fièrement : mes compagnons me nomment

Moavia le lion , fils de Mohammed , te faut-il d'autres explications ? et il tirait son formidable glaive. L'bomme qui lui avait parlé était debout sur un rocher ; il avait à peine deux coudées de haut, et sa barbe descendait à terre. Au haut du rocher était perché un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui portait au cou un collier d'or enrichi de pierreries. Le nain adouci, répondit: — Depuis long-temps j'attendais ton arrivée; mais, voici l'heure. Je sais que tu veux aller au palais des merveilles, voilà le chemin!...— Il montrait un panier suspendu au corps du gigantesque oiseau. Moavia se mit dans le panier sans hésiter. — Si tu veux t'éviter de morlels regrels, fais bien attention à ceci : les yeux doiven! rester fer-

niés jusqu'à cet que le l'rok ( oiseau fabuleux des Arabes) t'ait déposé au somme) du mont. — Le nain disparut dans la terre, qui se referma sur lui , et le fils de Mohammed se sentit enlevé avec une rapidité effrayante ; l'air sifflait à ses oreilles , comme si une flèche les eùi effleurées. Le voyage aurait pourtant depuis long -temps, et , malgré la défense du nain , Moavia éprouvait une violente tentation dé regarder ce qui l'entourait; quelque temps il résista , mais , puis s' abandonnant à la confiance que lui inspirait sa bonne épée , le fier jeune homme méprisa cet ordre; sa paupière s'ouvrit au moment où il allait toucher le sol!... Il se trouvait au milieu d'une verdoyante vallée, enclose de toutes paris par des rochers de granit; ces rochers élaient couverts de plantes aromatiques, de tous côtés coulaient des ruisseaux aux rives émaillôes de mille fleurs, les bosquets élaient parsemés de myrthes, d'arhres d'encens et de ceux qui produisent la myrrhe. Des oiseaux aux brillantes couleurs, au ramage harmonieux, voltigeaient dans le feuillage ; puis, l'air élail embaumé de tant de parfums, le murmure des eaux était si voluptueux, que Moavia se crut transporté dans le paradis terrestre. Devant lui s'élevait un magnifique palais, ceint d'un mur d'albàlrc, et surmonté de tourelles sveltes et gracieuses , qui brillaient comme de l'acier poli; l'entrée n'en était pas gardée par des lions comme la Fontaine de Vie, (Mille et une Nuits) mais d'énormes barres de fer ne laissaient aucun passage. Cetle barrière tomba bientôt sous les coups de cimeterre du héros, et il était dans le palais. Une vasle salle entourée de colonnes de bois de Sandal, au milieu de laquelle on voyait un bassin de marbre, d'où jaillissaient des jets d'eau qui retombaient en gouttes de cristal , fut la première pièce où il entra. Il en parcourut ainsi un grand nombre où brillaient de tous côtés les incroyables merveilles que les génies prodiguent dans leurs féeriques demeures ; mais ces salles élaient désertes. Enfin, il arriva dans un salon plus magnifique que tout ce qu'on pourrait dire ; à son aspect, un grand nombre de femmes, assises sur de riches sophas , se levèrent, et commencèrent autour de lui des danses aux poses voluptueuses, en chantant des vers à sa louange; puis, l'une d'elles entonna le chant de l'hyménée , dont les autres répétaient en chœur le doux refrain. Des esclaves le menèrent ensuite dans la salle des bains , où ils parfumèrent son corps d'essences précieuses; cela fait, ils le revêtirent de superbes habits, et le conduisirent dans la salle du festin. Moavia y trouva une nombreuse troupe de femmes, entre lesquelles, à son air noble, et à sa parure, il sut bien distinguer leur reine; quant à la beauté de la dame, qui lui faisait un si bon accueil , l'histoire arabe en parle en ces termes : « Ses yeux étaient plus doux que ceux de la gazelle, ses lèvres vermeilles qui , lorsqu'elle souriait laissaient voir des dents plus blanches que l'ivoire , ressemblaient à une rose au fond de laquelle tremblent des perles de rosée ; son cou avait la molle blancheur de l'albâtre , et ses belles mains, ainsi que ses pieds , étaient teints du bel incarnat que donne le henné. » La bonne mine de Moavia etsa galanterie, ne firent pas un moindre effet sur la belle dame. Le festin fut joyeux, et les mets et les vins exquis ; puis, vinrent les divertissementset les danses et la musique

se prolongèrent bien avant dans la nuit. Au milieu de l'allégresse générale, Moavia ne voyait que sa belle fiancée, et le désir flamboyait dans les yeux de l'impatiant amant lorsque leurs regards venaient à se rencontrer. Au milieu de la salle s'élevait une statue de marbre noir, qui annonçait l'heure à chaque tour du sablier; celte voix sinistre qui comptait les instants écoulés dans cetle folle joie, eût produit un grand effet sur un homme moins préoccupé que le fils de Mohammed. On eût dit un démon jaloux , dont le doigt glacé pouvait arrêter ces ehreurs tournoyants, qu'emportaient les danses passionnées de l'Arabie. Impatient de voir arriver l'heure où devait s'accomplir son bonheur, Moavia sentait son cœur battre comme s'il allait se briser; cetle heure qu'il appelait de tous ses vœux arriva enfin , et alors la slatue prononça ces mois d'une voix terrible : — Malheur à loi , qui as enfreint la loi du nain puissant; le ciel, pour prix de ton courago , te réservait l'amour des Houris, et toi-même tu détruis ton bonheur! Malheur à toi , fils de Mohammed ! — En ce moment, Moavia posit ses lèvres brûlantes sur le front de sa bien aimée, et ce premier baiser d'amour devait dévorer son existence !...

Tout s'élail évanoui , et le fils de Mohammed était sur le sable près de son coursier, mais son cœur était brisé!...

A la lueur des étoiles, il se dirigea vers la conlrée qu'habitait son père; une profonde tristesse rongeait son cœur, et, sous les embrassemenls du vieillard, il demeura glacé !... Ses jours coulèrent sombres, et bientôt il s'éteignit comme une fleur desséchée parle vent brûlant du désert. Son père ne lui survécut pas long-temps, et le souvenir de ses exploits et de son malheur, est tout ce qui reste du dernier des Takiûtes. Depuis lors, en parlant d'un jeune homme emporté à la fleur de son âge, par une mdadie de langueur, l'Arabe dit : — Il avait vu les Houris.

A. Vayssièee.

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