DES ACARIENS
FAMILLE DES UYDRACIINÉES. GENRE DIPLODONTE.
Peut-être avez-vous quelquefois rencontré, sur les tiges des plantes, sur les feuilles des végétaux, au bord d'un ruisseau, d'un étang, du plus léger amas d'eau, de petites pelotes mobiles dont les effets rouges et noirs présentaient à l'œil un bizarre effet. Puis, si vous aviez considéré davantage ces petites masses vivantes colorées, il vous aurait été facile de reconnaître qu'elles se composaient de l'agrégation d'une sorte d'insectes, dont le ventre est d'un vermillon violacé et le dos mi-partie de noir et de rouge écarlate. À leurs formes, vous les eussiez pu prendre pour quelques-uns de ces insectes, qui comme le cerf-volant et le hanneton, cachent sous des clytres dures, et semées des couleurs les plus vives , des ailes plus membraneuses et plus flexibles. En comparant entre eux ces petits animaux ainsi pelotonnés , ces animalcules , car on serait tenté de leur donner ce nom, tant leurs dimensions sont exiguës, puisque leur diamètre n'excède pas une demi-ligne, on reconnaît que les uns sont beaucoup plus grands que d'autres. Les premiers sont des femelles, les autres sont des mâles au corps plus aplati, plus allongé, aux couleurs plus prononcées, aux pattes plus grosses en proportion. Car là, comme chez tant d'autres insectes, à la femelle la force, la puissance, au mâle la délicatesse et la beauté; les rôles sont changés, voyez comme celui-ci fuit en tremblant devant les palpes menaçantes de sa compagne irritée, et se tapit au plus vite dans quelque salutaire abri.
Les acariens diplodontes , car c'est le nom des animaux qui nous occupent, ont besoin pour bien être étudiés, d'être examinés à la loupe. C'est alors que l'on dislingue leur peau finement granulée, peau de chagrin, qui pour êlre imperceptible n'en présente pas moins d'analogie avec celle que nous fournit le requin ; c'est alors qu'on aperçoit leurs stigmates qui forment autant de petits points noirs, leurs yeux petits, mais saillants, placés sur des angles arrondis, leurs lèvres (fig. 7) , formées d'un bec courbé en dessus, élargi en arrière , et terminé en avant par une sorte de lube charnu, garni à son extrémité de deux mandibules. Les deux mandibules sont épaisses, allongées, creuses, coupées en bec de plume, garnies d'un crochet ou ongle mobile, rouge comme elles, (fig. 8 et 9). Les naturalistes, ou plutôt M. Duges . car c'est le seul qui nous ait fait connaître ces intéressants animaux , distinguent plusieurs variétés de ces diplodontes.
L'une de ces variétés est le diplodonte filipède , dont les dimensions n'excèdent guère un millimètre, dont le corps, d'une couleur marbrée, varie du rouge clair au brun foncé- Il est cerné de taches qui ne sont autre chose que les appendices apparents des organes digestifs. Leurs hanches , un peu jaunâtres , supportent de petites pattes croissant en longueur depuis les premières jusqu'aux dernières, armées de cils et de crochets qui servent à l'animal , en quelque sorte, de rames; imperceptibles instruments de locomotion qui semblent laisser croire qu'un mécanisme secret et mystérieux fait mouvoir l'insecte myeroscopique. Leur bec d'un rouge vif (fig. 1) , est disposé en forme de cône et formé d'une assez grande lèvre ou cuiller; les
palpes, que les loupes les plus fortes ne sauraient faire distinguer, présentent , dans leur partie inférieure , une élégante courbure , (fig. 2) .
La seconde variété est celle du diplodontc menteur plus grand que le précédent, d'une couleur plus foncée, d'une forme plus elliptique; il a des yeux brillants du noir le plus pur, au centre des pattes plus grosses, armées de cils et d'ongles (fig. k, 5 et G).
Le diplodontc scapulaire, si commun aux environs do Montpellier, plus particulièrement étudié par M. Duges, diffère peu du précédent.
Ce qui présente plus d'intérêt que l'étude de ces organes presque invisibles, ce sont les mœurs, les habitudes de ce petit monde, pour qui une goutte d'eau est un océan , un caillou une montagne aussi élevée que l'Himalaya. Quelquefois vous voyez deux de ces diplodontes se tenir ensemble des journées entières , sans qu'aucun bruit, aucun mouvement, puisse faire soupçonner qu'ils aient vie. Quelques temps après que vous avez rencontré ces acariens unis pour faire naître une génération nouvelle, la main du curieux les a peut-être emprisonnés pour observer à loisir leurs mœurs et leurs manières de vivre; examinez attentivement celte croûte épaisse qui se forme, et vous connaîtrez bientôt qu'elle se compose de milliers de petits œufs rouges, posés verticalement côte à côte et recouverts d'une matière muqueuse, bientôt condensée, opaque et blanchâtre. Attendez quelques jours et vous verrez la croûte s'agrandir en tous sens, car là, chaque femelle vient déposer sa ponte et gros-
sir ainsi le réseau d'où doit sortir la postérité des diplodontes ; en effet , la parui du vase ou la tige sur laquelle les œufs ont été déposés, deux semaines après, au mois de juin, se couvrira de points imperceptibles d'un rouge vif, et distincts seulement au microscope; ce sont lesjeunes larves (fig. 10), leur corps est ovale, hérissé de poils, armé de pattes, garni de griffes, et muni d'un suçoir propre à leur nourriture.
Dirigez sur le liquide , près duquel les œufs sont éclos, votre verre grossissant, voyez avec quelle rapidité ces points colorés se meuvent, nagent en décrivant mille circonférences , s' élançant du fond à la surface de l'onde; puis là , comme sur un épais plancher, s'arrôtant pour se sécher, reprendre de nouvelles forces, puis glisser et plonger encore. Ces larves quittent-elles l'eau où on les voyait s'ébattre avec tant d'agilité, c'est pour aller se placer sur d'autres insectes, se nourrir à leur dépens, mener une vie de parasite et attendre l'époque de nouvelles métamorphoses. L'automne arrive et met en fuite les jeunes essaims; quittant, sans doute , leur aspect de nymphe, ils vont au fond des sources, des ruisseaux , cachés dansla vase et le sable , passer la saison des froids et attendre , dans une sorte de sommeil léthargique , que l'arrivée du printemps leur permette de se montrer sous les formes que nous décrivions tout à l'heure : celle des acariens diplodontes.
Alfred Maury.
( Des Acariens. )