‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 50 sur 187 · JEAN-SANS-TERRE · texte numérisé non relu

JEAN-SANS-TERRE

Le marquis garde-forestier.

Long-temps après la pénitence et la mort de Robert-le-Diable , quand le voleur Jean-sans-Terre , ce monarque plus chargé de crimes à lui tout seul qu'unechiourmeentière dubagnedeRrest, eutvaincu et fait prisonnier à Mirebaut son Neveu Arthur de Rretagne , il réunit un soir au château de Moulincaux ses plus dignes compagnons, afin qu'ils l'aidassent à trouver la manière de le débarrasser du fils adoptif de Richard Cœur-de-Lion. Après une discussion fort approfondie , où les avis se donnaient à tour de bouteilles, il fut arrêté qu'un ami fidèle irait au château de Falaise , où élait enfermé Arthur, et qu'il le poignarderait une bonne fois pour toutes. Restait à savoir qui charger d'une si belle mission. Guillaume de la Rraye , et les autres qui étaient là, refusèrent , pré- Icndanl qu'ils étaient gentilshommes, et non pas bourreaux. Tous convenaient de la nécessité de tuer le légitime roi d'Angleterre , mais pas un n'eût osé se faire l'homme de la nécessité. Alors, Jean-sans-Terre les traita de lâches et de traîtres , et prit dans sa garde un archer qu'il envoya au gouverneur de Falaise , avec une bague et sa royale épée. Quand cet homme eut expliqué son message au gouverneur, celui-ci qui était Hubert du Rourg , chambellan, le renvoya au roi avec l'ordre de dire que lui, Hubert, se chargerait de la besogne. En effet , deux jours après , les (loches de Falaise sonnèrent les obsèques du prince Arthur, mort subitement pendant la nuit. Un cortège funèbre portant une bière décorée d'insignes royaux, fit tristement le tour du château; et les barons bretons , voyant la joie de Jean-sans-Terre , accusèrent à haute voix Hubert du Rourg d'avoir fait périr son prisonnier. Il n'en était rien cependant. Le bon gouverneur avait triché sa majesté Jean. Arthur vivait, et le cercueil avait été mis vide en terre. Figurezvous , si vous pouvez , la fureur de Jean-sans-Terre,

quand il sut cela. Il fit aussitôt saisir Hubert du Rourg et le prince de Bretagne. On creva les yeux au premier, et on le jeta dans un cul de basse fosse. Quant au pauvre orphelin , il fut amené à Rouen , dans la tour où deux cent vingt-sept ans plus tard, Jeanned'Arc attendait la mort. Puis la nuit venue , Jeansans-Terre sortit secrètement du château de Moulineaux; il se rendit à Rouen , et entra dans le cachot de son neveu , qui dormait couché sur ses chaînes. — Lève-toi, dit -il , beau fils de mon frère Geoffroy, nourrisson chéri de mon frère Richard ; voyons, sire, qu'avez-vous à demander à votre bon oncle et sujet indigne Jean? Voulez-vous pas la vie et la liberté , roi Arthur de Rretagne et d'Angleterre .' —Oh oui! mon oncle, s'écria le jeune homme abîmé de souffrances , la liberté ! la vie ! et je serai soumis. — Mais, reprit Jean, ne savez-vous pas, monseigneur, que c'est trop de deux têtes pour un même bonnet , de deux rois pour une seule couronne? Nous avons joué la couronne d'Angleterre , et vous l'avez perdue. Un homme, dit-on, quand il est roi, reste roi jusqu'à sa mort; alors donc, monseigneur, vous allez mourir ; et comme vous êtes déjà enterré à Falaise , nous jetterons voire corps à l'eau. Non bis in idem, comme disent les clercs.

Arlhur se mit aux genoux de Jean , le conjurant de ne pas le tuer; mais l'oncle donna bravement son neveu à tenir aux gardes qu'il avait amenés, et il le tua lentement à petits coups, pour faire durer le plaisir; ensuite, on attacha une pierre au cadavre , et on le jeta dans la rivière.

Ce fut à ce sujet que Philippe-Août , comme mon ami Pyat a plaisamment baptisé Philippe- Auguste , fit assembler la cour des pairs du royaume de France, par-devant laquelle cour, Jean-sans-Terre fut condamné par coutumace, sous le double chef de parricide et de félonie, à perdre toutes les possessions françaises de la couronne d'Angleterre. Jean appela de ce jugement à la bataille d'Alencon, où il s'enfuit comme un lâche au premier cri d'armes des bannerels de Philippe. Plus lard, quand fut tombé le dernier boulevart de la Normandie , Château-Gaillard , que nousavons vu en passant aux Andelys,Château-Gaillard héroïquement défendu par le brave de Lacy, le Dauménil du temps , Jean se sauva en Angleterre et détruisit en passant le vieux manoir de Moulineaux.il semblait que le prince anglais eût honte de laisser debout ce farouche témoin des crimes de son ancêtre Robert et des siens. Pardonnez-moi de vous tant parler de crimes à propos des rois ; c'est que vraiment leur histoire pleure du sang à chaque page.

Au bas de ces ruines si tristement célèbres du château de Robert-le-Diable, ne voyez-vous pas une pelite maison bâtie déplâtre et de troncs d'arbres? Une pelouse entourée d'aubépine la précède. Celte pelite maison s'appelle la Vacherie, Là, vivait au dix-huitième siècle une Delphine Gay, normande, Madame Dubocage, femme d'un négociant du Havre, à ce que j'ai ouï dire. Celte gracieuse femme, bonne autant que belle, s'était éprise de Vollaire, et croyant à la sympathie, hélas! elle faisait des tragédies, la malheureuse, qu'elle dédiait à son idole. M. de Vollaire qui ne demandait jamais la permission aux gens de se moquer d'eux, M. de Vollaire qui excellait à mentir et à flatter, écri' ait à madame Dubocage des remer-

ciements à se perdre dans les nues. Il créa pour elle l'appellation effrontée de dixième muse , chiffre qu'à force de zéros on a poussé jusqu'à mille, de nos jours. — Alors madame Dubocage crut à ce que lui disait Voltaire ; elle ne se borna point à l'imitation tragique, elle voulut tenter de l'imitation épique. Voltaire avait chanté Henri IV, la dixième muse chanta Christophe Colomb. Son mari, l'armateur, fit exprès deux voyages aux Indes. Quand parut la Colombiade, écrite à la Vacherie , s'il vous plaît, tous les beaux esprits normands s'agitèrent; ce fut une suite de quatrains admiratifs et de sonnets à flamme de punch ; les rébus, les allégories, les effigies en plâtre, en terre cuite, en marbre , en bronze , les ex-voto sur bois, sur toile , tombèrent comme des avalanches , sur la frêle chaumière du poète en corset. Forma Venus , arte Minerva, s'écria l'académie ; ante hominem mulier, soupirèrent les vieilles filles du Havre. Madame Dubocage n'y tint plus, elle prit le coche et partit pour Ferney. L'auteur de la Pucelle reçut la nouvelle Scudéry en partisan de la Pompadour, en chambellan du roi de Prusse ; il lui fit dresser un lit blanc , diapré de roses, et, par la plume de madame Denis, sa femme de charge , il invita toutes les autorités limitrophes de la France et de la Suisse à venir fêter chez lui l'adorable auteur de la Colombiade,

Entre Moulineaux, la Vacherie et la Bouille, ce dernier relai de la navigation de la Seine , sur la lisière des bois de Rouvray , s'élève un domaine seigneurial fort illustre, dont les convenances nous forcent à taire le nom. Là, s'est passé, en 1829 ou 1830, un phénomène bien curieux, pour l'époque de la conservation des préjugés aristocratiques. Le fils aine de la maison , un de ces hommes que Walter-Scott aimait à peindre, franc, énergique, honnête et d'une effrayante force physique, le fils aine de la maison avait aimé et séduit la femme de chambre de sa mère. Quand Julie fut enceinte (je crois qu'elle s'appelait Julie), le premier né vint à ses parents, tenant par la main celle que devant Dieu, il avait déjà nommée son épouse , dire : — Mon père et ma mère , voici la femme que j'aime et qui porte en son sein le gage de mon amour. Bénissez-nous tous deux. — L'orgueil féodal s'émut, on appela des domestiques, on leur ordonna de la saisir et de la chasser du château honteusement. Le fils regardait, les bras croisés; mais quand les valets, enhardis par son silence, osèrent porter la main sur sa femme, il en prit un au bout de chacun de ses bras, et les lança par la fenêtre. Puis il sortit fièrement, maudit lui et Julie dans le présent et dans l'avenir. Six mois se passèrent sans qu'il revît ses parents. A la fin, vaincu par son inébranlable persistance, le père et la mère lui firent proposer de bâtir une cabane dans les bois avec un terrain autour, qu'il pourrait cultiver à sa fantaisie, et où il habiterait isolé de toute, communication. Seulement, on lui octroyait de venir dîner au château le dimanche, mais seul, celle qu'il lui plaisait d'appeler sa femme étant irrévocablement consignée à la grille. Il accepta la première grâce et refusa l'autre. Ensuite les grands parents moururent; il était devenu le premier de sa race. Alors ses frères vinrent à lui pour l'inviter a ouvrir avec eux le testament paternel. Et voici ce qu'il leur répondit : — « Je ne suis plus noble , je ne suis plus votre frère ; mon père en me

maudissant a fait de moi un roturier; qu'il en soit comme mon père a voulu. Donc, messieurs les comtes

et barons , je n'évoquerai aucun droit en votre présence ; l'ombre de mon père en frémirait au fond de son tombeau. Prenez ma part pour grossir la vôtre ; pourtant faites quelquo chose pour moi ; je suis honnête homme et chasseur. Donnez-moi vos propriétés à garder ; nommez-moi garde-général de vos forêts, en remplacement de celui qui vient de mourir, et aux mêmes gages. Voilà ce que je veux : ni plus, ni moins. » — Les cadets firent selon le désir de leur aîné ; et si en vous promenant dans les bois qui surmontent la Bouille, vous rencontrez un homme à mine sauvage, à taille de colosse , taciturne , sombre, un frac vert sur les épaules, un fusil sous le bras, portant un couteau de chasse pendu à une bandou lière armoriée, saluez en cet homme le marquis d'E***. C'est le garde-général des domaines de ses frères. Aug. Luch.

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