‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 46 sur 187 · UN DINER D'APPARAT AU XIII' SIECLE · texte numérisé non relu

UN DINER D'APPARAT AU XIII' SIECLE

Sous le litre de Les Deux Moines, M. Camille Leynadier est sur le point de publier un nouveau roman. Le fragment suivant, où l'auteur décrit un festin du XIII" siècle, en est un extrait inédit.

Un jour, tout le château de Saphor et aux environs avait pris un air de fête. Par la croisée , sur la porte principale, au sommet des tours, des drapeaux, des banderolles laissaient, depuis la veille, frissonner au vent leurs couleurs chatoyantes. Dès le matin, les cloches de l'église avaient tinté, leur plus beau carillon faisait circuler dans l'air une parcelle de cette joie qui bruissai tau-dessous d'elles.

A cet appel, la population d'une journée d'alentour s'était agitée ondulante et joyeuse. Les femmes endimanchées avaient étalé coquettement leurs robes de nouvelles formes. Elles avaient abandonné la traînante, récemment proscrite par ordonnance, et les hommes la toge , qui avait fait donner à la province le nom de togata.

Et, de près et de loin, des longues files d'invités s'abordaient en riant, en criant, en échangeant un compliment ou un sarcasme. Puis elles s'arrêtaient ébahies devant le tréteau d'un jongleur, ou écoutaient attentives quelque conteur, chantant l'histoire de Phénisse, que sa nourrice fit transir, ou celle de dom Lucifer, tombé par orgueil de sa gloire.

Chanteurs, jongleurs, invités, tout ce monde qui se pressait autour du château, dans les salles, partout, était réuni là par une pensée de plaisir et de joie, une de ces pensées si rares avec lesquelles l'homme, toujours âpre aux réjouissances, ne transige jamais. C'était l'anniversaire du mariage de Saphor et de Llinda. Comme tant d'autres, désireux d'étaler une apparence de bonheur, ces deux époux avaient voulu le fêter dignement. Les invités , qui , là comme dans toutes les fêtes, étaient tacitement convenus de s'amuser et d'admirer, se promettaient de l'admiration et de la joie pour ne pas en perdre l'habitude.

Sur le soir, avant que des milliers d'étoiles resplendissent au firmament, des tables furent dressées sur la terrasse du château. De là se déployait à la vue un paysage admirable, des collines et des montagnes, une plage et un étang, une mer et un ciel, un pays changeant de forme, des versants de nuances, une mer de couleur, un ciel de lumière, suivant le caprice des derniers rayons d'un soleil couchant. Au niveau de la terrasse, et comme des flots de curieux, des vieux arbres pressaient leurs têtes capricieuses sur lesquelles des pies babillaient comme des voisines en goguette. Puis, au milieu de cet étang qui reflétait le ciel, le regard cherchait en vain Maguelonne , celte Venise d'un autre âge, occupée par Marius, prise par Wamba, rasée par Charles-Martel, vingt fois détruite , vingt fois rebâtie, et enfin engloutie dans ses eaux, qui, chaque fois, avaient semblé la raviver, comme pour prouver que la vie et la mort se tiennent par la main dans cette nuit où nous marchons tous. Enfin, le soleil se coucha ; les versants perdirent leurs nuances, la mer sa couleur, le ciel sa lumière. De l'étang s'éleva un brouillard qui mangea peu à peu les contours des collines et les lignes indécises du paysage.

Puis on ne vit plus rien, on n'entendit plus rien : il (il nuit.

Alors, et comme par enchantement, des torrents d'une fantastique clarté ruisselèrent partout. D'innombrables girandoles à la llamme jaune, bleue, semblables à autant d'étoiles rivalisant avec celles du ciel, changèrent l'obscurité en lumière, la nuit en jour.

Des trompes sonnèrent la cornée de l'eau. Cent varlets alignés comme les colonnes d'un temple donnèrent à laver, les convives circulèrent d'abord bruyamment autour des tables, et puis choisirent leurs piaces, les serfs avec les serfs, les bourgeois avec les bourgeois.

A une table séparée, s'assirent, après la question si épineuse alors des préséances, les cbevaliers et leurs dames n'ayant pour cbaquemels qu'une assiette commune, qu'un verre commun. C'était l'usage ; ils devaient manger à la même écuelle, boire au même vase. Saphor et Llinda se placèrent au haut bout.

Derrière leurs sièges, sous l'apparence d'échansons d'honneur, mais en réalité pour noyer J'âme de leurs victimes dans les flots de l'infernal breuvage qu'ils avaient préparé, se tinrent debout Guiraud et Brunelle. Des hommes armés de toutes pièces devaient versera boire aux autres convives ; eux s'étaient chargés d'emplir les verres des maîtres. Ils leur enviaient jusqu'à cet anniversaire de joie, les infâmes!

Il y eut un moment de silence, un chapelain fit le signe de la croix : tous se découvrirent; il récita le Bénédicité : tous répondirent amen, car ils priaient, nos bons aïeux ; bien plus, ils croyaient à la prière. Us avaient cela de plus que nous, et certes ce n'était pas peu de chose !

On servit.

Au centre de la table des chevaliers, du milieu d'un dormant représentant une pelouse herbeuse et ornée, sur les bords de son pourtour, de plumes de paon et de rameaux verts fleuris, s'élevait une tour argentée avec ses murs et ses créneaux. Dans l'intérieur de cette tour et à travers les dentelures à jour de son centre, on voyait comme dans une volière, jouer des oiseaux rares et des huppes aux pieds dorés ; sur son donjon flottaient des bannières aux armes des chevaliers présents. De sa base s'élevaient quatre jets d'eau, qui, retombant en pluie fine, allaient à travers d'un lit de marguerites et de violettes, emplir les fossés de la tour.

Quatre nefs à potages contenant des soupes différentes furent placées aux angles de la table, flanquant cette tour si coquette, et se dessinant dans les tourbillons de fumée comme des vaissaux embossés qui font feu de toutes parts. Chaque convive pouvait choisir entre la soupe aux grenades, aux vitelols, au gruau et la soupe dorée, cette succulente panade dont l'empereur Vitellius eut une indigestion qui dura trois jours.

Entre les nefs à potage et comme des enfants perdus, étaient les hors-d' œuvre, appétissantes nullités parmi lesquelles on remarquait les pieds de veau au safran, et ces tant regrettables branches de jeune cerf coupées menu , frites dans du sain-doux, et que, par respect, un duc d'Albe, le gourmand le plus renommé de son temps, mangeait toujours tête nue.

Puis, dans des plais à cadenas se maintenaient chauds, des quartiers de lièvre qui avaient passé une nuit dans le sel, des civets de cerfs, des poulets farcis

couverts de rôties dorées, de dragées et de grenades, et d'autres entrées relevées par la sauce caméline, le mosteeban et la madame râpée. Deux énormes pâtés argentés tout autour, dorés par-dessus, et farcis comme les poches d'un enfant bargneux qui part pour l'école, couronnaient ce service.

— A boire ! s'écria Saphor en se levant : à la santé des dames et à la gloire des saints, ces beaux seigneurs du paradis !

Tous répétèrent ce toast.

Sapbor lendit sa coupe vide à Guiraud qui la lui rendit pleine, après (pie Brunelle y eut versé quelques gouttes de ce magnifique liquide conservé dans la peau de vipère.

Llinda y trempa ses lèvres : Saphor avala tout d'un trait.

Les deux faïdits échangèrent un regard et un sourire. Au milieu de celte joie qui bruissait autour d'eux, ils ne voyaient que deux victimes dont leur basse haine pouvait facilement empoisonner les sensations les plus pures.

On desservit et l'on servit encore.

Mais, dès ce moment, ce ne fut plus cette ennuyeuse symétrie, étiquette austère qui semblait jusqu'alors avoir cadenassé la joie comme les plats (1). Avec les grosses viandes débordèrent les gros rires. Le prime queux (2) en costume d'honneur, sa baguette blanche à la main et son trousseau de clés d'argent de l'autre, ne vint plus ouvrir cérémonieusement les plats comme pour narguer l'impatience des convives. Tout, avec un savant désordre, fut étalé dans sa native allure. La vieille profusion des temps anciens put trôner à son tour. Il n'y eut plus de ces transformations artistiques dont les palais blasés des derniers Romains, prisaient tant l'ingénieuse combinaison. La chair fut ebair, et le poisson poisson. La peau d'un turbot ne cacha plus la viande odorante d'un héron du lac d'Ambonne. Sous l'enveloppe et dans la fiente musquée d'une sècbe, ne nagèrent plus les merles blancs d'Auvergne et des gelinotes de Roquaule. Mais à un des bouts de la table, un sanglier rôti entier dardait ses défenses contre un esturgeon cuit au persil et au vinaigre ; à l'autre, un énorme marsouin ouvrait sa gueule, montrant ses deux rangées de dents comme pour y broyer des faisans, des oisons, des pluviers, des vanneaux, des lapins et des lièvres qui semblaient fuir devant cet ennemi d'une nouvelle espèce.

Du milieu de cette ménagerie rôtie ou grillée, s'élevait comme une montagne un quartier de baleine posé sur un lit de jaunes d'œuf parsemés de graines de fenouil confites au sucre. A côté se rengorgeait un paon farci de marrons, de safran, de poudre d'or et servi avec son plumage brillant, sa queue étalée, beau comme sur le dressoir.

Tout cela, bêtes fauves ou cétacés, oiseaux de bassecour, ou de passage, habitants de l'air ou de l'eau, des forêts ou des étangs, des montagnes ou des plaines, était arrosé d'eau rose et de jus d'oranuc et surtout saupoudré d'iris et de poudre d'or, luxueux usage que les gastronomes de Rome païenne avaient

(1) Le premier service était ordinairement servi dans des plats ù cadenas que le prime queux ouvrait et déguustait en présence de tous.

(2) Le cuisinier.

introduit dans la Provence avec leurs institutions et leurs lois.

En extase devant l'ordonnance et la profusion de ce service, les convives se disposaient à y l'aire honneur, lorsqu'au sommet de la tour argentée qui s'élevait couronnée de bannières au milieu de la table, parut un nain qui, du haut de cet élégant piédestal, sonna une fanfare comme pour réclamer l'attention, et puis, d'une voix forte et sonore, prononça les vers suivants :

Picatz sabre rot De tal e d'estot E se mai y a Retournatz pica.

Es envoutatge fourmel Di senhor di castel.

Frappez sur le rôti D'estoc et de taille, Et, s'il en reste, Revenez à la charge.

C'est l'engagement formel

Du seigneur du château.

Il salua respectueusement l'assemblée et disparut.

Cette facétieuse invitation égaya les convives, qui se disposaient à y répondre, lorsque des hommes armés de pied en cap versèrent à la ronde le coup du milieu. C'était du vin hasi que l'on chauffait en y jetant des charbons ardents.

Tous en burent.

On eût dit que cette boisson avait doublé l'appétit. Chacun se servit au gré de son désir, empilant sur son assiette du sanglier, du marsouin, du faisan, de la baleine et d'autres viandes jetées par la nature dans

des éléments divers, réunis par l'homme sur la même table. Nul des convives, cependant, n'osa porter une main profane sur le paon : c'était la pièce d'honneur; y toucher eût été , aux droits du maître , un attentat que le sang seul aurait pu expier, Saphor le découpa debout et tète nue.

A cette vue, les convives crièrent : Noël , Noël ! en signe de joie. Des toasts furent portés aux dames, aux saints, aux guerriers, à Dieu. Tout y fut mêlé, réuni, confondu, bravoure et courtoisie, amour et religion, sentiments passionnés du cœur, inspirations pieuses, toute la physionomie morale du siècle. Saphor répondit à tous, buvant à longs traits le vin que lui versait Guiraud, et le poison dont l'abreuvait Brunelle.

Ce fut là le dernier acte de ce second service. Puis, vint le dessert avec ses crèmes variées, ses dragées de grains de genièvre pour purifier l'haleine, son cotignac musqué et ses nèfles à l'eau de rose, et ses avelines au miel, et son pignolat à l'amande de pin, et ses pâtes sucrées représentant des cerfs ou des cygnes portant, en guise de collier, les armes des châtelains et des seigneurs présents. Et, après le dessert, les passeriles, et supplications avec les vins herbes, assaisonnés de menthe et d'aloès, les vins épicês mêlés de noix muscade et de clous de girofle, et enfin les liqueurs.

(Feuilleton de l'Univers, du 13 décembre 1837.)

( La Langouste. )

LA LANGOUSTE, (Palinurus).

Le palinurus est un crustacédécapode de la famille des macroures , qui fournit au pêcheur de la Méditerranée un des produits les plus abondants de sa pêche , et que son hameçon , comme son filet , poursuivent sous mille formes diverses ; en effet, une fois pris, ce crustacé prend sur nos tables la place d'un des mets les plus succulentset les plus délicats quelamery apporte. Non moins gastronomes que les modernes, les anciens ne voyaient pas de repas somptueux là où la locusta ne figurait pas , et le carabos si recherché des Grecs et dont parle Aristote , n'était pas encore autre chose que le palinurus des naturalistes. Sous le nom de langouste , nom qui tire son origine de la locusta latine dont nous parlions quelques lignes plus haut , le vulgaire l'a souvent confondu avec le homard, et

cependant son organisation présente, avec ce dernier, des différences notables. La queue de la langouste est terminée par une nageoire, composée de feuillets presque membraneux , à l'exception de leur base , et disposés en éventail. Le thorax est cylindrique, les antennes latérales, fort longues , ont la finesse de la soie et sont hérissées de piquants , les pattes, toutes semblablement conformées , se terminent en pointe, les yeux sont grands , presque sphériques et placés à l'extrémité antérieure du thorax.

La famille des langoustes est riche en variétés différentes , la plus commune est celle du palinurus vulgaris, langouste vulgaire, qui a été ici figurée. Cette langouste se distingue aisément des espèces analogues, par les deux piquants qui surmontent les yeux , présentant, dans leur longueur, une compression très forte. La queue , dont chaque segment est traversé

•l'un filon rempli de poils courts el serrés, est tachetée ou ponctuée de blanc jaunâtre; les pattes sont en<- Irecoupées de jaune et de blanc. Le corps est d'une couleur rougeâjre.

Les principales autres espèces des langoustes , sont : la mouchetée, la polyphasé, la pédicillée qui se trouve dans les parages de l'Ile-de-France , atteint jusqu'à trois pieds de long, et a été surnommée pour celte raison, géante.

Dans toutes ces espèces, un même caractère différencie les mâles des femelles, les premiers ont quatre anneaux au milieu de la queue, dont les secondes ne sont pas pourvues.

C'est en avril et en août que les mâles vont à la recherche des femelles. Celles-ci portent depuis le mois de mai jusqu'à la fin de juillet. Leurs œufs, que l'on nomme corail , sont disposés, dans l'intérieur de leurs corps en masses allongées , de la grosseur d'un tuyau de plume etdu rouge le plus vif. Ces filets ovuleui se dirigent vers les extrémités situées, une de chaque côté , à la base des pattes intermédiaires.

Très petits en sortant du corps de leur mère , les œufs acquièrent pendant une vingtaine de jours qu'ils demeurent attachés au filet de dessous la queue, une grosseur double ; à cette époque, la femelle les détache tous ensemble de leur enveloppe , et les abandonne .iux flots ; ils errent ainsi une quinzaine de jours ou s'attachent à quelques rochers, puis, éclosent ensuite.

Aristote prétend que la femelle replie la partie large de sa queue , pour comprimer ses œufs, au moment où ils sortent de son corps , et qu'elle allonge les feuillets inférieurs, afin qu'ils puissent les recevoir et les retenir.

Après cette première ponte , les femelles en font une seconde, dont elles se débarrassent de la même manière. L'animal est alors maigre et peu recherché des pêcheurs.

La langouste parvient ordinairement à la longueur d'un pied , mais elle la dépasse souvent, et ses dimensions dépendent beaucoup du lieu qu'elle habite ; si elle parvient à se réfugier dans quelque endroit peu favorable à la pêche , elle arrive à une longueur de trois pieds et peut vivre plus d'un siècle.

C'est vers la fin de l'automne, au commencement de l'hiver , que les langoustes abandonnent les côtes pour gagner la haute mer, elles vont alors se cacher dans des fentes de rochers, ou dans des trous situés à de grandes profondeurs.

Ce cruslacé se nourrit de poissons et de petits animaux marins; très multiplié dans la Méditerranée, il ne se rencontre que fort rarement dans l'Océan.

La pêche se fait ordinairement avec des nasses. Aux environs de Nice , voici le moyen qu'on emploie pour prendre la langouste fasciée qui habite ces côtes : on met dans des paniers des poulpes brûlées , des crabes, ou des poissons, qu'on descend pendant la nuit dans des endroits rocailleux , la langouste vient bientôt se placer sur le piège, attirée par ce qui le recouvre , et le lendemain matin, en retirant le panier, on enlève en même temps l'animal.

La langouste se mange de plusieurs manières , la plus ordinaire consiste à la faire bouillir dans l'eau, et à faire avec le bouillon , un pilau au riz , qu'on assaisonne avec du sel et des épiecs.

La langouste a élé rcBContrée à l'état fossile : on

peut en voir une au muséum d'histoire naturelle de Paris, trouvée dans la pierre calcaire de Moule Bplcœ, on en a trouvé aussi une dans les environs de Papenheim. Dcsmarels parle aussi d'une langouste qui nappai tiendrait à aucune des espèces connues, qui avait la taille d'une écrevisse ordinaire, mais dont il n'a vu que la carapace fossile.

Il n'est guère d'animal anciennement connu, qui n'ait donné malien; à des fables, ou qui n'ait point fourni une histoire extraordinaire. Ainsi , disent les pêcheurs, la langouste est plus maigre dans le premier et le dernier quartier que dans la pleine lune ; voilà certainement une influence lunaire bien singulière , et l'on serait vraiment tenté de chercher à ce fait une explication raisonnable, si l'on ne savait que de fois les hommes ont sans raison fait jouer un rôle , ici bas , à notre satellite.

Alfred Maury.

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