‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 51 sur 187 · HARMONIES · texte numérisé non relu

HARMONIES

La nature, dans l'immense variété de ses tableaux, en a quelquefois de charmants. Que ses images soient grandes ou petites, qu'elles aient pour bornes l'immensité des mers, ou pour horizon une frêle branche de jasmin ou une rose toute parfumée ; que les acteurs qui les animent soient des hommes ou des oiseaux, on ne peut s'empêcher de reconnaître sans attendrissement la main de celui qui créa les mondes et donna au barde ailé des nuits sa voix sonore pour enchanter la solitude. Nous avons souvent été témoins des concerts de ces musiciens aériens ; nous avons rêvé aux accents de leur douce voix qui venait embellir le silence des forêts.

Un soir que nous avions égaré nos pas plus loin que de coutume, nous arrivâmes sur le bord d'un étang, dont les eaux étaient à demi-cachées sous les hautes herbes. A l'extrémité d'un frêle roseau reposait un gros nid de mousse; nous nous en approchâmes et nous y découvrîmes trois œufs dont l'éclatante blancheur égalait celle delà nacre. Bientôt nous vîmes la jeune mère volant timidement de branche en branche venir enfin s'abattre sur le léger berceau qui contenait l'espoir de son harmonieuse postérité. La brise du soir, ridant doucement la surface du lac, balança l'édifice aérien où l'oiseau était à demi-penché, tandis que le mâle immobile, sur un rameau voisin, venait d'entonner un hymne d'une indicible mélodie. Cette scène nocturne était réfléchie dans le cristal des eaux, et le fond du tableau se composait de deux vieux sapins, dont la vague clarté de la lune perçait le feuillage et venait éclairer le paysage d'un reflet d'une tendre mélancolie. Celte fraîche peinture, à laquelle les touchantes harmonies de la nuit venaient prêter leurs charmes, m'inspira de douces et religieuses pensées.

L'homme a aussi ses harmonies. Son caractère se teint des couleurs locales. Tantôt triste et pensif, il va confier aux bois sa complainte ignorée, tantôt c'est au plaisir qu'il consacre ses accents. Cette différence de moeurs tient, il me semble, au pays qu'il habite. Le pêcheur de l'Océan a des chants solitaires comme

les grèves où il a planté sa cabane. Confiant son sort à sa barque agitée, on le voit raser tristement le bord des mers, et mêler sa voix plaintive aux sourds gémissements des Ilots. Telle la harpe d'Ossian, suspendue aux branches des vieux pins de la montagne, frémissait au souffle des tempêtes et répondait par un accord sauvage aux sombres clameurs de l'Océan.

Les gondoliers des mers du Midi ne connaissent qu'une romance : celle du plaisir. Quand la mer est calme et tranquille, que la lune brille à l'orient, ondule et se réfléchit dans le bleu miroir des eaux, une légère nacelle glisse en silence sur le flot endormi emportant des chantres harmonieux. Elle s'éloigne peu à peu... et s'arrête.

Tout à coup une mélodie lointaine, qu'accompagnent les accords de la tétracorde antique, vient frapper l'oreille attendrie du voyageur. Tantôt c'est un chant mélancolique qui s'élève dans les airs avec la brise; tantôt c'est une musique lente et cadencée que se plaisent à prolonger les échos du rivage. Si cette douce et belle nuit, si cette scène du soir se déroulait en vue des débris de Sparte ou d'Athènes, nous aurions pu nous croire transportés aux temps antiques de Périclès ou de Lèonidas. Mais les hymnes d'amour et de liberté sont passés pour la Grèce asservie. Ses poètes ont disparu avec les cygnes de l'Eurotas, qui réservaient pour leur dernier jour leur chant le plus beau et exhalaient leur souffle suprême dans un soupir harmonieux. Et cependant l'on voit encore ces derniers fils des Hellènes, oublieux de leurs malheurs,

fouler dans leurs danses légères la terre de leurs aïeux, ou à l'ombre de la voile de leur tartane nouer et dénouer leurs chœurs, derniers vestiges des temps passés.

La complainte des montagnards de l'Hélvétie est pleine de douceur et de naïveté. Elle est grande comme leurs montagnes, fraîche et gracieuse comme leurs lacs et leurs forêts. Elle n'a ni la tristesse des chants du Nord, ni la gaieté de ceux du Midi; elle renferme je ne sais quelle tristesse et quelle délicieuse mélancolie qui impriment à lame de vagues voluptés. Lorsque le soir arrive et que la nature est pleine de majesté et de solitude, les chantres sublimes de ces montagnes, élèvent leurs hymnes vibrant d'harmonie, au bord des torrents et des glaciers transparents, et soutenant leur pure cantate sur différents tons, lui donnent une teinte d'une douce mélodie. Nul instrument ne vient leur prêter ni ses soupirs, ni ses accords; mais la nature leur en a fourni d'une simplicité remplie de poésie : car le pin est la harpe des rochers et des brises. Quand le vent fait frissonner ses rameaux, il en sort comme une simphonie lointaine, qui, grossie par les échos, ressemble assez aux sanglots des mânes plaintifs. La grande voix du torrent qui réveille les déserts, les clochettes d'airain, suspendues au cou des troupeaux, les cris de l'aigle, le vol pesant du ramier, les roucoulements de la colombe, sont autant d'harmonies touchantes el mélancoliques qui vibrent dans l'âme et inspirent les chants. Olivier de Saint-Albin.

( I es Harmonie*.

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