LE LOUP NOIR
Le loup noir (Canis lycaon, lin.) est-il une espèce distincte, ou une simple variété de noire loup ordinaire {Canis lupus, lin.)? Tous les naturalistes le reregardent comme devant former une espèce , et M. Georges Cuvier lui-même était de cette opinion. Néanmoins, je crois avoir quelques raisons pour ne pas être de cet avis. Comme on peut le voir par le dessin très exact que nous en donnons, il ne diffère de noire loup que par la couleur, qui est d'un noir profond, et nullement par les formes; ou, s'il y a dans celles-ci quelques différences, elles sont si légères, qu'on peut aisément en trouver de plus grandes si l'on compare ensemble des loups ordinaires tués dans des climats différents. En outre, le loup noir se trouve dans toute l'Europe, et même en France, (car Cuvier dit en avoir vu quatre qui y ont élé pris ou tués). Cependant les naturalistes ne peuvent citer aucun royaume, aucune localité, où cette prétendue espèce habite spécialement. Et si l'on me dit qu'il n'est que de passage dans notre patrie, je demanderais d'où il venait quand on l'y a trouvé, car il ne sera également que de passage dans les autres contrées de l'Europe, puisque nulle part on ne lui reconnaît un domicile fixe. Voici une autre observation : on trouve notre loup commun en Amérique septentrionale, et on y trouve aussi le loup noir, chose qui serait fort extraordinaire s'ils constituaient deux espèces, car l'Amérique, lors de sa découverte, a offert très peu d'animaux identiques avec ceux de l'autre continent, et le genre loup, en présentant deux espèces, ferait exception à une règle générale et sans autre exception.
Quoiqu'il en soit, il est vrai que le loup noir est plus farouche, et surtout plus cruel que le loup commun, il vit solitairement dans les forêls les plus sombres, et n'en sort guère que la nuit pour aller rôder sur le bord des étangs et des rivières, et dévorer les immondices qu'il y trouve. Sa force est prodigieuse, et, quoique de taille un peu moindre que le loup ordinaire, il n'est pas de dogue de forte race qui puisse lutter avec lui. Quoique moins lâche que son congénère , il fuit cependant la présence de l'homme, surtout pendant le jour; mais il faut bien se donner de garde d'aller le surprendre dans son fort; car, s'il arrive qu'il ne sente pas le chasseur s'approcher, lorsque celui-ci le réveille en sursaut ou le rencontre inopinément, son premier mouvement n'est pas de fuir, mais de s'élancer sur le téméraire qui s'est mis imprudemment à sa portée.
Sa constitution très vigoureuse lui permet de faire aisément quarante lieues dans une nuit, et de rester plusieurs jours sans manger. S'il n'est pas tourmenté
par la faim, il ne quitte pas la profondeur des forêts, où il passe le jour à dormir et la nuit à chasser le cerf, le chevreuil, ou d'autres animaux moins forts que lui; mais si le gibier vient à lui manquer, il se hasarde, pendant les nuits les plus sombres, à faire quelques excursions dans la plaine. Alors il se glisse le long des haies, dans les fossés, et partout où quelques broussailles peuvent le mettre à couvert. Sa marche est si légère, son pas si furtif, qu'il peut aisément s'approcher de sa proie sans en être entendu, et malheur à la pièce de bétail qui a été oubliée au pâturage. D'un bond de vingt-cinq ou trente pieds il s'élance dessus, la saisit au nez ou à la gorge, ne lâche plus et finit par la terrasser, parce que l'animal se renverse le plus souvent lui-même dans les efforts inutiles qu'il fait pour forcer son cruel ennemi à lâcher prise. Une fois étendu sur la terre, le loup noir ne lui donne plus le temps de se relever, car il le saisit au cou et l'étrangle en une minute, fût-il, par sa masse, dix fois plus fort que lui.
On raconte que ce farouche animal est redoutable même pour notre espèce, et que souvent il a attaqué des hommes, surtout des femmes et des enfants , de préférence au bétail. Sa couleur, qui empêche de l'apercevoir dans l'ombre, rend son approche d'autant plus effrayante qu'il se trahit par une lueur rouge et sombre que laissent échapper ses yeux épouvantables. Beaucoup de gens ont entendu parler de cette terrible bête qui, en 1791, dévora plusieurs personnes de nos départements boisés du cenln; de la France, et qui finit par èlre reconnue pour un loup noir. Nous citerons ici deux ou trois exemples de sa férocité.
Une famille de cultivateur habitait une petite maison écartée du village et à proximité d'un bois. Le dimanche 27 septembre, la famille entière partit pour aller à la messe , à l'exception de la grand'mère, femme de soixante-treize ans, qui resta pour garder et préparer la soupe, composant tout le déjeuner de ses enfants. Lorsque ceux-ci revinrent, ils ne retrouvèrent plus leur aïeule et l'appelèrent vainement dans les cours et les élables. Enfin ils la trouvèrent dans le jardin, derrière la maison, mais morte, ses habits en lambeaux, la figure et le Yentre entièrement dévorés. 11 paraît que le loup avait sauté pardessus la haie du jardin, et s'était élancé sur la vieille femme au moment où elle cueillait des herbes. Malgré le grand âge de la victime, la lutte avait été terrible, car on reconnut plusieurs places où des traces évidentes prouvaient qu'ils s'étaient traînés l'un et l'autre, avec de violents efforts. Plusieurs touffes de poils étaient dispersées çà et là à travers les légumes brisés; la terre était comme sillonnée ou battue dans plusieurs endroits, et un gros llocon de poils était encore dans la main du cadavre horriblement mutilé.
Peu de jours après, un journalier, petit propriétaire dans le même village, résolut d'aller le lendemain à la ville, de grand matin , pour vendre un sac de grain. Il habitait une maison à l'entrée du village, et sa cour n'était séparée de la rue que par une haie d'aubépine. A trois heures du matin, c'est-à-dire un peu avant le petit-jour, il se lève et descend dans la cour qu'il traverse, pour aller préparer son cheval dans une écurie à côté. Il entendit quelque bruit,
mais si léger qu'il crut que c'était le chat d'un voisin qui était venu épier sa volaille. Il remonta chez lui el fit lever son fils, enfant de neuf ans, auquel il avait promis do le mener à la ville. Quand l'enfant fut hahillé, le père, occupé à quelque préparatif, lui ordonna de descendre pour donner au cheval l'avoine qu'il avait préparée, ce qu'il lit avec empressement. Mais à peine le petit malheureux fut-il dans la cour qu'il so mit à pousser des cris perçants : a Mon père! mon père! à mon secours; la bête m'emporte. »
Et en effet, le père entendit un trépignement affreux qui lui annonçait une douloureuse lutte. Le désespoir lui lit prendre une résolution subite : prompt comme l'éclair, il s'élance à la cheminée, saisit son fusil, s'avance sur l'escalier découvert, et, au risque de tuer son enfant, il fait feu sur une masse noire qu'il entrevoit se déballant au pied de la haie. Dans le moment l'enfant pousse un cri , le père descend l'escalier en courant, prend dans ses bras son fils, que la bête venait d'abandonner en sautant par-dessus la haie , et le rapporte chez lui, mais mourant, et ayant le cou percé dans trois endroits. Néanmoins ces blessures, quoique graves et très profondes, n'étaient pas mortelles, et, vingt ans après, je l'ai vu homme fait et bien portant. Mais, soit qu'il ait été mal pansé par le médecin du village, ou qu'une partie essentielle du cou ait été offensée, il a toujours eu depuis la tête un peu penchée sur l'épaule droite.
Près d'un village, à quatre lieues et demie de là, trois petits enfants jouaient dans un pré, à quatre heures et demie du soir, en octobre. Le loup noir se jette au milieu d'eux, saisit par les lianes une petite fille de trois ans et demi et l'emporte. Aux cris des autres enfants, plusieurs ouvriers, armés de pioches et de fourches, accoururent et se mirent à la poursuite du loup que le poids de sa victime entravait dans sa course. Plusieurs fois la rencontre de haies qui narraient le p;issagc du monstre leur donnèrent l'espoir de l'atteindre ; mais le loup, dans ce cas, posait l'enfant, le reprenait par une autre partie du corps, et le traînait de l'autre côté, ou même franchissait la haie avec lui si elle n'était pas trop haute. Pendant plus d'un quart d'heureonentenditlescrisdelapauvre petite fille, et ces cris déchirants redoublaient chaque fois que le loup la reprenait par une autre partie du corps. Enfin les ouvriers cessèrent de l'entendre, perdirent sa trace, et s'en revinrent au village le cœur navré.
Le loup noir, ainsi que ses congénères, a été classé par les naturalistes modernes parmi les mammifères carnassiers, section des digitigrades, genre du chien. Il diffère spécifiquement du chien domestique par ses oreilles toujours droites et pointues; par sa queue droite, jamais recourbée en demi-cercle; et par le mode de son accouplement.
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(Le Loup noir.)